ARCHÉOLOGIE ET GÉNÉALOGIE DU SOCIALISME FRANÇAIS

Voici l'introduction du livre que je viens de publier : "Qu'est-ce que le socialisme français ?" (disponible seulement sur Amazon, pour l'instant, hélas !)

Toute idéologie, politique ou religieuse, est née en un lieu et un temps donnés. Il en est ainsi du « socialisme français », qui plonge ses racines dans la « révolution française ». Les « valeurs » qu’il affiche sont celles qui étaient mises en avant durant cette période. Pour bien comprendre ce qu’est le socialisme français, ce qu’est la « gauche » en général, et donc également ce qu’est le « communisme », il est nécessaire de comprendre ce qu’est la « révolution française ».

Les idéologies politiques et religieuses à prétention universaliste les plus répandues sont fondées sur des textes : Ancien et Nouveau Testaments, …, Manifeste du parti communiste, …

Il en est probablement peu qui sauraient dire quel est le texte ou quels sont les textes fondateurs du « socialisme français ». Il existe beaucoup de textes écrits par les révolutionnaires français mais aucun n’a acquis la renommée d’un Manifeste du parti communiste. D’une manière générale, aucun « théoricien » de la révolution française n’est revendiqué comme référence, comme peut l’être encore aujourd’hui un Marx. Les figures les plus marquantes ― ou les plus mises en avant ― de la révolution française se sont voulues tout à la fois « révolutionnaires » et « théoriciennes », mais toutes sont des figures « controversées », pour des raisons diverses, la première étant la « Terreur » dont elles furent les théoriciennes et les organisatrices ― et parfois les victimes ! De ces acteurs-penseurs, les principaux noms sont Marat, Robespierre, Danton, Saint-Just, Grégoire, c’est-à-dire des jacobins (dits aussi montagnards). Déterminer exactement quelle est la « pensée » de chacun d’entre eux est rendu difficile par deux raisons principales :

– La première est que leur « pensée » a souvent évolué au cours de la révolution, au fur et à mesure que les rapports de force se modifiaient et que leurs ambitions respectives ― leur soif de pouvoir ― s’accroissaient.

– La seconde, qui explique la première, est que la « pensée » n’est pour eux qu’un instrument à leur service. Elle n’a pas de valeur en elle-même. La vérité et le mensonge ne sont pas à leurs yeux des critères. Les plus grossières contradictions entre leurs paroles et leurs actes, entre les paroles d’un jour et celles du lendemain, les contradictions même à l’intérieur d’un texte, à l’intérieur d’une phrase, d’une expression, ne les gênent pas le moins du monde. Le but des jacobins est l’accaparement du pouvoir ; la parole n’est jugée qu’en fonction de cet objectif. Dans leurs bouches, les mots n’ont en eux-mêmes pas plus de valeur que la monnaie de singe. Mais si la vérité n’a pour eux aucune valeur, ils n’en prétendent pas moins qu’elle en a, et qu’ils l’incarnent. Ils se réclament de la philosophie et de la « raison ». Ils ont mis Voltaire et Rousseau dans leur panthéon et élevé des temples à la « Raison ».

Un trait de caractère des jacobins est leur foi absolue et inébranlable en eux-mêmes, en leurs idées et en leur « bon droit », au point d’exposer naïvement leurs projets comme s’ils allaient de soi et ne devaient souffrir aucune contestation. Le chef-d’œuvre en la matière est le Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, de l’abbé Grégoire, qui mérite d’être considéré comme le Manifeste du socialisme français. Ce Rapport ne se contente pas d’aborder la « question linguistique », il développe une vision globale de ce que doit être la « république française ».

…aucun de nous ne voudrait ni souffrir des chefs, ni en jouer le rôle…

Mandataire du peuple, je ferai ce que je croirai conforme à ses vrais intérêts. Il m’a envoyé, non pour soutenir ses opinions, mais pour exposer les miennes. Ce n’est point à mon zèle seul, mais à mes lumières qu’il s’est confié, et l’indépendance absolue de mes opinions est un de mes devoirs envers lui.

Je ne serai d’aucun parti comme je n’ai été d’aucun jusqu’ici. Je m’étais lié dans l’Assemblée nationale avec un petit nombre d’hommes justes, éclairés, incorruptibles, zélés défenseurs des droits du peuple ; presque tous sont de la Convention et je resterai leur ami. J’y joindrai quelques membres de l’Assemblée constituante, quelques hommes nouvellement appelés à représenter la nation ; mais nous ne serons point un parti, car aucun de nous ne voudrait ni souffrir des chefs, ni en jouer le rôle. On a parlé du département de la Gironde, et il est vrai que cette députation renfermait une collection rare d’hommes purs, d’un mérite distingué ; il est vrai qu’ils étaient d’avance unis entre eux par l’amitié et par l’estime, que Brissot et moi avons été admis dans leur société presque dès les premiers jours de l’Assemblée législative. Mais je demande si Guyton, Prieur, Carnot l’aîné, Debry, Quinette, Launay, Lasource, Reboul, Arbogast, Couthon et 20 autres, que je pourrais nommer, n’ont pas constamment marché sur la même ligne que nous, sans être de la même société.

