La théorie du complot, un phénomène bien réel

Alors que les thèses conspirationnistes semblent se nourrir de la confusion et du marasme ambiant, il serait bon de nous interroger sur les causes et conséquences de ces idées, qui accusent une élite (réelle ou fantasmée) d’être aux manettes de manipulations savamment orchestrées.

Dans un premier temps, il serait intéressant de comprendre les thèses complotistes comme un phénomène, qui aurait ses raisons d’être, plutôt que comme une idéologie absurde, coupée du réel. Le but ici étant d'observer ces théories, afin d'éventuellement comprendre leurs origines, saisir quelques mécanismes qu’elles exercent sur nos esprits, et tenter d’y cerner le sens qu’elles prennent dans notre monde.

Comment ces théories ont vu leur popularité prospérer?

Même si certains historiens évoquent l’apparition des idées conspirationnistes dès la Révolution françaises, il apparaît que c’est à notre époque, en proie au doute et à la méfiance, que se cristallise ce courant. Un courant qui semble être né des nombreuses réactions face à une «pensée dominante» confortablement installée dans les esprits.

Internet, le grand catalyseur

Aujourd'hui, avec le développement des réseaux sociaux, des blogs, ou des chaînes YouTube (entre autres), est apparue une nouvelle forme d’expression, où chacun peut prendre la parole et se faire entendre. La parole est donnée à tous, et c'est tant mieux ! Ainsi, de nombreuses pensées alternatives et impulsions nouvelles, peuvent trouver un canal d'expression, à la marge d'une pensée dominante. Ce phénomène (d'une ampleur inédite dans l'histoire de l'humanité), rend possible l'émergence de nouvelles idées, qui pourront demain façonner le quotidien de tous.
Mais face à cet enthousiasme prometteur, il est important de garder la tête froide, et de ne pas se donner corps et âmes à tout et n'importe quoi, sous prétexte de ne pas suivre la pensée dominante. 
On pourra ainsi reconnaître que ces nouvelles possibilités de communication sont aussi la source de pensées douteuses, qui sont susceptibles à elles seules de façonner une autre pensée plus ou moins dominante, tout autant déconnectée du réel. Il faudra donc s'apercevoir que bien souvent, le seul moyen de vérification d'une information «alternative» s’avèrera être le discernement de chacun. Et que la validité d'une information, quelle qu'elle soit, n'est pas forcément la suite d’une investigation méthodique basée sur l’argumentation et la réfutation, mais peut aussi être la conséquence d’une activité déterminée, hypercritique, voire obsessionnelle, étroitement liée au nombre de cliques générés ou de « followers » engrangés. 
La création de bulles idéologiques sur Internet se développent ainsi. L’activité partisane y est souvent sur-vitaminée et électrique. Des communautés de pensée sont convaincues de détenir la Vérité, et s’auto-alimentent dans des blogs ou cercles de paroles sur Télégram, Facebook et autres. Le problème d’une bulle étant que ceux qui s’y cloisonnent oublient très vite la pluralité d’opinions d’un monde normalement équilibré. 

Les médias traditionnels, et leur responsabilité

On soulignera par ailleurs que ces bulles ne sont en fait que des réactions à l'immense bulle de la pensée dominante, à laquelle les médias, dits mainstream, contribuent grandement. Il faudra donc aussi reconnaître que le savoir-faire journalistique est souvent loin d'être l'apanage des médias traditionnels, puisqu’eux aussi, pour des raisons économiques, peuvent tomber bien bas dans la tentation à peine dissimulée de la propagande, et dans la médiocre facilité du buzz. C’est d’ailleurs dans cette faille béante que s’engouffrent les conspirationnistes, en dénonçant un « système médiatico-politique » corrompu et complice de « l’élite dominante ». Leur affirmation est d'autant plus crédible que le système médiatique de nos sociétés est effectivement détenu par une poignée de milliardaires… Dans ces conditions, il est logique que les explications officielles ou scientifiques établies par les pouvoirs publics et relayées par les grands médias d'information soient structurellement discréditées.
Pourtant, force est de constater qu’avant d’être manipulés par des « franc-maçons illuminés », les médias semblent avoir davantage développé deux névroses chroniques bien réelles: la peur du vide d’une part, et l’obsession des ventes d’autre part. Et ce sont bien ces deux béquilles qui font du système médiatique un système bancal, toujours en quête d’audience, et dont la liberté d’expression et le droit à l’information sont encore loin d’être acquis.

