Théories du complot : pourquoi le cerveau s’emmêle quand il s’en mêle ?

Suite à la fermeture de Rue89, je reposte ici les billets de mon blog (Neuro89) afin d'en garder le contrôle et peut-être d'avoir des retours un peu plus constructifs que ceux des trolls de la Rue. Dans celui-ci, originellement publié le 3 janvier 2016, je discutais de la question du complotisme, en réaction au débat sur les réponses qui peuvent être données à cette tendance très contemporaine.

Une Histoire de mauvaise foi ?

Schématiquement, toute théorie ou anti-théorie du complot s’enracine soit dans la volonté de défendre un intérêt ou une idéologie spécifique, soit dans la volonté de promouvoir la « vérité » au sujet des événements historiques observés. Des discours de mauvaise foi s’opposent donc à des discours de bonne foi, dans un camp comme dans l’autre, et toute la difficulté consiste donc à prendre en compte les intérêts et les idéologies défendus par chacun, sans pour autant réduire la critique à une série d’arguments ad hominem consistant à attribuer crédit ou discrédit à différents discours sur la seule base du locuteur qui les prononce.

La mauvaise foi ne commence qu’au moment où nous continuons à défendre une croyance fausse parce qu’elle justifie nos actions en cours ou à venir. Imaginons par exemple que les services secrets français apprennent, au mois de janvier 2016, que les attentats de novembre ont en réalité été commis par des djihadistes résidant en Egypte, en représailles au soutien militaire fourni par la France au dictateur al-Sissi, lui-même responsable du massacre de la place Rabia-El-Adaouïa. On comprend qu’une telle découverte serait difficile à communiquer à la population française, puisqu’elle demanderait de justifier d’une autre manière le positionnement français sur les dossiers syriens et égyptiens. Dans cette situation, que faire ? Le plus simple semblerait évidemment de maintenir une version officielle des faits tout en agissant en coulisse pour réorienter la lutte vers nos ennemis réels. Mais dès lors qu’une telle divergence est ainsi créée entre Histoire officielle et Histoire réelle, comment empêcher citoyens, journalistes et universitaires en quête de compréhension de pointer du doigt les incohérences et de spéculer sur les informations non communiquées ?

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Pieux mensonges d’Etat et démocratie

La légitimité morale du pieux mensonge renvoie à un questionnement philosophique millénaire vis-à-vis duquel il n’est pas nécessaire de prendre parti dans le présent billet. On se bornera à indiquer qu’en la matière, l’approche « déontologique » défendue par des penseurs visant la vérité comme Kant ou Platon s’oppose à une approche « utilitariste » défendue par des penseurs visant l’accès au bonheur comme Rousseau ou Mill.

Que tous les mensonges proférés ne soient pas pieux est une évidence, mais penser que tous les mensonges sont proférés avec une intention mauvaise est en revanche le signe d’un complotisme extrême et pathologique. Oui, on nous ment sans doute, mais pourquoi penser que tout mensonge reflète nécessairement une mauvaise intention à l’égard du peuple français en général ou d’une minorité de Français en particulier ? Prémunissons-nous donc contre ce type de complotisme et partons du principe que les mensonges qui font diverger Histoire réelle et Histoire officielle trouvent leur origine dans de bonnes intentions.

Par définition, un pieux mensonge soumet l’idéal de Vérité à la quête du Bien et si nous subissons ce type de mensonge, cela signifie que des personnes ayant accès à la « vérité » jugent que cette dernière est contraire au « bien » de ceux qui n’y ont pas accès, d’où résulte un double problème.

  • D’une part, d’où provient cette idée selon laquelle le peuple serait incapable de comprendre et accepter les motifs réels d’une décision politique ou d’une guerre ?
  • D’autre part, d’où provient ce « bien » poursuivi par ceux qui mentent si pieusement ?