Condorcet

La « pensée » jacobine ou montagnarde ne fut pas la seule à apparaître durant la révolution française. Un autre courant naquit, le courant dit girondin, associé notamment à l’idée de fédéralisme, en opposition au courant jacobin, de nature centralisateur. Mais ce courant ne put pas se développer normalement et sereinement, car la Terreur, physique ― 20 députés girondins, arrêtés à Paris, furent guillotinés le 31 octobre 1793, un 21ième s’étant suicidé auparavant ―, psychologique, fut également et tout autant intellectuelle :

Danton : On prétend qu’il est parmi nous des hommes qui ont l’opinion de vouloir morceler la France ; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort contre leurs auteurs. (Septembre 1792)

Le philosophe Condorcet, député qui avait des liens avec les girondins ― tout en se déclarant indépendant (Je ne serai d’aucun parti…) et en étant anti-fédéraliste et, à l’occasion, … tout à fait dantoniste ! ― comme tous ceux qui furent perçus comme « ennemis » par les jacobins et qui ne purent leur échapper, trouva également la mort sous leur règne (29 mars 1794). Dans l’un de ses discours, Robespierre l’évoque ainsi, quelques jours après sa mort (7 mai 1794) :

« Hommes petits et vains, rougissez, s’il est possible ! Les prodiges qui ont immortalisé cette époque de l’histoire humaine ont été opérés sans vous et malgré vous ; le bon sens sans intrigue et le génie sans instruction ont porté la France à ce degré d’élévation qui épouvante votre bassesse et qui écrase votre nullité ! Tel artisan s’est montré habile dans la connaissance des droits de l’homme, quand tel faiseur de livres, presque républicain en 1788, défendait stupidement la cause des rois en l793 ; tel laboureur répandait la lumière de la philosophie dans les campagnes, quand l’académicien Condorcet, jadis grand géomètre, dit-on, au jugement des littérateurs, et grand littérateur, au dire des géomètres, depuis conspirateur timide, méprisé de tous les partis, travaillait sans cesse à l’obscurcir par le perfide fatras de ses rapsodies mercenaires. »

Condorcet avait lui-même dressé le portrait de Robespierre, « conspirateur timide » également, mais infiniment plus déterminé, et qui, plus sûrement encore que Condorcet, « travaillait sans cesse à … obscurcir … la philosophie … par le perfide fatras de ses rapsodies » (Chronique de Paris, n° du 9 novembre 1792) :

« Robespierre prêche, Robespierre censure ; il est furieux, grave, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite ; il tonne contre les riches et les grands, il vit de peu, et ne connaît pas les besoins physiques. Il n’a qu’une mission, c’est de parler, et il parle presque toujours. Il a tous les caractères, non pas d’un chef de religion, mais d’un chef de secte. Il s’est fait une réputation d’austérité qui vise jusqu’à la sainteté. Il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l’ami des pauvres et des faibles, et il se fait suivre par les femmes et les pauvres d’esprit, il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages. Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela. »

                                 Federalism: It is coordination instead of subordination; association instead of hierarchical order; independent forces curbing each other; balance, therefore, liberty.

John Dalberg-Acton

                          Fédéralisme : C’est une coordination au lieu d’une subordination ; une association au lieu d’un ordre hiérarchique ; des forces indépendantes se limitant les unes les autres ; un équilibre, par conséquent, la liberté.

Pour aborder l’idéologie socialiste française, qui s’inscrit dans le sillage jacobin et est par essence anti-fédéraliste, donc liberticide, je m’appuierai sur trois textes de trois « auteurs » différents : Henri Grégoire, Jules Ferry et Manuel Valls, trois textes appartenant à trois siècles différents, et qui, parmi leurs points communs, ont celui d’avoir été prononcés ou lus dans un même lieu : l’assemblée nationale française (ou son équivalent). Ces trois textes ont été chaudement applaudis sur les bancs de cette assemblée.

