L’Organisation mondiale de la santé est-elle une institution créationniste ?

Interrogé par un internaute pour savoir si les épidémies sont, comme dit la tradition islamique, des « armées de Dieu » sur lesquelles il n’appartient pas aux croyants de porter un jugement ou bien un châtiment pour les mécréants et une épreuve pour les croyants, la commission de la prédication et de l’orientation dépendant du ministère des Affaires religieuses du Qatar a émis le 17 mai 2020 une fatwa dans laquelle elle explique que la qualification religieuse de l’épidémie dépend moins du pays que de ses habitants qui peuvent être de religions différentes de sorte que musulmans et non musulmans peuvent en être atteints sans distinction. Mais il est vrai que les épidémies sont pour certains une miséricorde qui leur offre de raffermir leur foi, pour d’autres le moyen de se purifier de leurs péchés et, pour les troisièmes, un châtiment et une vengeance destinés à les punir de leurs actes blâmables. Tandis que les éprouvés sont les croyants, les réprouvés sont les mécréants et les injustes. Afin qu’un tel message reçoive la plus grande diffusion possible dans le monde numérique globalisé, la fatwa est traduite dans les principales langues européennes. Devançant l’instance religieuse officielle qatarie, au nom de la « commission de la prédication et de l’orientation religieuse » de son pays, le grand-mufti du royaume d’Arabie édicte dès le 1er mars 2020 une fatwa dans laquelle il recommande à ses ouailles de se fier à la doctrine de l’abandon en Dieu, qui – rappelons-le – est une doctrine de la prédestination, pour témoigner par leur foi des décrets et des jugements de la puissance divine, laquelle ne fait rien en vain. Les deux fatwas sont religieusement conformes l’une à l’autre. Elles procèdent du même salafisme qui caractérise Dieu par ses interventions intempestives dans le cours normal des choses pour le contrarier autant pour récompenser les bons que pour châtier les méchants. Or il y a bien une divergence entre les deux pays : mais elle est politique, au lieu d’être religieuse. Le wahhabisme saoudien est farouchement hostile à l’islam politique des Frères musulmans soutenus par le Qatar. L’Égypte alliée de l’Arabie saoudite contre le Qatar partage avec les deux pays de la péninsule Arabique la même doctrine religieuse, qui est en fait celle de l’ensemble de l’islam sunnite. Elle est réitérée le 13 mars 2020 par la commission de la consultation juridique d’al-Azhar dans une fatwa qui reflète le même occasionalisme professé par le salafisme selon lequel Dieu, qui est le seul et unique agent de tous les actes volontaires et involontaires posés dans l’univers, en est par conséquent la seule et unique cause (si tant que l’on puisse parler ici de causalité). La fatwa égyptienne, qui a en effet consisté à faire de la covid-19 une épreuve et une calamité, recommande aux musulmans de la conjurer par la multiplication de prières surérogatoires et d’invocations individuelles et collectives pour plaire à Dieu et obtenir de lui contentement.

