Histoire coloniale et postcoloniale
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Billet de blog 3 sept. 2022

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Intervention choquante de l'Elysée après une tribune publiée dans « Le Monde »

Emmanuel Macron a déclaré en Algérie qu'entre la France et l'Algérie, « c'est une histoire d'amour qui a sa part de tragique ». Dans une tribune publiée par Le Monde, le politiste Paul Max Morin écrit que « la réduction de la colonisation à une “histoire d'amour” parachève la droitisation d'Emmanuel Macron sur la question mémorielle ». Après des protestations de l'Élysée, le journal l’a supprimée.

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par François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi, Alain Ruscio.

Le 26 août, lors de son voyage en Algérie, le président de la République, Emmanuel Macron, a déclaré qu'entre la France et l'Algérie, « c'est une histoire d'amour qui a sa part de tragique ». Pour le politiste Paul Max Morin, « la réduction de la colonisation à une “histoire d'amour” parachève la droitisation d'Emmanuel Macron sur la question mémorielle ». Il l'a écrit dans une tribune intitulée « Réduire la colonisation en Algérie à une“histoire d'amour” parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle » que Le Monde a publiée dans son édition datée du 2 septembre 2022, dont on peut lire ici le texte.

Paul Max Morin est docteur en science politique, chercheur associé au Cevipof et enseignant à Sciences Po, il travaille sur la mémoire de la guerre d'Algérie chez les jeunes et collabore à plusieurs projets scientifiques, pédagogiques et culturels sur ce sujet. Il a déjà publié en 2021 une tribune dans le Monde et été plusieurs fois cité dans des articles de ce quotidien. Il écrit dans cette tribune que le discours présidentiel sur la colonisation — qui, à tout le moins, fait partie du passé franco-algérien puisqu'elle a marqué la période de 1830 à 1962 — est passé de la qualification en 2017 de « crime contre l'humanité », à celle, en 2022, d'« histoire d'amour qui a sa part de tragique ». Cette formule a été employée à deux reprises par le président de la République durant son voyage en Algérie, puisqu'il l'a répétée en s'adressant aux ressortissants français reçus à l'ambassade de France à Alger. Paul Max Morin est dans son rôle lorsqu'il donne son commentaire sur son usage, dans une tribune qu'il signe de son nom et qui peut être discutée ou contredite par quiconque ne partage pas son point de vue. Mais, quelques heures après la distribution du quotidien, elle a été supprimée du site internet du journal.

A 16 h 24, elle a été retirée purement et simplement et remplacée par une adresse aux lecteurs du journal, non signée, qui justifie sa dépublication : « Ce texte reposait sur des extraits de citations qui ne correspondent pas au fond des déclarations du chef de l'Etat. Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase “une histoire d'amour qui a sa part de tragique” prononcée par M. Macron lors de la conférence de presse n'évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes ». Cette adresse présente ses excuses, non seulement « à ses lectrices et lecteurs », mais aussi « au président de la République ». Ce qui laisse entendre que c'est la présidence de la République qui s'est plainte directement au Monde de la publication de ce texte, ce qu'a révélé CheckNews et que la direction du quotidien a confirmé à Arrêt sur image.

Un fait unique dans la longue histoire du quotidien Le Monde

Les pages « Idées » du Monde contiennent souvent des points de vue qui ne sont pas partagés par la rédaction du journal. Dans ces cas une autre tribune est publiée ensuite pour les contester. Mais cette « dépublication » d'une tribune déjà imprimée est un fait unique dans la longue histoire du quotidien Le Monde.

Joint par Arrêt sur images, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, a ajouté : « On a décidé de dépublier la tribune parce qu'elle reposait sur une interprétation totalement excessive d'une citation », estimant qu'elle avait été « publiée par erreur », et qu'elle n'aurait pas dû l'être. Après sa diffusion dans l'édition papier datée du 2 septembre (publiée le 1er septembre), « les principaux concernés nous ont dit “Mais le président n'a pas dit ça”. L'Élysée nous prévient qu'il y a un problème avec l'interprétation de cette citation. En général, quand on commet une erreur, sur ce sujet comme sur d'autres, ce sont les premiers concernés qui nous le signalent, c'est valable y compris pour l'Élysée ».