Quels sont les besoins et peurs que les idées complotistes viennent entretenir?

On ne pourra pas saisir ce courant idéologique sans essayer de comprendre le terreau qui lui donne vie, en nous.

La projection du malaise intérieur sur le monde extérieur

Il semblerait qu’il y ait dans ces visions du complot une belle opportunité de déplacer les conflits intérieurs vers le monde extérieur. Ce serait en quelque sorte une excellente manière de se déculpabiliser des nombreux échecs, frustrations et autres interdits liés à nos vies.
En effet, quoi de plus pratique que de projeter ses peurs et ses colères sur un groupe occulte qui conspirent en secret, contre tous? Plus besoin d’introspections dérangeantes, ou de remises en question laborieuses; le mal est extérieur à nous, et notre devoir est de le combattre. Nous sommes dans une lutte à mort contre cet Autre, ennemi sombre et insaisissable.
C’est alors que l’adepte complotiste passe du stade de victime, à celui de héros au fur et à mesure de sa quête.
Et bien sûr, pour ne pas être seul à se battre, il lui est vital de conquérir les esprits. La prêche et la conviction semblent ainsi être des angles structurels de la thèse conspirationniste. Convaincre pour mieux se persuader, en quelque sorte.

L'embrouille et la simplification

Dans un monde soumis à un flux toujours croissant d'informations complexes, soumis à l’incertitude, les réponses complotistes ont le mérite d’être simples : chacun des événements ou phénomènes fâcheux que l’on dénonce (la guerre, le chômage, la pauvreté, l’assassinat d’une personnalité, un attentat) a une cause unique : l’action volontaire d’un groupe, dénoncé comme l’incarnation du mal.  
En mélangeant le vrai, le faux et le non vérifiable, l’argumentation complotiste brouille souvent les esprits dans un conglomérat de rapprochements douteux entre politique, renseignements secrets, ou même spiritualité, pour ensuite les éclairer artificiellement grâce à une solution simpliste du monde.
Pour ceux qui y adhèrent, ces thèses ont en effet quelque chose de rassurant; elles les réconfortent, et leur offrent les certitudes dont ils ont besoin, dans un monde insécure et incertain. On remarquera volontiers que ce mécanisme de pensée est très proche de celui de la pensée dominante et «bien pensante», et que les journaux télévisés s'articulent volontiers sur ce genre de mécanismes. Par conséquent, les complotistes ne font que bien souvent reproduire ce qu'ils dénoncent le plus: on simplifie tout, et on se conforte dans une vision unique et manichéenne du monde...

Le complotiste, ou le prophète lumineux 

En se donnant le rôle de dénonciateur, le complotiste s’offre une vision flatteuse de lui-même : lui, il ne croit pas tout ce qu’on lui dit, il voit la vérité cachée derrière les apparences. Et en révélant ce qu’il a découvert, il rend service à la collectivité. Ainsi, la cause qu’il défend rayonnera de mille feux, et son action sera récompensée par son dévouement pur et sincère. On peut reconnaître ici l’image du justicier; au service du Bien, il se livre à un combat noble, juste et sans merci pour le plus grand nombre, contre le Mal.
Mais pour que cette image prenne forme et se construise de manière valable, l’énergie déployée est énorme. Ainsi, la détermination (voire l’obsession) sera le carburant de ce justicier des temps modernes.
Parallèlement à ces quelques traits, on remarquera également un sentiment bien récurrent chez lui : le sentiment d’illumination, à savoir la sensation fulgurante et innée d’avoir pris conscience de quelque chose de caché. Cette clairvoyance, soudainement apparue, lui donnera alors la légitimité de prêcher sa Vérité. Ces illuminations, proches de la religiosité, peuvent ainsi engranger le meilleur, comme le pire.

Qu’est ce que le conspirationnisme révèle de nos sociétés?