Autrement dit, le pieux mensonge repose de facto sur la distinction de deux classes sociales : l’une, éclairée et informée, décidant pour une autre, confuse et désinformée. D’ailleurs, dans cette interview édifiante datant de 2009, François Hollande lui-même dénonçait la logique perverse du mensonge d’Etat proféré au nom de la lutte contre le terrorisme 

François Hollande en 2009, sur le traitement de la question terroriste par le gouvernement Sarkozy © The Peace Of MinD

[edit février 2017: le Decodex du Monde devrait-il mettre un carton rouge à F. Hollande au motif que ce dernier a déjà propagé d'inadmissibles thèses complotistes?]

De plus, aussi bénéfiques qu’ils puissent être au maintien de l’ordre public et à la patrie dans son ensemble, certains pieux mensonges peuvent avoir des conséquences néfastes. D’ailleurs, c’est surtout la plausibilité du mensonge et l’habileté d’exécution qui déterminent ici ses effets indésirables. Imaginons un médecin cherchant à rassurer son patient en lui cachant une partie des analyses effectuées. Si le médecin ment mal ou si certains de ses pieux mensonges ont été découverts par le passé, le patient alors en manque de confiance s’imaginera peut-être souffrir d’une maladie plus grave que celle dont il est réellement affecté !

Dans le domaine social et politique, les mauvais mensonges, lorsqu’ils sont détectés comme tels, peuvent amener la population à avoir plus peur du futur et d’autrui que si la vérité était mise à nue par « ceux qui savent ». Pour prendre un exemple proche de l’actualité, il semble difficile de croire au caractère fortuit du « suicide » du commissaire Helric Fredou le soir-même des attentats de Charlie Hebdo, et l’on peut penser que cette affaire – sur laquelle le gouvernement n’a communiqué qu’au mois de décembre, malgré la requête d’un député dès le mois de janvier – a alimenté très activement diverses théories du complot. Ce qui apparaît peut-être comme un pieux mensonge nécessaire est ainsi devenu le pivot de discours souvent abracadabrantesques et terrifiants sur l’implication supposée du gouvernement dans cette série de meurtres. On peut même penser que la vérité sur cette mort quelque peu mystérieuse – fusse-t-elle dérangeante – serait bien moins inquiétante que les spéculations induites par le silence du gouvernement.

Si l’on part du principe que certains pieux mensonges sont utiles et nécessaires à l’exercice du pouvoir, faut-il dès lors exhorter ceux qui mentent à « mentir mieux » comme le fait avec humour Didier Super dans l’une de ses récentes vidéos ?

Didier Super - Manipulez-nous mieux © Loadzify

Sauf à sombrer dans un angélisme mystificateur consistant à croire que le gouvernement et les médias connaissent et relayent toujours toute la vérité sur l’Histoire se déroulant sous nos yeux, les considérations précédentes justifient la réflexion critique, le journalisme d’investigation et plus généralement une position sceptique vis-à-vis des discours émanant aussi bien des castes les plus dominantes ou protestataires de notre société. Néanmoins, pourquoi cette noble quête de la vérité prend-t-elle si souvent la forme d’une théorie du complot et du conspirationnisme, qui consiste à attribuer à un petit nombre de personnes organisées en société secrète la responsabilité des événements les plus marquants et la construction concomitante de la version officielle retenue à leur sujet ?

A cette question, de nombreuses réponses sont possibles, mais on peut distinguer trois causes principales à l’émergence de telles théories.

  • D’une part, les conspirations et les complots ont existé et existent encore, de sorte qu’il peut parfois être justifié d’envisager cette hypothèse – avec toutes les précautions que cela suppose.
  • D’autre part, en tant que discours, le conspirationnisme peut servir à défendre des intérêts ou à promouvoir des idéologies bien précises. Par exemple, les sites Panamza ou Egalité et réconciliation se distinguent clairement par leur antisionisme, de sorte que la recherche systématique de connexions entre l’Etat d’Israël et les attentats commis en France apparaît plus comme un fonds de commerce que comme du journalisme d’investigation.
  • Enfin, comme cela est très bien expliqué (entre autres choses) dans le numéro spécial de la revue d’histoire Agone paru en janvier 2012, le qualificatif même de « théorie du complot » est parfois utilisé pour décrédibiliser activement certains discours non conformes et certaines formes de journalisme d’investigation.

