Credo, gogo, vidéo

Credo, gogo, vidéo

            Voici réuni dans les salons de la Mairie d'une petite ville vauclusienne (ce n'est pas anodin), comme chaque année, le CLSPD, sigle barbare pour Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance.

            Il y a là représentées les plus hautes autorités locales, les forces vives du territoire : Préfecture, Mairie, Elus, Services municipaux, Gendarmerie, Education, Associations...Tiens, tiens, il manque la Justice (on y reviendra). Bien.

             Le bilan pour 2014, présenté par le Pôle Prévention de la Ville, comme les résultats de ces dernières années  d'ailleurs, est plutôt largement  positif. Les indicateurs pour la délinquance de la susdite ville sont au vert. Les chiffres le constatent, les témoignages le prouvent.

             Dès lors tout le monde s'en félicite, unanimement et légitimement. Car c'est l'expression d'une politique dynamique au long cours, reconnue, fondée sur une présence active et un partenariat efficace entre acteurs institutionnels, associatifs, de terrain.

            Les projets pour l'année à venir sont de la même veine, en continuité, avec la volonté affichée de s'adapter, de progresser, avec intelligence et persévérance.

            Bref, quelques douleurs ici ou là, quelques poussées de fièvre, mais au total le corps est plutôt en bonne santé et grâce à une "médecine" préventive et curative de qualité, en matière de délinquance, il résiste assez bien aux pathologies d'un contexte économique, social et politique dégradé. (Nous sommes dans le Vaucluse, je l'ai dit, l'un des départements les plus pauvres de France et "laboratoire" du Front national comme chacun sait.)

            Et voici, en conclusion, (In cauda venenum !) que le Représentant de l'Etat, après s'être félicité des bons résultats, de l'excellent travail partenarial, de la belle pertinence des futurs projets, timide sourire et voix tremblotante :  "Il faut prendre en compte le sentiment d'insécurité !" Ah, oui, le sentiment d'insécurité existe, ici comme ailleurs, d'accord, il faut le traiter, après en avoir analysé les causes. Comme l'écrit le chercheur Laurent Mucchielli, "la délinquance est une réalité, et le sentiment d'insécurité en est une autre et même plusieurs autres"). [Lisez donc L'invention de la violence. Fayard.]

            Au passage, notant l'absence du Procureur de la République dans l'auguste assemblée, le Haut-fonctionnaire glisse que le sentiment d'insécurité pourrait...être fondé sur... un sentiment d'impunité. Le sous-entendu est tonitruant : tout  le monde fait le job, la police notamment (le Gendarme opine ostensiblement) , mais, que voulez-vous...la justice... (N.B. Si le Procureur est absent, c'est, peut-être, qu'il ne dispose pas assez de personnel et de moyens pour consacrer trois heures de son temps à lever le nez des centaines de dossiers qu'il doit traiter pour faire reculer l'insécurité et son sentiment !)

            Et, avec une ferveur jaculatoire, pour répondre à cette méchante réalité, le même, sort de son képi le remède, "un outil parmi d'autres", certes, mais, "INDISPENSABLE" : la vidéo protection ! (On ne dit plus, par pudeur sans doute, vidéo surveillance).

            Nous y voila (re). Si vous éprouvez un sentiment de solitude, achetez donc un smartphone ou un androïd, téléchargez  Skype, surfez sur Facebook !  Ecoutez plutôt Gad Elmaleh (Le portable) "Le seul problème, le vrai problème, ma parole, le seul problème, c’est depuis que les enfants ils m’ont offert ce portable, ils viennent plus me voir. Sous prétexte qu’on est joignable en permanence, ils viennent plus. Grâce à la communication, on parle plus."

            Et vous, les Vieux, rappelez-vous le bon docteur Knock de Jules Romains. (Pour le fun, Louis Jouvet : "Est-ce que ça vous chatouille ou ça vous gratouille" ? bon, je m'égare)

            Pour convaincre les mauvais esprits, les sceptiques, les opposants, (Ouh la, le Gendarme fronce la moustache), pauvres naïfs qui pourraient mettre en doute la pertinence et l'efficacité du remède protecteur et salvateur, notre Homme  d'ajouter : « Les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent...Car leur tort, c'est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie. » Bigre...Ah non, là, c'est Knock qui parle...toute ressemblance...etc.

            Allez, arrêtons ce jeu de dupes. (Par respect pour la République et ses représentants, j'éviterai de parler de manipulation).

            Un préalable, refusons la pensée magique, la pensée manichéenne, la pensée dogmatique. Croire ou ne pas croire à la vidéo"protection", tel n'est vraiment pas l'objet du débat. Sapere aude, comme nous y invite Kant. (Osons savoir).

            Il s'agit de répondre concrètement à la question : l'installation d'un système de vidéo"protection" dans une ville est-elle une décision souhaitable, utile, efficace, susceptible d'améliorer réellement le bien public, l'intérêt général de la cité, la vie et la sécurité des citoyens, de faire reculer le sentiment d'insécurité ?

            Et compte tenu d'un contexte budgétaire calamiteux, est-ce le bon choix, est-ce une priorité par rapport à d'autres orientations en matière de prévention ? S'engager dans un tel projet, est ce bien gérer l'argent public ?

            Pour ma part, je ne le pense pas. Pourquoi ? Pour des raisons à la fois idéologiques, pragmatiques et politiques.