A l’époque où tout s’accélère, tout se connecte, et où le contact à la transcendance semble avoir été perdu, les repères de nos sociétés sont non seulement en plein chamboulement, mais semblent surtout quelque fois proche de la rupture. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir la méfiance et les remises en question prospérer. Ce sont des réactions plutôt saines face au changement. Le tout est de garder l’esprit lucide…

Oui, les complots existent

Oui, les complots existent, et le but ici n’est pas de les nier, mais au contraire de comprendre leur nature profondément humaine. Ce sont des calculs stratégiques et des coups bas, organisés par et pour des hommes, dont les visées ne dépassent pas bien souvent la vengeance, le sentiment d’injustice ou le besoin de se protéger. 
N’oublions donc pas que le petit groupe de « comploteurs » en question reste humain. Ils ressentent, calculent, mangent, dorment, rient, pleurent (et j’en passe), comme vous et moi. 
Prenons l’exemple de l’élite de la finance, et essayons nous à un raisonnement un tant soit peu rationnel. Si les patrons du CAC40 ont un but (non avoué), c’est celui de gagner toujours plus d’argent, et surtout de ne pas perdre leurs acquis financiers (donc leur pouvoir). Ils sont en quelque sorte pris au piège du système qu’ils entretiennent eux-mêmes, celui de l'argent et du profit. C'est évidemment un comportement qu'il faut continuellement dénoncer ! Mais rappelons nous aussi que le pouvoir qu'ils détiennent n'est qu'entretenu par l'argent, et donc par l'intérêt que nous accordons tous à cet argent. Ainsi, plutôt que de nous offusquer des pratiques du monde de la finance, ne serait-il pas plus intelligent de commencer par changer notre propre rapport à l'argent ? 
Ainsi, peut-être que nous serions alors en mesure de soutenir les véritables lanceurs d'alerte, qui permettent, eux, la mise en lumière de ce qui est véritablement caché. Dans la peau de ces derniers, on pourra citer par exemple Stéphanie Gibaud ou Rémy Garnier, entre autres... qui ont contribué à la mise en lumière de pratiques douteuses d'évasion fiscales (affaire Cahuzac et UBS notamment).
Donc oui, des affaires douteuses, illégales, cachées, existent au plus haut niveau du pouvoir. Et les acteurs qui y manoeuvrent feront évidemment tout ce qui sera en leur pouvoir pour les garder secret.
Mais de là à imaginer des puissances maléfiques, une manipulation extra-terrestre, ou simplement de penser que les puissants de ce monde soient capables d'irréductibles calculs sans faille pour manipuler les masses à leur guise, cela relève de la croyance. 
Le bon sens est d’observer qu’il est très rare que des actions provoquent exactement le résultat souhaité; il y a toujours des effets secondaires imprévus. Les comploteurs ne dérogent pas à la règle. Se convaincre de l’inverse, c’est oublier de comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.

Une vision manichéenne du monde

Mais alors que veut dire « comprendre la complexité du monde » ? Peut-être que, en toute modestie, c’est d’abord comprendre que la vérité n’est pas univoque. C’est aussi s’apercevoir que les causes des conflits, guerres, et crises, sont multiples et interconnectées. C’est ensuite prendre conscience que les évènements se forment dans notre réalité suite à une succession d’intentions, émanant de plusieurs individus ou groupes d’individus, dont les intérêts divergent. Cette réalité, complexe, irait à contre sens de notre besoin à tout simplifier.
Et c’est bien de cette simplification que la démarche complotiste tend à se rapprocher, puisqu’elle consiste la plupart du temps à accuser (franchement ou insidueusement) un seul parti d’un conflit, d’une guerre, ou d’un problème. La pensée complotiste semble dans le meilleur des cas proposer une version alternative, simpliste et obtuse d’un évènement, et dans le pire des cas une version complètement délirante et déconnectée de la réalité. Quoiqu’il en soit, elle semble souvent résumer les problèmes du monde en une éternelle guerre entre le Bien et le Mal.
Et à ce propos nous pourrions nous apercevoir à quel point elle n’est pas le privilège des «anti systèmes» puisque, par exemple, l'administration Bush elle-même a instrumentalisé les attentats du 11 septembre sur ce modèle, avec sa rhétorique d'Axe du Bien et du Mal. Le monde occidental en a ainsi par la suite obtenu le plus saillant retour de boomerang avec les thèses de la version alternative du 11 septembre. Ces thèses, désormais réputées, qui sont l’exact opposé de la version officielle, mais qui y ressemblent étrangement dans leur profil manichéen. Nous pourrions supposer que, dans cet exemple, si les liens entre l'Arabie Saoudite et l’administration américaine avaient été questionnés dès le départ, nous aurions éventuellement été en mesure de comprendre que la vérité ne peut pas se résumer en un complot arabe d’une part, ou en un complot américain d’autre part. Mais qu’au contraire, cet événement aurait pu prendre ses racines dans des liens étroits, et profondément ambigus entre les deux partis. Et cela, sans remettre en doute la réalité de "la goutte qui a fait déborder le vase", à savoir al-Qaïda.

