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Billet de blog 26 nov. 2019

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Expulsion du cinéma associatif La Clef: lettre ouverte à Madame la Maire de Paris

Forts du soutien témoigné par l'équipe municipale de la ville de Paris, les occupants du dernier cinéma associatif de Paris, la Clef, en appellent à l'intervention de Madame la Maire, en vue du procès du 28 novembre.

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Madame la Maire de Paris, 

Comme vous en avez probablement eu vent, un curieux événement se déroule au cœur de Paris depuis le 20 septembre dernier. Le cinéma La Clef, salle historique indépendante née à la suite des mouvements insurrectionnels de la fin des années 60, avait fermé ses portes en avril 2018. Le conseil social et économique de la Caisse d’épargne Île-de-France (CSECEIDF) qui en est propriétaire depuis 1981 a décidé de mettre en vente ses murs. Deux de ses anciens salariés s’étaient alors mobilisés pour présenter au CSECEIDF (depuis juin 2018 à majorité CFE-CGC) un projet de reprise. Le sérieux de leur travail et la viabilité économique du projet étaient tels qu’en plus de récolter plus de 15000 signatures dans une pétition de soutien, ils étaient parvenus à convaincre le CSECEIDF de leur vendre la salle. Ils avaient l’entière approbation d’un comité de riverains, blessés par cette fermeture, qui s’était joliment intitulé « Laissez-nous La Clef ».

C’est que le cinéma La Clef était loin d’être un cinéma comme les autres. Il accueillait des festivals marginalisés ; montrait des films provenant de tous les continents et qui ne passaient nulle part ailleurs ; maintenait à l’affiche des films qui avaient préalablement disparus de tous les écrans ; mettait ses salles à la disposition des sociétés de production les plus modestes à des prix abordables, en somme œuvrait pour une diffusion juste des objets cinématographiques, résistant aux injonctions du marché de l’industrie culturelle. Pour des raisons opaques, le CSECEIDF s’est au dernier moment rétracté, ajoutant au contrat de vente de nouvelles clauses rédhibitoires pour les investisseurs qui avaient préalablement donné leur confiance. Les anciens salariés furent contraints d’abandonner le projet. Pendant plus d’un an le comité de spectateurs est resté sans nouvelle de l’avenir du lieu, qui participait tant à l’identité du quartier, de la ville.

Mais de façon inattendue, et alors que tous les espoirs étaient perdus, à l’initiative d’un mouvement citoyen, ce cinéma, sans vie depuis des mois, s’est vu investi par une foule hétérogène, qui, dans le respect de l’intégrité du lieu, a littéralement ressuscité le bâtiment. Ces femmes et ces hommes partagent depuis bénévolement chaque soir des films qui s’inscrivent dans la continuité de l’indépendance artistique que La Clef défendait. De cette occupation est née une association : Home Cinéma, qui travaille sans relâche dans un désintéressement économique total. Peu à peu ses membres se forment mutuellement au matériel de projection et au fonctionnement global du cinéma.

 Il s’agit, Madame la Maire, de bien comprendre ce qui se joue dans l’enceinte des murs du 34 rue Daubenton. Chaque soir, un film différent, rare et inattendu, entrée à prix libre. Et aucun film montré sans l’accord de ses ayants-droits. Car, et c’est essentiel, nous trouvons chez les diffuseurs un soutien manifeste, nous donnant accès à leur catalogue. Nous avons reçu des personnalités telles que Valérie Donzelli, Clothilde Courau, Vincent Macaigne, Jean-Charles Hue, Edouard Louis, Yann Gonzalez… Les propositions de films pleuvent tant de la part de cinéastes émergeants que d’artistes solidement implantés. Des structures du milieu cinématographique telles que le CNC, la SRF, l’ACID, le GREC… Différents festivals comme la Quinzaine, le FIFIB, La Rochelle, Cinébanlieue, Cinéma du réel, le Maghreb des films… ont publié des communiqués de soutien. La presse se fait l’écho de l’occupation (Libération, le Figaro, L’Humanité, le Parisien, les Inrocks, Télérama, Fance Culture, France Inter, Radio Nova, Le film Français, les Cahiers du cinéma, Positif, le Bonbon, So films…). La Clef occupée est un happening géant trouvant auprès du public et des professionnels du cinéma un écho qui n’est pas prêt de s’estomper.