Si l’on peut donc comprendre pourquoi les théories du complot émergent dans le débat public, ces explications ne nous disent cependant pas pourquoi elles séduisent parfois de façon si déraisonnable leur audience. C’est ici que les (neuro)sciences cognitives peuvent aider.

Théorie de l’esprit

Comme nous l’avons vu plus haut, lorsque la vérité est occultée au sujet d’événements importants, quand bien même ce serait pour faciliter une gouvernance orientée vers le bien public, il peut s’ensuivre une perte de confiance importante dans le discours officiel, qu’il provienne directement de ceux qui gouvernent ou des médias qui relayent leurs propos. Ainsi, le citoyen se retrouve dans l’expectative et le champ des « vérités possibles » s’élargit d’autant : à la difficulté de comprendre des faits déjà formidablement complexes s’ajoute donc une incertitude sur les faits eux-mêmes.

Or, quels « outils cognitifs » sont à la disposition des êtres humains confrontés à une telle complexité ? Depuis deux décennies, une idée de plus en plus répandue est que notre aptitude à percevoir et à interpréter des situations ambiguës provient du fait que les cerveaux humains et de primates ont évolué au sein de groupes sociaux extrêmement complexes, et ce depuis plusieurs dizaines de millions d’années. Ce sont les théories connues sous le nom de l’ « intelligence machiavelienne », de la « fonction sociale de l’intelligence » [PDF] ou encore de l « hypothèse du cerveau social » (liens en anglais, mais voir aussi cet article). Un point commun à toutes ces théories est d’insister sur le fait qu’un des problèmes les plus difficiles (et les plus importants pour la survie et la reproduction) auxquels notre cerveau fait face consiste à déduire les croyances, les émotions et les intentions de nos congénères à partir de leurs actions visibles ou invisibles (c’est-à-dire, commises hors de notre champ de vision).

La notion de théorie de l’esprit regroupe l’ensemble des mécanismes nous permettant d’expliquer et de prédire le comportement d’autrui en le ramenant aux buts que ce dernier poursuit, et de nombreuses études de neuro-imagerie ont récemment révélé que les réseaux neuronaux permettant d’accomplir ce type de déduction se trouvent dans des structures très évoluées de notre cortex, comme la partie antérieure du cortex préfrontal ou les pôles temporaux.

Cette inclination à attribuer des intentions est si répandue et si automatique que de simples figures géométriques se déplaçant sur un écran peuvent activer ces aires cérébrales et faire l’objet d’une attribution intentionnelle. C’est ce que l’on appelle l’illusion d’Heider-Simmel, connue depuis 1944 et étudiée depuis les années 2000 par le groupe du chercheur Chris Frith au Royaume-Uni : exemple typique d’une observation complexe qui devient explicable et prédictible si l’on attribue une intention aux différents « protagonistes ».

L’illusion d’Heider-Simmel consiste à attribuer des intentions pour décrire et comprendre des événements autrement difficilement explicables © TheIronMagus

Etant donné qu’une des caractéristiques principales de toute théorie du complot est de chercher une intention unique (celle d’une société secrète ou d’un conspirateur isolé) derrière des événements disparates et des coïncidences troublantes s’inscrivant dans le cadre d’une situation complexe, on peut penser que le conspirationnisme est une émanation relativement naturelle de la théorie de l’esprit, puisqu’il permet de ramener au sein d’un cadre commun et intuitif pour l’homme une succession d’observations ambiguës et inexpliquées. D’ailleurs, une pathologie mentale souvent marquée par la paranoïa et l’inclination aux croyances délirantes de type complotiste, la schizophrénie, est parfois conçue comme résultant d’un dysfonctionnement du « cerveau social » entraînant une mauvaise aptitude à détecter et à attribuer des intentions à autrui [PDF].

