La journée du droit des femmes : oui, c'est nécessaire.

Il y a quelques jours, c’était la journée du droit des femmes. Du coup, petit moment statistiques et imagination. Peut-être que c’est grossier, ou à côté de la plaque, ou peu objectif, n’hésitez pas à m’engueuler le cas échéant, mais il est important d’au moins essayer de comprendre les situations derrière les statistiques, d’essayer de se mettre dans la tête d’une fille qui a subi ça.

Il y a quelques jours, c’était la journée du droit des femmes. Du coup je me suis fait un petit moment statistiques et imagination. Peut-être que c’est grossier, ou à côté de la plaque, ou peu objectif, n’hésitez pas à m’engueuler le cas échéant, mais il est important d’au moins essayer de comprendre les situations derrière les statistiques, d’essayer de se mettre dans la tête d’une fille qui a subi ça.

Eh ben c’est assez flippant (sans dec ?). Ce sont des moyennes basées sur des enquêtes, étant donné que seulement 15% des agressions donnent lieu à une plainte. Des moyennes minimales, c’est à dire qu’en vrai, c’est plus.

Plaçons un contexte bucolique : cher lecteur / lectrice, tu es une femme, tu te fais violer par un mec. Alors ouais, il y a des hommes qui se font violer, mais 90% des victimes sont des femmes, et 96% des auteurs sont des hommes. Bref, en soi c’est déjà pas le meilleur jour de ta vie. Mais la blague, c’est que dans 90% des cas, ça ne se passe pas dans un parking glauque avec un inconnu, non, dans 90% des cas, c’est quelqu’un de ta famille, ton mari, un ami, quelqu’un que tu connais, qui fait partie de ta vie, que tu vas revoir souvent et qui va te foutre ce viol sous le nez chaque fois que tu le croises, et pire, qui va peut-être recommencer. Premier problème : « Est-ce que je porte plainte ? » Ben ouais ! Qu’on va tous te répondre (on représente les gens en général). Mais non, il faut s’imaginer les autres questions : « Est-ce que, même, j’en parle à quelqu’un ? Je l’aimais bien, je vais peut-être détruire sa vie, sa famille. Est-ce que je dois l’éviter ? Les autres vont s’en rendre compte. Est-ce que je suis prête à en parler ? Et ses enfants alors ? Est-ce si grave que ça après tout ? » Faut juste s’imaginer le bordel que ça peut mettre, ce genre de plainte. C’est sûr que c’est le meilleur moyen de dire stop et éviter que ça ne se reproduise. Mais ça doit être super difficile à assumer. Et puis la plupart du temps c’est quelqu’un que tes proches respectent. Tu vas craindre que tes proches prennent le parti de l’autre, ou qu’on te dise que tu exagères, parce que c’est souvent la première réaction qu’on a face à cela, le déni.

Je ne sais pas ce qu’il faut te dire à toi à qui ça vient d’arriver (oublie pas, lecteur, tu es une femme, tu viens de te faire violer). Je crois prudemment qu’il faut surtout qu’on t’écoute, faut pas qu’on se mette à t’engueuler parce que tu ne portes pas plainte, ce doit être notre objectif, c’est sûr, mais ça doit déjà être énorme pour toi d’en avoir parlé. Je crois qu’il faut simplement être de ton côté, si tu sens que tu as été violée, tu as été violée, c’est pourtant pas compliqué. Tout ce dont tu as besoin pour le moment, c’est de sentir que tu n’es pas la seule à le penser. Tout ce qu’il te faut, c’est un appui.

Deuxième problème : la honte. Qui a envie d’être traitée avec la pitié habituelle que provoque cette situation ? Qui a envie d’être vue comme une victime ? Il faut s’imaginer les regards de ceux qui ne te verront plus qu’ainsi, comme une victime.

Je crois (toujours avec prudence) qu’il ne faut surtout pas qu’on te dorlote à outrance mais qu’on te considère comme une femme et qu’on essaie de te faire comprendre que tu as suffisamment de force pour surmonter ça, que cet évènement n’est qu’un bug, une cicatrice vraiment chiante à porter mais qui ne doit en aucun cas modifier ton comportement ou le nôtre. La première réaction des hommes est la protection, être le mâle dominant qui protège sa femelle des autres mâles. Ce n’est ni sain ni constructif à moyen terme, je crois. Les agresseurs reconnaissent les victimes, voient les fragilités et savent les exploiter. C’est pour ça que les femmes qui ont déjà été violées sont plus susceptibles de revivre ce cauchemar que les autres. Te cajoler sans cesse t’enferme dans un rôle de victime. Tu es une personne normale qui a un bagage de plus à porter et qui a besoin de plus de force pour justement se passer de la protection d’un homme. Voilà l’une des facettes de la domination masculine, et je trouve qu’on ne la remet pas assez souvent en cause. « Une femme a besoin de sécurité, de se sentir protégée. » Cette phrase ne choque personne et c’est bien dommage parce qu’on ne dépasse pas la condition d’hommes préhistoriques en croyant cela. Cela peut convenir à certaines, ou certains (oui, certains) mais ce ne doit en aucun cas être un espèce de schéma-vérité-générale comme ça l’est aujourd’hui. Une femelle a besoin de la protection d’un mâle, ouais, mais on est en 2016, on est des femmes et des hommes maintenant.