Il s’agit d’une réelle action de démocratie directe qui va au-delà de la liberté de diffuser des films. Ce qui est affirmé, c’est la volonté d’être en prise avec le déroulement de nos existences et le destin des localités où nous vivons. C’est à nos yeux la raison d’un tel engouement : chaque soir la salle est remplie. Vient de s’écouler une année de protestation qui témoigne de la part des citoyens d’un besoin vital de sentir que leurs aspirations sont la principale préoccupation du champ politique. Cette occupation pacifiste et généreuse est notre réponse à l’austérité de l’époque, à ses problématiques nouvelles et inconnues, qui engendrent un durcissement du conservatisme qu’il est vital de contrer. À ce titre, nous croyons à la nécessité de préserver des espaces d’échanges, des lieux accessibles où les mixités sociales et culturelles sont possibles.

C’est pour cette raison, Madame, qu’il est si important pour nous d’entamer avec vous ce dialogue, vous qui œuvrez à la vie de la municipalité parisienne. Car il s’agit au fond de cela, d’une souffrance, celle de constater que l’existence d’un lieu qui compte pour les citoyens, qui est constitutif de l’identité d’un quartier et donc de l’identité des gens qui y vivent, ne tient qu’au bon vouloir du comité d’entreprise d’une banque. Nous sommes toutes et tous liées à la pratique du cinéma, en tant que restaurateurs de films, programmateurs, réalisateurs, projectionnistes etc. Professionnels du cinéma, c’est à partir du champ cinématographique que nous souhaitons construire. Se demander ce que peuvent être réellement des films qui ne participent pas à la reproduction des inégalités entre les classes, les genres, les sexes etc. Se demander comment construire autour des films et dans leur chaine de fabrication, des modes organisationnels égalitaires, harmonieux et plaisant. Voilà ce qui est en jeux à la Clef.

Nous avons rencontré la Mission cinéma de la Ville de Paris, afin de lui présenter notre projet de reprise. Il a suscité son intérêt et son approbation. Notre projet reste le laboratoire que La Clef est actuellement. Nous souhaitons que le lieu soit dédié à l’exploitation commerciale de films actuels qui ne sont plus diffusés ailleurs ; faire perdurer ainsi la reprise de films indépendants qui était entre autres l’objet du cinéma avant sa fermeture. Mais nous souhaitons aussi continuer à projeter un film différent chaque soir, choisi par des collectifs, et proposer ces séances à prix libre. Nous désirons faire de La Clef un lieu de fabrication de films, de l’écriture à la diffusion, un espace accessible à destination des professionnels émergeants. Nous voulons lutter contre les inégalités d’accès aux objets culturels et à l’art, en faisant de ce lieu un espace de médiation par la pratique. Animer des ateliers d’éducation à l’image et développer des partenariats avec les différentes structures qui œuvres déjà dans ce sens.

Le 28 novembre prochain au Tribunal d’Instance de Paris se déroulera le procès contre notre association. En plus de notre expulsion et de la destruction définitive du dernier cinéma associatif de Paris, nous risquons une amende colossale. De toute évidence, le propriétaire a la loi de son côté car notre action est illégale. Mais le cas de ce cinéma est particulier. Il doit être sauvé, tel qu’il est, comme ont pu l’être le Cinéma des cinéastes ou le Louxor par le passé. Il n’est pas tolérable que nous, concitoyens, travailleurs, contribuables, continuons à ce point à être dépossédés de nos environnements de vie, tyrannisés par les spéculations immobilières, qui transforment irrémédiablement Paris en une ville musée où seuls les plus économiquement aisés ont le privilège de pouvoir se loger et vivre.

Nous vous appelons aujourd’hui à agir, madame la Maire de Paris, en ajoutant le cinéma La Clef aux symboles qui auront marqué votre mandat. Nous vous demandons de vous impliquer dans les négociations avec le syndicat majoritaire (CFE-CGC) au sein du CSECEIDF pour un projet de rachat. Dans son communiqué, le CNC a rappelé qu’il disposait d’un fond réservé aux salles indépendantes et qu’il était prêt à en faire profiter La Clef dans son nouveau projet. Des solutions existent, la balle est à présent dans le camp des pouvoirs publics.

Permettez à notre association et ses milliers d’adhérents de faire perdurer cette action audacieuse et philanthrope, en ces jours où nos communes en ont tant besoin.

Respectueusement,

HOME CINÉMA

Pétition de soutien : https://www.change.org/p/pr%C3%A9servation-du-cin%C3%A9ma-associatif-ind%C3%A9pendant-la-clef

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