Le premier est le Manifeste, le Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, par Henri, ou l’abbé, Grégoire. Il a été présenté à la « convention nationale » le 16 prairial de l’an II (4 juin 1794), quelques semaines avant la mort de Robespierre (guillotiné le 28 juillet 1794). Voici quelques citations de ce Rapport :

« Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent, puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, & qui doit être jaloux de consacrer au plutôt, dans une République une & indivisible, l’usage unique & invariable de la langue de la liberté. »

« Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les NOMS. »

« …pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talens, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme & faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. »

« Je crois avoir établi que l’unité de l’idiôme est une partie intégrante de la révolution ; & dès-lors plus on m’opposera de difficultés, plus on me prouvera la nécessité d’opposer des moyens pour les combattre. »

« …que dès ce moment l’idiôme de la liberté soit à l’ordre du jour, & que le zèle des citoyens proscrive à jamais les jargons… »

« … les vraies dénominations prévaudront même parmi les ci-devant Basques & Bretons, à qui le gouvernement aura prodigué ses moyens : & sans pouvoir assigner l’époque fixe à laquelle ces idiômes auront entièrement disparu, on peut augurer qu’elle est prochaine. »

Le deuxième texte est de Jules Ferry. Il a été prononcé à la « chambre des députés » lors des débats sur la politique coloniale (28 et 30 juillet 1885). En voici des extraits :

« Le parti républicain a montré qu’il comprenait bien qu’on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui des nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine ; qu’il faut autre chose à la France : qu’elle ne peut pas être seulement un pays libre ; qu’elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, qu’elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »

« Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-a-vis des races inférieures… »

« On peut rattacher le système d’expansion coloniale à trois ordres d’idées : à des idées économiques, à des idées de civilisation, à des idées d’ordre politique et patriotique… »

« Il y a un second point que je dois aborder […] c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question […]. Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… »

Enfin, le troisième texte a été prononcé en octobre 2014, à l’assemblée nationale française, par Manuel Valls (à l’époque premier ministre), en lien avec la réforme territoriale alors en cours qui devait initialement diviser le nombre de « régions » françaises par deux, soit les faire passer de 22 à 11. Voici un extrait, qui est une réaction à un propos d’un député alsacien qui avait eu le malheur ― l’audace, l’incongruité, l’inconscience ― de prononcer les mots fatidiques de « peuple alsacien » :

« Il n’y a pas un peuple alsacien (sic) ! Il n’y a qu’un seul peuple français (re-sic) ! Et dans la réforme que nous menons, je serai extrêmement attentif à ce qu’il n’y ait pas de dérive. Nous constituons de grandes régions ; nous devons tenir compte évidemment de l’histoire et de la culture, et je sais combien en Alsace et en Moselle il y a le poids de l’Histoire, et nous devons être respectueux de cela et de la tradition d’ouverture de votre région. Mais en revanche, je m’opposerai avec la plus grande détermination, la plus grande fermeté, à ce que tout projet vise à défaire notre pays et la nation. La France, elle est une et indivisible ! »

« …LE STYLE AUTORITAIRE : C’EST CELUI DE LA SECTE… »

…l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image…

« Avocat, procureur, chirurgien, journaliste, curé, artiste ou lettré de troisième et quatrième ordre, le Jacobin ressemble à un pâtre qui, tout d’un coup, dans un recoin de sa chaumière, découvrirait des parchemins qui l’appellent à la couronne. Quel contraste entre la mesquinerie de son état et l’importance dont l’investit la théorie ! Comme il embrasse avec amour un dogme qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidûment la Déclaration des droits, la constitution, tous les papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives ; il s’en remplit l’imagination, et tout de suite il prend le ton qui convient à sa nouvelle dignité. — Rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton. Dès l’origine, il éclate dans les harangues des clubs et dans les pétitions à l’Assemblée constituante. Loustalot, Fréron, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just ne quittent jamais le style autoritaire : c’est celui de la secte, et il finit par devenir un jargon à l’usage de ses derniers valets. Politesse ou tolérance, tout ce qui ressemble à des égards ou à du respect pour autrui est exclu de leurs paroles comme de leurs actes : l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image, et l’on voit non seulement les premiers acteurs, mais encore les simples comparses trôner sur leur estrade de grands mots. Chacun d’eux, à ses propres yeux, est un Romain, un sauveur, un héros, un grand homme. »

Hippolyte Taine – La conquête jacobine

« RAISON TRÈS FAIBLE, PASSIONS TRÈS FORTES ET MYSTICISME INTENSE »

« Un Jacobin raisonnant autant qu’on le lui reproche serait accessible quelquefois à la voix de la raison. Or, une observation, faite de la Révolution à nos jours, démontre que le Jacobin, et c’est d’ailleurs sa force, n’est jamais influencé par un raisonnement, quelle qu’en soit la justesse. […] La mentalité jacobine se rencontre surtout chez les caractères passionnés et bornés. Elle implique, en effet, une pensée étroite et rigide, rendant inaccessible à toute critique, à toute considération étrangère à la foi. […] Ce n’est pas, on le voit, par le développement de sa logique rationnelle que pèche le Jacobin. Il en possède très peu et pour ce motif devient souvent fort dangereux. Là où un homme supérieur hésiterait ou s’arrêterait, le Jacobin, qui met sa faible raison au service de ses impulsions, marche avec certitude. […] Avec ces 3 éléments : raison très faible, passions très fortes et mysticisme intense, nous avons les véritables composantes psychologiques de l’âme du Jacobin. »

Gustave Le Bon – La révolution française et la psychologie des révolutions

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