Voile musulman à Fribourg: la gauche est-elle à droite?

Le Grand Conseil fribourgeois (en Suisse) a refusé la motion proposée par la socialiste Erika Schnyder, qui voulait faire interdire le port du voile pour les filles de confession musulmane dans les écoles du canton. Il s’agissait ici du voile sur les cheveux et non du voile intégral, déjà interdit. La députée a déclaré, selon la Tribune de Genève, que le débat ne fait que commencer, laissant entendre qu’elle n’en restera pas là.

Le Grand Conseil fribourgeois (en Suisse) a refusé la motion proposée par la socialiste Erika Schnyder, qui voulait faire interdire le port du voile pour les filles de confession musulmane dans les écoles du canton. Il s’agissait ici du voile sur les cheveux et non du voile intégral, déjà interdit. La députée a déclaré, selon la Tribune de Genève, que le débat ne fait que commencer, laissant entendre qu’elle n’en restera pas là.


voile1-armine2.jpgLa thématique du voile est devenue très aiguë en Europe. Il est intéressant de constater que c’est la droite qui d’habitude monte au créneau contre ce signe religieux ostentatoire, se faisant au passage traiter de raciste par la gauche. Or ici c’est une députée de gauche qui a lancé cette initiative parlementaire, pour laquelle elle a reçu le soutien de la droite UDC.
La première observation qui est découle est que les lignes politiques sont de plus en plus mélangées, parfois même confuses. L’argument invoqué par la socialiste est que le voile est une forme de discrimination contre les femmes. Pour cette raison éminemment féministe elle tourne le dos à d’autres valeurs souvent défendues par les socialistes: internationalisme, respect des minorités, liberté d’expression, refus d’ostraciser une population. En proposant d’interdire le voile elle n’ostracise pas ouvertement mais elle désigne quand-même une religion. A-t-elle demandé l’interdiction des pendentifs représentant la croix? L’histoire ne le dit pas.
Je dois dire que les contradictions en politique ne me dérangent pas trop. Je crains plus les idéologies parfaites d’où la complexité du monde est évacuée.
Au-delà des contradictions du camp socialiste un autre aspect mérite réflexion. Le voile traditionnel (pas la burqa) est-il réellement un signe de discrimination? Ce n’est pas certain. Pour qu’il y ait discrimination il faut d’autres éléments plus concrets, comme par exemple l’interdiction pour les femmes d’ouvrir leur propre compte en banque, de voter, d’être éligible, etc. Or, à ma connaissance, le voile porté par des musulmanes en Suisse n’empêche pas une vie sociale normale. Par contre le voile ou foulard islamique différencie nettement la femme de l’homme. Si tout signe qui différencie la femme de l’homme est une discrimination, alors il faut interdire le port des talons hauts, des jupes, du maquillage, qui montrent nettement que la femme est différente de l’homme dans son apparence et peut-être dans ce que l’on attend d’elle. C'est plus que de simples manifestations d'apparât.
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De plus il n’est pas certain que les femmes qui portent le foulard s’estiment elles-mêmes discriminées. On pourrait même taxer la députée socialiste d’impérialisme culturel et de volonté dominatrice sur l’identité des femmes venant d’autres cultures. J’entends bien que les écolières ou lycéennes qui portent le voile le font souvent sous la contrainte familiale. Mais n’est-ce pas le fait de toute éducation d’imprégner les enfants des croyances des parents? Les signes d’appartenance à un groupe ou une communauté ont toujours existé, partout dans le monde. Les mères qui laissent sortir leurs filles de 12 ans dans la rue habillées et maquillées comme des femmes fatales font-elles autre chose que de leur signifier un code social d’identification actuel des femmes?
Le voile est un code social. Peut-on être croyant sans en porter les signes visibles? Bien sûr. A Genève ou en France, on ne distingue pas un chrétien d’un athée par le look. Le chrétien porte ses valeurs en lui-même et les applique par les actes plus que par le prêche. C’est une bonne solution.
Pour se passer du voile il faudra que les musulmans le décident d’eux-même, le jour où ils se donneront la liberté de contester leur religion tant au plan de la doctrine que de l’emprise communautariste et impérialiste. Par contre je pense souhaitable de s’adapter aux coutumes du pays où l’on vit. Nous le faisons quand nous voyageons dans des pays musulmans: on ne voit pas de femme occidentale en minijupe dans la rue. Il me semble normal de le faire aussi dans l’autre sens. C’est un signe de respect envers la culture et les coutumes locales.
L’internationalisme (ou la mondialisation) et le libéralisme social demanderaient de laisser chacun faire comme il l’entend. Mais si un jour nous en arrivons à cela, ce qui n’est pas certain, ce ne sera pas en une seule étape. En attendant le local a encore du sens. De plus on sait que le port du voile s’est accentué depuis une vingtaine d’année et qu’il est souvent une forme de prosélytisme ou une prise de position revendicatrice et contestataire à l’égard des valeurs euraméricaines de liberté individuelle, voire dénigrante à propos des femmes occidentales et de leur habillement.
voile4.jpgLa position juste est bien délicate à trouver. Entre le sentiment de ne plus se retrouver chez soi que nombre d’européens expriment de plus en plus, le risque de simple racisme, le respect de la différence, le risque de radicalisation par des interdits vécus comme un rejet par les musulmans, la nécessaire paix sociale et la neutralité des institutions (dont l’école fait partie), le juste milieux est un espace très mouvant. C’est d’ailleurs son intérêt: on peut y naviguer à vue loin des idéologies. C’est dans cette approche plus situationniste des choses qu’il y a des possibilités d’apprentissage et de respect mutuel. Si l’on veut que nos valeurs intéressent des personnes d’autres cultures nous devons les rendre attractives et montrer par l’exemple que notre liberté est un trésor.
Je parlais plus haut des contradictions compréhensibles (sans être pour autant incohérentes) du camp socialiste. Il est une autre contradiction qu’il faut admettre dans le champ social: poser des limites à une religion étrangère, lui imposer un cadre selon nos valeurs, critiquer son impérialisme, n’est pas incompatible avec l’ouverture d’esprit et le désir de compréhension mutuelle.
Dans ce sens, les interdictions devraient, là où elles se mettent en place, être accompagnées d’une pédagogie sur le pourquoi de l’interdit et sur l’importance des valeurs qui le fondent.

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