LES LEÇONS A TIRER DE LA CRISE ANGLOPHONE AU CAMEROUN (PART.2)

Petit traité d’analyse géostratégique moderne (PART.2) Ce billet est la deuxième partie de la tribune sur la crise anglophone en vigueur au Cameroun et des propositions y sont ébauchées. Afin que la conscience éclaire l'esprit des hommes

QUEL BILAN A CE JOUR ?

En juin 2018, quelques mois avant l’élection présidentielle du 07 octobre 2018, les autorités camerounaises ont appelé à une mobilisation nationale afin de récolter des fonds nécessaires à la reconstruction des structures dans le NOSO. Le gouvernement camerounais avait alors rendu public un plan d’urgence humanitaire de 13 milliards de FCFA pour la reconstruction des infrastructures dans le NOSO et le retour des familles. Le rapport rédigé à cette occasion laissait apparaitre un bilan humanitaire déjà alarmant. Voici les notes que j’avais alors fait valoir à Maître Akere Muna qui m’interrogeait à cet effet : « J’observe toutefois qu’il a fallu attendre que la situation empire, que l’on se retrouve avec une centaine de morts côté « Républicains », plus de 21 291 déplacés au Nigéria et 75 000 personnes déplacées internes pour voir réagir le gouvernement en faveur d’une action humanitaire. Ce que je pense, c’est que le gouvernement n’y arrivera pas tout seul car il y a nécessité d’une logistique bien coordonnée et il faut une certaine expérience des personnes traumatisées pour régler ce type de problématique. Il faut aussi que les humanitaires soient protégés par l’armée. Je fais par ailleurs la remarque que dans ce rapport, il n’est fait aucune allusion de la commission Mafany Musongue qui a pourtant fait des propositions que personnellement je trouve intéressantes. »

Moins d’un an plus tard en mars 2019, de nombreuses enquêtes indépendantes faisaient état d’attaques ciblées contre des structures économiques de production étatique (CDC, PAMOL…) et progressivement, ces attaques devinrent aveugles du fait du ciblage de tous les opérateurs économiques et du développement d’une économie criminelle. La présence des forces républicaines et la situation des affrontements contribuèrent à déstructurer les filières habituelles de trafic de chanvre indien et de la prostitution notamment d’origine ouest africaine, ainsi que les réseaux d’approvisionnement de l’Est par le Nigéria en drogues sud-américaines. Plusieurs sources concordantes montraient que la filière cacao avait perdu 56 milliards FCFA en 2017, soit une perte de recettes d’exportation de l’ordre de 20% pour le pays et la transformation manufacturière locale était à l’arrêt. La CDC avait perdu 2 milliards d’immobilisations en 2017 et accusait au début de l’année 2018 plus de 12 milliards FCFA de pertes cumulées. Par ailleurs 80% des industries agroalimentaires au Nord-ouest et 60% au Sud-ouest étaient inaccessibles et coupées des chaînes de valeur ajoutée nationale régionale et internationale. Plus de 300 millions de FCFA d’équipements avaient été détruits dans le secteur des télécommunications, secteur qui accusait 1 milliard de manque à gagner en 2017.

Mais le désastre n’était pas qu’économique puisque le bilan humain était alarmant.  Sur le plan humanitaire, l’on dénombrait une évolution exponentielle du nombre de déplacés internes qui avoisinait les 500.000 (435.000 très exactement selon un décompte OCHA), et les réfugiés étaient encore plus nombreux, pour un total de près d’un million de personnes déplacées ou réfugiées. Pire, des crimes justiciables de qualifications internationales avaient été commis, tant par les forces de défense et de sécurité légitimes que par les combattants séparatistes.

Et la guerre suit son cours comme en témoignent les images de séparatistes célébrant leur indépendance le 1er octobre dernier dans les rues de plusieurs localités du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Le 19 août 2020, le ministre de l’administration territoriale Atanga Nji avait pourtant réuni des chefs traditionnels des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, réfugiés à Yaoundé et les avait exhortés à retourner chez eux. Il rappela que « les chefs traditionnels sont des auxiliaires de l’administration. Ils ont des populations sous leurs autorités, il est impérieux qu’ils regagnent leurs chefferies. ». Et pour les convaincre de mettre fin à cet exil, le membre du gouvernement rassura que « Nous avons fait une évaluation sécuritaire et la situation. Elle n’est pas ce qu’elle était il y a trois ou deux ans. Elle se normalise petit à petit. Le calme revient progressivement en dépit des exactions des terroristes. Il y a des chefs traditionnels qui sont restés sur place et qui ont bravé les menaces des terroristes. »

Le 29 août 2020, c’était au tour des déplacés internes d’être invités à regagner leurs domiciles, par le même ministre de l’Administration territoriale. L’invite avait été faite à l’occasion d’une cérémonie de remise de dons du Plan d’assistance humanitaire d’urgence à 200 personnes déplacées de ladite crise, refugiées à Ebebda, dans le département de la Lekié, région du Centre. Là encore Paul Atanga Nji s’était voulu rassurant : « Comme la paix revient progressivement dans les deux régions, nous demandons aux déplacés internes de rentrer parce qu’il y a un plan présidentiel pour la reconstruction des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Chacun doit y participer. Voilà pourquoi nous disons à tout le monde de rentrer. Nous l’avons déjà demandé aux chefs traditionnels. » Il en profita pour préciser que « le gouvernement a déjà encadré 9850 familles, qui sont déjà de retour. »

Il est à noter qu’au 31 décembre 2019, on recensait 679 000 personnes déplacées au Cameroun et 52 000 personnes réfugiées au Nigeria ayant fui les régions anglophones, selon les organisations humanitaires, chiffre que contesta le gouvernement en avançant plutôt le nombre de 152 000 personnes ayant décidé de s’enfuir à la même période. (Source journal local)

DE LA NECESSITE DE REPENSER LES MODALITES DE RESOLUTION DU CONFLIT

Durant plus d’une quinzaine d’années, en écoles d’ingénieurs, j’ai enseigné les méthodes de résolution des conflits. Dans les projets, les conflits sont omniprésents et il faut connaître et maitriser un éventail de techniques qui permettent de sortir de situations bloquées en apparence.