            Mais quel lien étrange ces fatwas ont-elles avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ? Il est dans le créationnisme qui est à l’œuvre dans la désignation de la pandémie en arabe par un mot que l’OMS a avalisé sans que ses dirigeants ne se soient souciés de sa provenance. Or depuis que la médecine grecque est introduite dans le monde musulman à la fin du VIIIe siècle, et la traduction un demi-siècle plus tard du Traité sur les épidémies d’Hippocrate avec son commentaire par Galien, la culture arabe et islamique utilise le même mot sans connotation religieuse qui désigne le caractère épidémique d’une maladie. Les fonctionnaires de l’OMS qui ont choisi un mot à forte charge sémantique religieuse ont donc sciemment écarté ce mot scientifique sous le prétexte fallacieux que celui-ci désigne l’épidémie et celui-là la pandémie. La question est de savoir pourquoi, au lieu de forger un néologisme, après tout le mot ‘pandémie’ ne date que de la deuxième moitié du XVIIe siècle, ils ont recouru à un terme religieux ? Ces fonctionnaires médicaux internationaux ne peuvent plaider la bonne foi ou même confesser leur ignorance. Car le terme qu’ils ont adopté est d’un usage si archaïque et inhabituel que même les meilleurs spécialistes de la langue arabe qui ne connaissent pas la tradition islamique et son système normatif ignorent, à moins qu’ils ne fussent versés dans la philologie et la lexicographie arabe classique. Il s’agit en effet d’un terme qui a revêtu un contenu technique dans le droit musulman dès le milieu du VIIIe siècle pour désigner les dégâts touchant notamment les récoltes et le bétail et qui n’offrent ni compensation ni garantie. Les juristes de cette époque, qui ignoraient le concept de nature, ont fait de ces dégâts appelés jā’iḥa des « calamités célestes » afin de les distinguer des autres dommages causés par l’action des hommes, tout en considérant que, s’ils affectaient le tiers du capital investi, pour les uns, la moitié pour les autres, ils ouvraient droit à des garanties compensatoires. Mais le mot avait aussi à cette époque une signification punitive dont témoigne une source écrite mettant en intrigue un célèbre poète libertin mort à la fin du VIIIe siècle : après qu’il a composé un distique dans lequel il a déclaré en substance que tout est mensonge dans les religions, il n’y a ni libre arbitre ni prédestination, il n’y a que la vie et la mort, le poète abbasside est tancé par ses compagnons de beuverie qui refusent de se rendre complice de son blasphème de crainte que Dieu, pour les punir, ne fasse tomber sur eux une « calamité » (jā’iḥa). Le mot utilisé est le même que l’OMS utilise pour désigner la pandémie dans ses documents en arabe. Sa significative pénale est réitérée par une autorité religieuse hanbalite du XIVe siècle - que le salafisme actuel tient pour l’une de ses références majeures - lorsqu’elle a considéré que les dommages causés par les armées d’un pays infidèle à un pays musulman doivent tout autant être assimilés à une calamité céleste. Ainsi l’institution onusienne désigne-t-elle toute pandémie en arabe : comme une calamité céleste. Le mot est entré dans son lexique pour la première fois dans un rapport du secrétariat de la 59e assemblée mondiale de la santé, daté du 24 avril 2006, dans lequel ses rédacteurs ont du virus H5N1 reconstitué l’histoire naturelle sous le titre de « pandémie de grippe ». Lorsque le monde est déclaré en état de pandémie le 11 juin 2009, le mot arabe à contenu religieux apparaît bien dans la traduction officielle de la déclaration du directeur général de l’OMS, mais il va rester plus ou moins confiné aux cercles des spécialistes, sans doute parce que le virus de la grippe aviaire n’a causé qu’un nombre restreint de décès, du moins selon le premier décompte officiel qui ne fait état que de 18 404 décès, et que « près de 85% de la charge des maladies chroniques est [restée] concentrée dans les pays à revenu faible ou intermédiaire », selon la même déclaration. Le terme scientifique arabe habituel continue donc de prévaloir aussi bien dans les médias en arabe qu’en farsi et en urdu. Dix ans plus tard, une conjonction entre les grands shaykhs salafistes et les grandes chaînes de télévision par satellite dans le monde Arabe, à leur tête Al-Jazeera et Al-‘Arabiyya, relayés par Internet dont la force frappe digitale est telle qu’il est capable en moins d’une seconde de fournir de l’item quelque 35 millions de résultats, en a fait le nom mensonger de la pandémie que même des chaînes de télévision internationales comme CGTN (Chine) ou France 24 ont repris à leur compte, à leur insu devrait-on dire, à l’exception peut-être de la BBC qui a continué d’user du même terme scientifique arabe (wabā’) que tous les écoliers arabes connaissent et qui existe depuis une douzaine de siècles, sans jamais qu’on ait songé à l’affubler d’une signification religieuse.

            Mais quelle est la chose qui relient entre eux, dans ce qu’il faut bien nommer une entreprise de falsification scientifique, des prédicateurs salafistes, des scientifiques arabes et des fonctionnaires d’une institution spécialisée de l’Organisation des Nations unies ? Leur commune référence à un projet scientifique et politique dont les bases furent jetées en 1982 par un penseur palestinien de nationalité américaine, avec le soutien actif de scientifiques et de politiques pakistanais et malaisiens, dans un livre programmatique assignant aux chercheurs musulmans du monde entier d’œuvrer ensemble à l’islamisation de la science moderne en la soumettant aux normes et valeurs de leur religion transformée en idéologie scientifique et identitaire afin de mettre un frein aussi bien à l’occidentalisation des pays musulmans qui leur est imprimée par le colonialisme et l’impérialisme qu’à la sécularisation qui leur est infligée par les élites politiques, militaires et technocratiques qui se sont substituées aux élites des anciens systèmes coloniaux tout en s’inscrivant dans leur continuité. Cette idéologie scientifique à prétention islamique est bâtie sur une assimilation et un rejet : assimilation de la science moderne à travers son efficacité pratique et technique, en raison de sa prétendue neutralité, et rejet de son contenu cosmologique et anthropologique qui est en rupture avec la croyance religieuse à l’œuvre dans ce mouvement d’islamisation de la connaissance qui écarte que la nature puisse obéir à ses seules lois intrinsèques et que l’homme soit doté d’une autonomie qui lui procure l’agentivité exclusive de laquelle il tire son libre arbitre.

            Un tel arrimage de la science au dogme de la prédestination a des conséquences désastreuses. Car il s’opère sur un refus obstiné de toute sécularisation de la vie scientifique, comme s’il existait une vie scientifique ne fût dans sa positivité même profanation, et de toute émancipation de la vie humaine, sociale et politique de la religion elle-même foulée au sol dès lors qu’elle est dépouillée de toute spiritualité et qu’elle est réduite à n’être qu’une technique de gouvernementalité frappée au coin de la sacralité. C’est de ce désastre qui enchaîne et soumet que l’Organisation mondiale de la santé s’est rendue coupable par sa validation d’un simple mot qui condense et dramatise à travers son anachronisme désespérant tout le malheur des musulmans condamnés à vivre en porte-à-faux une contemporanéité jamais entièrement refusée et jamais entièrement assumée.

 

 

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