Un monde en pleine refondation

Aujourd’hui, les difficultés qu'ont les responsables politiques à proposer un avenir désirable sont symptomatiques des maux de nos sociétés. Les menaces écologiques, géopolitiques, voire technologiques, font que notre monde apparaît sans cesse plus anxiogène. Et ce, malgré qu’une grande majorité de la population mondiale n’a jamais autant vécu dans le confort, que sa santé n’a jamais été aussi bonne, et que son accès à la culture n’a jamais été aussi simple. 
Voilà le paradoxe d’un monde dont l’avenir tarde à s’émanciper de son passé. Un passé, encore largement dominé par la peur de l’autre et le pouvoir sur l’autre. Un passé encore profondément inscrit dans des esprits, en quête d’eux-mêmes. 
Les théories du complot peuvent être vues comme une conséquence logique de ces quêtes d’identité dans nos sociétés. Les remises en question sont partout, on doute de tout, parfois même de l’évidence. Le Système en place ne nous inspire plus confiance, et les mouvements contestataires, grandissants, alimentent une vraie défiance face à ce qui est établi.
Mais interrogeons nous sur la véritable nature de ce Système. Qu’est ce donc que cette entité polymorphe, appelée Système, contre laquelle même la classe politique actuelle feint de se battre? Certains y voit un petit groupe de personnes dont le monopole du pouvoir lui permettrait de manipuler le cours de l’histoire pour servir ses propres intérêts. Nous pourrions également envisager, plus prosaïquement, que ce Système se résume en l’ensemble de nos croyances, de nos institutions, et de nos modèles que nous avons tous, collectivement, construits pendant plusieurs générations. Et ce serait bien ce Système qui serait structuré de manière à favoriser toujours les mêmes. Ainsi, les formations  collectives sembleraient dépasser largement les intentions individuelles.
Dans une telle optique, nous serions tous, chacun à notre échelle, responsables du modèle dans lequel nous vivons. Nous contribuerons tous, en quelque sorte, à son maintien et à son développement. Et nous aurions tous le pouvoir d’en prendre conscience, pour le changer. 
Ce Système, aujourd’hui majoritairement incarné par la finance, la consommation et la croissance, arrive non seulement à son point de saturation, mais semble surtout à bout de souffle. Il nous appartiendrait donc, à défaut de lever le voile d’une hypothétique gouvernance mondiale cachée, d’inventer des outils nouveaux, qui nous permettront de passer d’un Système à l'autre. D'un système vertical, basé sur la hiérarchie et la domination, à un système horizontal, basé sur la coopération et l'échange.

En définitive, on pourra admettre que la pensée complotiste essaie tant bien que mal, par ses remises en cause et dénonciations d’éventuelles manipulations, de s’orienter vers cette transition de paradigmes. Mais le doute systématique, qu’elle s’efforce à utiliser, aboutit au bout du compte à un discours fermé, focalisé sur sa propre vision du monde, et lui interdit d’en comprendre la diversité et la complexité. Enfin, on peut se demander si la manipulation qu’elle dénonce tant, n’est pas aussi intrinsèquement liée à son discours. Car la véritable manipulation est bien celle de vouloir hisser une idéologie, quelle qu’elle soit, sur le pinacle de la vérité.

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