Faire référence au droit international humanitaire est une technique de résolution des conflits qui a l’avantage de faire intervenir un tiers en situation de blocage. Or il me semble bien que le haut niveau d’atrocité relevé dans cette guerre est bien le témoignage qu’un dialogue direct est une option difficilement envisageable tant le conflit est ouvert et assumé. Il est donc plus qu’indispensable de revenir à l’objet du différend pour espérer concilier les points de vue. 

EN CONCLUSION DE CETTE ETUDE, DES RECOMMANDATIONS PRATIQUES !

Quoi qu’il en soit, la situation est loin d’être résolue dans les régions anglophones du Cameroun puisque les ferments de la haine qui justifia la guerre sont présents et qu’aucune mesure concrète en faveur d’une conciliation des parties n’est envisagée, en tout cas pas de manière ostensible par les parties.

Nous avons vu précédemment qu’il avait suffi de quelques morts français pour que les autorités françaises engagent des négociations entre kanaks et caldoches et malgré l’hostilité entre Jean Marie Tjibaou et Jacques Lafleur (les 2 principaux opposants), les gouvernements Fabius et Chirac choisirent de négocier pour mettre un terme à cette guerre d’indépendance.

En Algérie, ce fut carrément la défaite de l’armée française en 1962 et la signature des accords d’Evian que la guérilla du FLN mit un terme à la guerre d’Algérie débutée en 1954.

Au Sénégal, le gouvernement dut consentir des négociations et ce sont les rivalités de successions de Diamacoune qui scindèrent le MFDC. Démarrée en 1981 et poursuivie dans les années 2000, cette guerre n’a jamais complètement cessé.

Il en est de même avec la Corse et dans certains cas, c’est même la puissance militaire la plus forte qui fut vainque comme ce fut le cas pour la France en Indochine en 1954 ou les USA au Vietnam en 1975…

Toutes ces guerres de libération nous enseignent qu’en matière de guerre comme en matière de dissuasion stratégique, il y a un temps pour les armes et un autre pour la paix qui est souvent longue à s’installer. Mais si les parties ne consentent pas à négocier, le conflit peut perdurer pendant plusieurs décennies.

Il est donc plus que temps de mettre un terme à cette sale guerre du NOSO par des actions concrètes qui tiennent compte des revendications séparatistes, sans forcément y consentir. Les interminables débats savants sur la forme de l’Etat doivent réinterroger les fondements tant historiques que sociologiques et anthropologiques des parties belligérantes, analyser objectivement les revendications des séparatistes et y apporter des réponses même partielles, permettant de poursuivre un récit national commun.

QUELQUES RECOMMADATIONS PRATIQUES

  • Revenir à la racine du problème, c’est accepter de discuter avec des personnalités représentatives des communautés en belligérance. Dans cet ordre d’idées, les actions gouvernementales consistant à ouvrir une fenêtre de négociation avec l’un des leaders séparatistes incarcéré, Sisuku Ayuk Tabe et son équipe (si elles sont avérées), sont un premier pas (bien que tardif).

 

  • Elaborer un chronogramme précis de rencontres bilatérales, voire multilatérales avec les parties en opposition de façon à leur permettre de sauver la face et d’opérer une conversion critique, la seule à même d’intérioriser les aspects positifs des accords proposés

 

  • Toutefois, une analyse pragmatique et froide de la situation consiste en une stratégie de qualification des entités séparatistes en face. J’entends dire que l’extension temporelle de la guerre depuis 2016 a entrainé une multiplication de factions qui n’obéissent plus à une direction unique, ni à une chaine scalaire de commandement. Cette ramification tentaculaire rend plus difficile la résolution d’un tel conflit.

 

  • Il s’agit donc de qualifier les parties adverses afin d’établir un chronogramme de consultations en terrain neutre. Autant d’actions que le gouvernement pourrait entreprendre sous la houlette d’experts en analyse stratégique, de représentants politiques sans discriminations liées à leur représentation parlementaire, et de toutes entités citoyennes qui se proposent d’apporter une contribution à la mise en cohérence des belligérants (à condition que le seul et unique objectif soit la fin de cette guerre). L’exemple de Maitre Akere Tabeng Muna dont le père fut un des artisans de notre unité nationale et qui le premier demanda que fût instaurée une AAC (All Anglophone Conference) durant l’élection présidentielle 2018, pourrait être d’un apport inestimable dans la résolution de cette crise. LCN (LE CAMEROUN NOUVEAU), le parti dont le suis le leader soutint par ailleurs cette initiative lors de la dernière élection présidentielle et cette voie me semble être une des pistes envisageables afin d’éteindre cet incendie.

Pour que notre pays retrouve de nouveau la paix, pour que les régions anglophones du Cameroun respirent de nouveau l’air de la croissance qu’apportent les richesses humaines et minérales de leur terre, qu’ils en partagent les fruits dans un élan de renouveau patriotique, au sein d’une nation égalitaire et intégratrice de ses enfants, forte de sa diversité culturelle, ethnique, sociale et humaine.

Prof. Henri Georges Minyem

Professeur en grandes écoles d’ingénieurs/ Enseignant à l’université de Paris Diderot

Président du parti politique LCN (LE CAMEROUN NOUVEAU)

www.georgesminyem.com

https://sites.google.com/view/lecamerounnouveaucom

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