Dans une seconde adresse aux lecteurs publiée le 2 septembre, le Monde a donné des explications semblables, mais qui sont contestées par le chercheur. On peut le lire dans l'article publié le 2 septembre par Libération, intitulé « Le Monde a-t-il censuré une tribune sur les déclarations de Macron en Algérie ? » : « Interrogé par CheckNews, le chercheur Paul Max Morin, auteur la tribune, indique que celle-ci a été discutée et validée par la direction du quotidien du soir, puis retirée après la colère de l'Elysée ». Paul Max Morin assure qu'il était convenu en amont avec la rédaction du Monde que sa tribune porterait sur la « droitisation » du discours présidentiel et formulerait un « regard critique » sur les annonces d'Emmanuel Macron en Algérie. Il écrit qu'elle a été « relue, modifiée et validée » par le journal, puis publiée. « Suite à sa publication, j'ai reçu un premier appel hier matin [jeudi 1er septembre] du journal m'informant que « l'Élysée était furax » et qu'il fallait apporter des modifications », rapporte Libération. Il accepte. Mais « une demi-heure plus tard, j'ai reçu un deuxième appel pour me dire que la tribune était retirée ». Il propose alors une seconde version, refusée par la rédaction en chef du Monde… qui lui a proposé, le 2 septembre, de la republier sans l'évocation présidentielle d'une « histoire d'amour ». Toujours selon Libération, la justification du Monde était identique : « Que j'avais mal interprété ou surinterprété les propos du président et que cette analyse était partagée par les envoyés spéciaux en Algérie qui s'opposaient à sa publication ». Selon Jeune Afrique, le retrait de la tribune de Paul Max Morin a provoqué des critiques au sein de la rédaction du Monde, « notamment sur le processus de validation des articles », et « la société des journalistes du Monde s'exprimera dans les heures qui viennent sur cette situation ».

La colère de l'Élysée serait liée au fait que le chercheur auteur de la tribune n'aurait pas suivi les consignes d'interprétation contenues dans un message envoyé par le service de presse de l'Elysée, via une boucle WhatsApp, aux journalistes présents lors du voyage de presse.

Des historiens intéressés par l'analyse du politiste et choqués par cette dépublication

Fabrice Riceputi, chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP), a exprimé à Arrêt sur images son soutien à Paul Max Morin. « Tout le monde a bien compris qu'Emmanuel Macron ne pouvait parler que des 132 ans de colonisation et des 60 ans qui ont suivi. J'ai été choqué, et je pense que nous avons été très nombreux à être choqués, y compris en Algérie, par cette façon de résumer des relations qui ne sont pas du tout une histoire d'amour ». Selon lui, ce discours « relève toujours de ce déni fondamental, de ce refus d'admettre que la France a été une puissance agresseuse, occupante, colonisatrice ». Et « après la colonisation, le sort des travailleurs algériens en France ne relève pas vraiment de l'histoire d'amour ».

Un point de vue partagé par l'historien Gilles Manceron qui a répondu à ce même média : « La relation entre la France et l'Algérie a été émaillée, surtout entre 1930 et 1962, d'un rapport de domination consécutif à une conquête : est-ce que le terme d'amour est adéquat pour désigner cela ? Et pour ce qui est de l'Algérie indépendante, les 60 ans qui nous en séparent sont toujours habités par les conséquences de cette domination coloniale ». Tout en ajoutant : « Je m'étonne de la manière dont un désaveu ait pu être publié de cette façon par le journal, sans le signer d'un nom. On a une réponse qui vient d'une autorité indéterminée ».

Quant à la « dépublication » de la tribune, elle est contestée par la spécialiste de la guerre d'indépendance algérienne Sylvie Thénault : « Je suis très surprise de cette pratique qui ne me semble pas conforme aux normes journalistiques. Il me semble que si une tribune pose un problème de contenu, le plus juste est d'offrir un droit de réponse à celui ou celle qui en conteste le contenu. Je ne comprends pas cette dépublication, et elle m'inquiète non pas comme historienne mais comme citoyenne ».

Membres de la rédaction du Blog Histoire coloniale et postcoloniale de Mediapart et du site histoirecoloniale.net, nous sommes aussi des lecteurs fidèles du quotidien Le Monde où des journalistes talentueux apportent des analyses utiles.

Cette décision incroyable prise au nom du journal apparait comme imposée à ces journalistes par des actionnaires.

Telle est notre inquiétude.

François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi, Alain Ruscio.

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