Cependant, une fois qu’une interprétation conspirationniste a été ébauchée, il s’agit de l’étayer par des faits concrets, qui sont le plus souvent manquants puisque, par définition, l’information dévoilant le complot est cachée ! Dès lors, ce sont les coïncidences qui jouent un rôle majeur dans la solidification des thèses complotistes, parce qu’elles surprennent le lecteur et qu’elles semblent donc exiger une explication à part entière. Par exemple, toujours dans l’affaire de Charlie Hebdo, de nombreux sites complotistes ont repris cette information de Paris-Match selon laquelle la voiture volée dans le XIXe par les frères Kouachi appartenait au vendeur de journaux de Cabu et Wolinski, ce dernier connaissant bien les deux victimes et les ayant vues le matin même du drame. Cette coïncidence extraordinaire est forcément génératrice de surprise. Or, on sait que la surprise est un ingrédient primordial de l’apprentissage et de la plasticité cérébrale (et donc d’une modification potentielle de nos croyances). Ainsi, toute surprise suscite la curiosité et appelle une explication au niveau cognitif, même lorsque cette surprise est le résultat d’un pur hasard. Faute de preuves directes, les thèses conspirationnistes mettent donc constamment en exergue ce type de coïncidences auxquelles elles prétendent fournir une explication rationnelle.

Vers une « théorie des complots » ?

Pour conclure, la meilleure façon de lutter contre les théories du complot reste donc de tenir les citoyens pour des êtres responsables, aptes à comprendre les enjeux de leur époque et ultimes dépositaires des orientations prises par leur gouvernement en matière de promotion du « bien » et de lutte contre le « mal ». En plus d’être indispensable à l’existence de la démocratie, la communication des informations et des rapports d’enquête en matière de terrorisme est essentielle pour combattre des théories délirantes qui font plus de mal à la société française que les non-dits dans lesquels elles s’enracinent. Le simple fait d’envisager l’existence de tels non-dits et de la désinformation – si communs dans l’Histoire – ne doit pas être identifié à une démarche complotiste. En tant que fondement de l’intellect humain, le doute doit être respecté, en particulier lorsque les anomalies s’accumulent et que de nombreuses questions restent sans réponses : seules les conclusions délirantes qu’il suscite doivent être combattues.

Cela dit, si l’information complète des citoyens est impossible, une solution pour combattre les délires interprétatifs qui prospèrent à la suite de chaque attentat, est sans doute d’informer – et de se tenir informé – sur la multiplicité des intérêts et des partis qui font et qui ont toujours fait l’Histoire. A ce titre, le problème des théories du complot n’est pas tant le mot complot lui-même que le recours au singulier. Les événements auxquels nous faisons face et le récit qui en est fait sont en effet la résultante d’intentions et d’intérêts multiples. Comme dans bien d’autres domaines, l’erreur consiste ici à postuler l’existence d’un ennemi commun, unique, qui orchestrerait la désinformation et déciderait unilatéralement du cours de l’Histoire.

Le principe à l’œuvre dans la théorie du complot – la recherche d’intentionnalité dans les événements historiques – n’est pas en soi préjudiciable (c’est même sans doute un moyen essentiel de comprendre l’Histoire). Que de nombreux individus et groupes d’individus complotent séparément pour défendre les intérêts qui leur paraissent justes ou avantageux n’est pas forcément une grille d’analyse aberrante. En revanche, la simplification consistant à postuler qu’une seule intention surpuissante soit à l’œuvre rend aveugle. Ainsi, parce qu’elle étudie les rapports de domination et les interaction des groupes sociaux dans toute leur complexité, la sociologie semble être la science la mieux armée pour contrecarrer les thèses simplificatrices trop souvent attachées aux hypothèses complotistes. On peut donc regretter que cette discipline soit aussi régulièrement disqualifiée par ceux qui nous gouvernent.

 

 

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