Slavoj Zizek : "C'est donc maintenant l'instant de vérité (...)" / Au sujet de l'Egypte

"Pour en revenir à l'Egypte, la réaction la plus honteuse et la plus dangereusement opportuniste revient à Tony Blair, rapportée par CNN : un changement est nécessaire, mais cela devrait être un changement stable. Un changement stable en Egypte ne peut que signifier un compromis avec les forces de Moubarak en élargissant légèrement le cercle du pouvoir. C'est pourquoi parler de transition pacifique maintenant est une indécence : en écrasant l'opposition, le raïs a rendu cela impossible. Après qu'il eut envoyé l'armée contre les manifestants, le choix était clair : un changement cosmétique dans lequel quelque chose change pour que tout reste pareil, ou bien une véritable rupture.

C'est donc maintenant l'instant de vérité : on ne peut prétendre, comme dans le cas de l'Algérie il y a dix ans, qu'autoriser des élections vraiment libres équivaut à donner le pouvoir aux fondamentalistes. Israël a fait tomber le masque de l'hypocrisie démocratique en soutenant ouvertement Moubarak. Une autre préoccupation libérale est qu'il n'y a pas de pouvoir politique organisé pour lui succéder s'il s'en va... Evidemment, puisque Moubarak y a veillé en réduisant toute l'opposition à des potiches décoratives — de sorte que le résultat évoque ce roman d'Agathie Christie, And Then There Were None ("Et il n'en resta plus aucun", paru en français sous le titre Dix petits nègres, ndlr). L'argument de Moubarak — moi ou le chaos — joue contre lui.

L'hypocrisie des libéraux occidentaux est à vous couper le souffle. Ils soutiennent publiquement la démocratie et quand le peuple se soulève contre les tyrans au nom de la liberté et de la justice, et pas au nom de la religion, ils sont "profondément inquiets" ! Pourquoi être inquiets au lieu de se réjouir que la liberté ait enfin sa chance ? Aujourd'hui plus que jamais, la devise de Mao Zedong est de mise : "Sous le ciel tout est en grand chaos ; la situation est excellente."

Où donc devrait aller Moubarak ? Ici, la réponse est claire : à la Haye. S'il y a un dirigeant qui mérité d'y comparaître, c'est lui !"

 

Slavoj Zizek, "L'hypocrisie de l'Occident quand les peuples arabes se soulèvent", dans "Libération", jeudi 3 février 2011.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.