Pour en revenir à notre viol, il y a aussi le doute, ça c’est sympa aussi. Du point de vue violences physiques, il y a peu de doute, mais le viol… « J’ai vraiment été violée ? Est-ce que je lui ai bien fait comprendre que je ne voulais pas ? J’ai pas crié, j’étais pétrifiée… Peut-être que mes vêtements, mon attitude… »

Non, victime et bourreau. C’est aussi simple que ça, ya pas à tergiverser. Tu voulais pas, point barre. Pour le reste c’est à lui de se démerder avec ses excuses bidons. Une victime a toujours tendance à se remettre en question, s’accuser de conneries, quand c’est pas l’agresseur qui le fait. Genre reprocher à une fille d’être sexy. « Les filles, essayez d’être d’immondes cageots s’il vous plaît, histoire qu’on ne soit pas tentés par le viol, vraiment c’est insupportable. Merci c’est sympa. Qu’est-ce qu’on disait déjà ? Ah oui, les femmes voilées, qu’est-ce qu’ils sont archaïques ces Musulmans, c’est vrai ».

Pour en revenir au doute, j’ai été racketté il y a une dizaine d’années. C’est différent, moins violent, et l’agression est évidente.

Malgré tout, la scène, on la revoit pendant des années, on se la refait, on se demande pourquoi on ne s’est pas battu, ou pourquoi on n’a pas fui, ou crié, ou fait semblant de faire un malaise super grave, qu’est-ce qu’on aurait pu dire pour que ça se passe mieux, etc… Pour un « simple » racket.

Je n’ose même pas imaginer le bordel qu’un viol provoque dans ta tête.

En tous cas, 85% des victimes ne portent pas plainte et la raison, c’est un mix de tout ça, c’est ultra complexe psychologiquement à gérer. Et tu n’as certainement pas envie d’entendre des commentaires bidons du genre « bah elle a qu’à porter plainte », je crois que tu n’as vraiment pas besoin de ça.

A partir d’ici le « tu » représente l’homme qui n’en a rien à foutre du féminisme et juge ce combat futile.

Les cas de violences conjugales, c’est 223000 par an en France. Dont 33000 agressions sexuelles. Sinon, en dehors du couple, c’est 84000. Sans compter les moins de 18 ans… Tu as vu irréversible, imagine 84000 femmes qui vivent cette horreur. Ou regarde cette scène 84000 fois. Ça te passera l’envie de dire que la journée du droit des femmes, rien à foutre, blablabla. Pour t’aider à visualiser, dis-toi que le dîner en blanc qui remplit la concorde, c’est 13000 personnes. Si on organisait un flash mob viol (erf, désolé), ça nous ferait une bonne douzaine de places de la Concorde remplies chaque année (faut être au moins 2 pour un viol). À mon avis on doit pouvoir remplir les Champs-Elysées tranquille.

Et pour finir sur une note joyeuse, il y a eu 134 femmes tuées par leur conjoint l’année dernière. C’est à dire qu’elles sont mortes pour de vrai, immobiles et froides sur le sol, avec du sang et tout. Oh puis allez, une dernière : 53000 femmes victimes de mutilations sexuelles, l’excision quoi. En France, hein. C’est à dire qu’à 12 ans on leur écarte les cuisses « t’inquiète pas ma grande, on t’enlève ça, ça nous sert à rien. On te laisse les nichons, on trouve ça marrant. »

Ouais ouais c’est cru tout ça, perso ça m’arrache des larmes de réaliser ça, malgré le ton cynique. Mais c’est la réalité.

Après, il y a toute la flopée d’inégalités qui restent à régler, les schémas vétustes imposés aux femmes (et aux hommes oui, c’est le même système, mais fais pas chier c’est la journée du droit des femmes, t’as toutes les autres journées pour toi), l’image dégradante et tellement réductrice de la femme véhiculée partout. Bon, sauf si l’on considère qu’une paille sans tête avec des gros seins et un gros cul (mais pas trop gros non plus) c’est flatteur. Mais je crois qu’il manque deux ou trois trucs.

Bref il y a du boulot.

Donc ouais, la journée du droit des femmes, elle a son importance. Sachant qu’elles représentent, en gros, la moitié de la populace, c’est pas grand-chose vraiment, on peut même dépasser tranquille sur 6 mois.

Ne serait-ce que pour ces 85% qui se taisent. C’est ça qui est le plus flippant. Non seulement c’est un délit qui dans l’idéal doit être puni, mais au-delà de cela, un agresseur dénoncé prend conscience qu’on n’agit pas ainsi, et tout son entourage, victimes comme agresseurs, aussi. C’est exponentiel. Chaque crime jugé n’impacte pas que l’agresseur en question mais toutes celles et ceux qui vivent autour. Alors ouais, c’est sûr que l’agression sexuelle c’est pas bien, espèce de vieux bisounours, tout le monde le sait.

Ouais…

Sauf qu’il y en a juste 84000 par an.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.