           D'abord pour des raisons de fond, pour des raisons idéologiques. (Si le mot est trop connoté, disons, éthiques, philosophiques, si vous voulez)

            Ce projet n'est pas juste, car il ne correspond pas à une vision du monde humaniste et progressiste, aux valeurs dont nous nous réclamons à gauche (bon, gauche ? quelle gauche ? on en reparlera)

            Contre une société de la suspicion, une société de la surveillance et de la méfiance, nous voulons construire une société d'accueil, de dialogue, de solidarité.

            Seule une politique de la présence humaine et de l'échange, une politique de "communalité" (Pierre Rosanvallon) , une politique d'éducation populaire et de culture peuvent améliorer le bien vivre ensemble. Une production du commun. C'est dans cela qu'il faut investir. 

            Laïcité, (Cet "idéal universaliste d'organisation de la cité", Henri Pena-Ruiz) j'écris ton nom.

            "Que dans un monde où tout se sait, s’écoute, se voit et s’interprète de travers, la condition de survie d’une laïcité d’intelligence s’appelle civilité". Régis Debray.

            Contre cette espèce d'illusion technologique, l'humain d'abord.

            Le vrai combat contre le repli et la peur passe par une politique de rencontre, de reconnaissance, partant, de confiance. Une vraie politique de sécurité, une vrai politique de gauche.

            Choix idéologique, certes, et qui peut ne pas être partagé, j'en conviens.

            Alors, soyons pragmatiques. La vidéo"protection" a-t-elle fait la preuve de son efficacité ? Que sait-on des expériences ? Est-on plus en sécurité à Nice, ville la plus surveillée de France, qu'à Lille qui résiste à la déferlante ?

            Premier constat, il y a peu d'évaluations sérieuses en France. Tiens, pourquoi ?

            Toutefois,  les expériences étrangères, en Angleterre par exemple, des études universitaires (Tanguy Le Goff, Laurent Mucchielli notamment), un rapport de la Cour des comptes de 2011, un rapport du Sénat en 2013 concluent d'une manière assez nette au peu d'efficacité de la vidéosurveillance/protection dans les espaces publics ouverts, en matière de prévention comme en matière d'élucidation des crimes et délits.

            Au "mieux", la présence de caméras déplace les problèmes, c'est "l'effet plumeau".

            Le système se révèle alors comme expression de la détresse sécuritaire et protestation contre cette détresse, comme le révélateur de l'impuissance des politiques publiques et de l'agitation médiatique qui en est le sous-produit. C'est l' "opium du peuple".

            Globalement inefficace, mais fort onéreux en matière d'investissement, de fonctionnement, de personnel.

            Au sens propre, ça ne vaut pas le coût ! D'autres dépenses, d'autres investissements en matière de prévention seraient certainement plus utiles pour renforcer le lien social. Et là, l'expérience de terrain le montre.

            Seuls vrais gagnants, les vendeurs, les installateurs : le marché de la peur est juteux.

            Alors, pourquoi tant de foi, tant de zèle et tant de pression de la part de nos administrateurs locaux pour un outil si peu fiable et coûteux ? "C'est indispensable à la maréchaussée pour traquer les délinquants", répète-t-on.

            Fort bien. "Si la finalité d’un système est l’élucidation des faits de délinquance, compétence exclusivement régalienne, pourquoi serait-ce aux collectivités de régler la facture ?"  dit, à juste titre le sénateur (PS) Charles Gautier. Alors qu'elles ont le plus grand mal à boucler leur budget du fait de la baisse des dotations de fonctionnement. C'est la double peine : on réduit les ressources des communes de façon drastique (DGF) et on voudrait faire peser sur elles des charges normalement indues. Payez, payez pour nous. Insupportable !

            Monsieur l'Etat, si vous voulez que vos gendarmes soient plus efficaces, donnez-leur les moyens. Si vous voulez que la justice soit plus rapide, donnez-lui les moyens. Si vous voulez que l'Education Nationale "raccroche"  ceux qui restent au bord du chemin, donnez-lui les moyens.

            Et si vous voulez que les citoyens votent, tenez vos engagements, ne faites pas une politique de droite après avoir été élus par le peuple de gauche.

            Oui, une politique de droite...hélas poursuivie par la gauche qui gouverne.

            Une enquête de 2011 portant sur les 60 plus grandes villes de France montre que les caméras sont surtout imposées par l'UMP : 100% des villes de droite en sont équipées. Mais aussi 60% de gauche. C'est le résultat d'une volonté de politique sécuritaire impulsée par la droite depuis 13 ans. Vingt-sept lois à dominante pénale ont été votées depuis 2002, et ça continue, mais pour peu de résultats concrets constatés. Pire, alors que la prévention a prouvé son efficacité   les crédits affectés à la vidéosurveillance, la "vampirisent" . Et on continue tout de même. Sarkozy, Hortefeux, Hollande, Valls, même combat.

            Alors quoi : renoncement aux valeurs humanistes, manque de courage politique, capitulation en rase campagne devant les criailleries sécuritaires, soumission à une sorte de fatalité, à l'air du temps déculturé, aveu d'impuissance tout en donnant l'impression de faire quelque chose, quelque chose de visible pour le bon peuple, volonté illusoire de reconquérir les brebis égarées à l'extrême droite ?  ("Voyez braves électeurs FN, [37,4% aux départementales en Vaucluse] not' bon Président prend à bras le corps les problèmes et répond à vos attentes sécuritaires en filmant surtout des jeunes, des immigrés et peut-être quelques fous égarés sur la voie publique, bref les figures stigmatisées des délinquants potentiels".)

            Vous pouvez dormir tranquilles, citoyens.  

            Avant d'être réveillés trop tard par le coup de foudre de la désillusion.

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