Haïti / Slavoj Zizek et "la formule la plus succincte du communisme"

"Comme Susan Buck-Morss l'a démontré dans son essai intitulé "Hegel et Haïti" (1), le soulèvement réussi des esclaves en Haïti, d'où résulta la république libre d'Haïti, fut pour Hegel le point de référence muet - et d'autant plus efficace pour cette raison - (ou bien la Cause absente) de sa dialectique du Maître et de l'Esclave, d'abord esquissée dans ses manuscrits d'Iéna puis développée dans sa "Phénoménologie de l'esprit". Par une assertion simple - "Il ne fait aucun doute que Hegel et Haïti vont de pair (2)" - Buck-Morss condense le résultat détonant du court-circuit entre ces deux termes hétérogènes. "Hegel et Haïti" - cela est aussi, peut-être, la formule la plus succincte du communisme.

Comme Louis Sala-Molins l'a affirmé avec une brutalité acerbe : "Les philosophes européens des Lumières tonnaient contre l'esclavage, sauf là où il existait littéralement (3)." Même s'ils déploraient que des peuples fussent "esclaves" (métaphoriquement parlant) des royautés tyranniques, ils ignoraient superbement l'esclavage littéral qui explosait à grande échelle dans les colonies, quand ils ne l'excusaient pas pour des motifs racisto-culturalistes. Le jour où, en écho à la Révolution française, les esclaves noirs d'Haïti se révoltèrent au nom des mêmes principes de liberté, d'égalité et de fraternité, ce fut "l'épreuve, le baptême du feu pour les idéaux des Lumières françaises. Et chaque Européen appartenant à la catégorie des bourgeois lettrés en fut informé. "Dorénavant, le monde a les yeux tournés vers Saint-Domingue" (4)". En Haïti, l'impensable (pour l'esprit européen des Lumières) se produisit : la Révolution haïtienne "entra dans l'histoire avec cette singulière particularité d'être impensable lors même qu'elle eut lieu (5)". Les ex-esclaves d'Haïti prirent les slogans révolutionnaires français plus à la lettre que les Français eux-mêmes : ils ignoraient toutes les restrictions implicites qui abondaient dans l'idéologie des Lumières (liberté - mais uniquement pour les sujets "adultes" dotés de raison, non pour les barbares sauvages et immatures qui allaient devoir suivre un long traitement éducatif avant de mériter la liberté et l'égalité...). Cela donna lieu à de sublimes moments "communistes", comme la fois où la soldatesque française (dépêchée par Napoléon pour mater la rébellion et rétablir l'esclavage) parvint à proximité de l'armée noire des esclaves (auto)libérés. Lorsqu'ils entendirent un murmure initialement indistinct s'élever de la foule noire, les soldats supposèrent d'abord que ce devait être là quelque chant de guerre tribal ; mais, en s'approchant, ils comprirent que les Haïtiens entonnaient "La Marseillaise", et ils commencèrent à se demander tout haut s'ils ne combattaient pas du mauvais côté. Des événements semblables font de l'universalité une catégorie politique."

 

(1) "D'abord publié en 2000 sous forme d'article dans la revue "Critical Inquiry", puis développé en un livre : "Hegel, Haïti, and Universal History", Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2009. Les éditions Léo Scheer en ont publié une version condensée dans la collection "Lignes", en 2006 (NdT)."

(2) ""Ibid.", p. 20."

(3) "Cité par Susan Buck-Morss, "ibid.", p. 149."

(4) ""Ibid.", p. 42."

(5) "Michel-Rolph Trouillot, cité par Buck-Morss, "ibid.", p. 50."

 

Slavoj Zizek, "Après la tragédie, la farce ! ou Comment l'histoire se répète", Flammarion, 2010. Traduit de l'anglais par Daniel Bismuth.

 

Où que nous soyons, n'attendons pas "un long traitement éducatif avant de mériter la liberté et l'égalité" !

 

Chacun peut faire de la politique, là où il est.

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