Levons les voiles ou Ma République et moi

"La laïcité, une conquête de portée universelle" Henri Pena-Ruiz

          Au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, à Dijon, ce vendredi 11 octobre 2019, un responsable du Rassemblement National prend à partie une femme voilée qui, avec d'autres parents, accompagnait un groupe d' élèves d'une école primaire de Belfort. Ces apprentis citoyens étaient venus observer le fonctionnement d’une institution démocratique dans le cadre d’une action d'éducation civique joliment nommée "Ma République et moi ". Nul doute que pour ces enfants l'observation aura été édifiante et roborative et notamment pour le fils de la susdite mère voilée vu ce qui s'ensuivit. En effet, un dénommé Julien Odoul, sectateur lepéniste et jeune élu régional de 34 ans, dans une diatribe spumescente, dégorge son intolérance juvénile sur ce qu'il qualifie, horresco referens, de "provocation communautariste". Et notre moutardier croit bon de préciser: "au nom de nos principes républicains et laïcs" (sic).

          Le bourdonnement médiatique est aussitôt tintamarresque, le commentaire, viral.
          Ainsi l'ineffable Christian Jacob, nouveau calife crépusculaire, sur France Inter ce matin: "Cela me choque qu'une personne voilée puisse accompagner des déplacements scolaires. Comment expliquer que c’est interdit dans l’établissement et qu’au contact des enfants on l’autorise dans le cadre d’une sortie ?"
          Faut-il rappeler, une nouvelle fois, que la Loi du 15 mars 2004 "Encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics" ne concerne pas les parents, seulement les élèves.
          La circulaire N°2004-084 Du 18-5-2004 précise: "Les signes et tenues qui sont interdits sont ceux dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive. La loi est rédigée de manière à pouvoir s’appliquer à toutes les religions et de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire à d’éventuelles tentatives de contournement de la loi."
          Le Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative, consulté en 2013, a beau considérer les accompagnateurs des sorties scolaires comme de simples usagers du service public qui ne sont ni "agents" ni "collaborateurs" d'icelui, seuls concernés par "les exigences de neutralité religieuse", cette présence de mères voilées alimente encore et encore de vaseuses discussions et soulève d'invraisemblables polémiques.
Dans le vade-mecum sur la laïcité du Ministère de l'Education nationale publié en 2018, il est pourtant clairement dit que "Les parents d’élèves peuvent, lorsqu’ils participent à l’encadrement d’une classe en sortie scolaire, porter un signe ou une tenue par lequel ils manifestent une appartenance religieuse", cette liberté ayant une seule limite : le prosélytisme.

          Le pire étant toujours sûr avec le Rassemblement National, contrairement à ce qu'affirme Paul Claudel, on pouvait s'attendre, sans surprise, à une énième analphabétise notoire d'un de ses représentants.
          Mais que dire du commentaire épastrouillant du Ministre Blanquer, qui passant allègrement du vade-mecum au vade retro, déclare: "C'est bien évidemment à condamner et c'est idiot d'en arriver à ce type de situations". Bon, c'est bien, il condamne, mais ajoute aussi sec, ça vaut son pesant de cougourdes : "On est de plus en plus dans une situation de confusion alors que ce qu’il faut ce sont des règles de droit à respecter. Là en l’occurrence, ce n'était pas interdit de porter le voile... Vous avez d’une part ce que dit la loi - elle n’interdit pas aux femmes voilées d’accompagner les enfants - mais c’est certain nous n'avons pas envie d'encourager ce phénomène." (d'ailleurs, quel est ce "nous" blanquerisé qui pourraient avoir "envie d'encourager ce phénomène" ?)
          En somme, il ne faudrait pas que les mères accompagnatrices musulmanes aient la prétention de croire qu'elles peuvent se permettre ce que la loi autorise !
          Et, in cauda venenum, le ministre proclame: "Le voile n'est pas souhaitable dans notre société." Suivi à la trace par son collègue, Bruno Le Maire: "Le voile n'est pas souhaitable, pas ce que l'on peut souhaiter pour la société française."

          Ainsi, au nom d'une "laïcité", méconnue, triturée, au pire falsifiée sans vergogne au plus haut sommet de l'Etat, on bafoue la Loi en dérogeant au principe de neutralité qui s'impose aux représentants d'une République dont l'article 1er énonce qu'elle est "indivisible, laïque, démocratique et sociale", "assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion", "respecte toutes les croyances."
          Pis que ça, en prenant publiquement une position partisane sur ce qui relève de la liberté de conscience et de son expression dans l'espace social, on stigmatise, on instrumentalise et pour tout dire on alimente la chaudière de l'intolérance. C'est une forfaiture.

          Désolant encore, ce qu' on peut lire dans journal le Monde du 8 octobre dernier, sous la plume de Dominique Schnapper, sociologue macronolâtre, et Présidente du "Comité des sages" de la laïcité au Ministère de l'éducation nationale, qui estime que les mères voilées ne doivent pas accompagner les sorties scolaires: "Espérons que le principe de neutralité qui régit l’école publique prévale sur le communautarisme."

          Or la neutralité qui s'impose à la puissance publique tient sa source dans les deux premiers articles de la Loi du 9 décembre 1905: "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public." (article 1er). "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte." (article 2). Bien conçu, clairement énoncé, le principe est sans équivoque.

            Mais il semblerait que, selon les chroniqueurs autorisés, au sein de l’équipe d’Edouard Philippe, plusieurs nuances (sic) de laïcité cohabitent et Emmanuel Macron n’a toujours pas exprimé de doctrine (resic) claire sur le sujet. \Devant cette cacophonie ministérielle, d'aucuns attendent donc fébrilement que le Président de la République s'exprime. (Notez, au passage, qu'aujourd'hui , on ne déclare plus, on ne prononce plus, on ne discourt plus, on "s'exprime", on pronominalise, le Je masque l'enjeu, le parlage noue le message, passons.)                                        

          Et pourtant il l'a déjà fait, à sa manière, non ? Avec le débat sur l'immigration et la lutte contre "l'hydre islamiste", Emmanuel Macron a appelé à une "société de vigilance", en demandant à chaque citoyen de signaler des comportements suspects. Une société où il va falloir "savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République." De la vigilance à la défiance, de la gamme à l'amalgame, de la stigmatisation à la dénonciation, il n'y a qu'un pas. 

          Ainsi, au mépris de la Constitution, au mépris de la Loi, une espèce de radicalisation anti musulmane est en marche ! Un vent mauvais se lève qui pourrait conduire vers de nouveaux affrontements religieux si l'on s'abstenait de lever les voiles de la confusion, de l'ignorance, de l'instrumentalisation. “Prendre conscience, c'est transformer le voile qui recouvre la lumière en miroir.” selon Lao-Tseu.

          Mais il est vrai que le concept de laïcité, fondé sur la raison, n'est pas inné: c'est une construction individuelle par ce que l'historien Claude Nicolet appelait "un exercice spirituel", une "laïcité intérieure" ou "intériorisée". Il se structure fondamentalement dans l'école publique, institution républicaine, comme lieu d'intégration, d'émancipation et de pacification, de sorte que chacun puisse s'approprier la République et s'y sente à sa juste place.

 

 

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