Pour une taxe carbone sur la fortune

La lutte contre le changement climatique doit commencer par une réduction des inégalités. Une taxe carbone sur la fortune permettrait de réconcilier deux préoccupations majeures, la fin du mois et la fin du monde.

En 2004, le groupe québécois des Cowboys Fringants chantait :

« Même si j'sais que tout va d'travers
Que la moitié de mon salaire
Sert à gagner l'cash nécessaire
Qu'il me faut simplement pour aller travailler
J'ferme les yeux, j'veux pas y penser »

Les gilets jaunes ont commencé à ouvrir les yeux, mais tant de choses allant de travers, le choc avec la réalité est difficile. L’impasse entre l’exécutif et les gilets jaunes est totale. D’un côté, la certitude que la politique préconisée est la bonne et qu’une bonne pédagogie permettra de le faire comprendre aux Français. De l’autre, une révolte justifiée suite aux incessantes dégradations de conditions de vie (précarité, boulot de merde, pollution, etc.), mais désordonnée, sans réels représentants ni liste de propositions à discuter.

Est-ce bien la « fin du mois » contre la « fin du monde » ? Absolument pas. La baisse de la qualité de vie et la dégradation de l’environnement sont toutes les deux la conséquence du modèle de développement dans lequel nous sommes piégés, celui d’une croissance économique infinie, qui nécessite une croissance exponentielle de l’utilisation des ressources, humaines aussi bien que naturelles. Exploiter les ressources humaines signifie plus de précarité, plus de stress… Exploiter les ressources naturelles signifie détruire l’environnement, avec des mines, de la déforestation, des pesticides… Et comme les ressources fossiles sont finies, l’humanité s’approche dangereusement de leur épuisement. Par exemple, malgré les multiples promesses de diminution de l’utilisation des énergies fossiles (pour lutter contre le réchauffement climatique) et les progrès technologiques permettant d’exploiter de nouveaux gisements de pétrole (comme le pétrole de schiste), la production a de plus en plus de mal à suivre la demande. Les hausses de prix qui en résultent sont perceptibles immédiatement par une large part de la population qui, non seulement a été précarisée, mais est obligé d’utiliser massivement des transports toujours plus onéreux. Alors que le cash vient à manquer en fin de mois, le gouvernement ne propose que quelques mesurettes. La révolte devient difficilement évitable.

La croissance économique infinie est la cause du changement climatique actuel, mais c’est un processus lent à l’échelle humaine et il n’a pas montré tous ses effets dévastateurs. Ce changement reste donc abstrait et ne motive pas encore une révolte comme celle des gilets jaunes. C’est pourtant sur le changement climatique et les engagements faits à la COP21 que le gouvernement a mis l’emphase pour justifier ses mesures. Si ces engagements sont nécessaires pour limiter les catastrophes qui attendent l’humanité, les mesures prises n’auront qu’une faible incidence sur le but recherché tant que la croissance économique sera l’objectif premier de la politique gouvernementale.

Sortir de ce piège de la croissance économique sera extrêmement difficile et ne se fera pas sans douleur. Confusément les gilets jaunes le sentent bien, parce qu’ils subissent de plein fouet les deux conséquences négatives de la croissance économique. À juste titre, ils ne croient plus aux belles paroles tenues depuis des décennies par les élites, politiques ou autres. Ces dernières sont convaincues que la combinaison de l’innovation scientifique et du libre marché est la solution à nos problèmes. Malheureusement, la dure réalité montre que ça ne marche pas. Depuis la signature du protocole de Kyoto il y a plus de vingt ans, les progrès scientifiques et technologiques ont été considérables et les accords de libre échange se sont multipliés, supprimant la plupart des barrières qui protégeaient les citoyens. Et tous, absolument tous, les pays industrialisés ont vu augmenter leurs émissions de gaz à effet de serre et diminuer les avantages sociaux sans obtenir le plein emploi. Les chiffres officiels concernant les gaz à effet de serre, qui proclament une baisse depuis 1990, sont biaisés car ils ne comptabilisent pas les émissions reliées aux importations. Ils ignorent la délocalisation des industries, probablement pour ne pas voir son cortège de drames sociaux et le fait que la pollution a simplement été aussi délocalisée. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour se rendre compte que ces politiques ne marchent pas et que le climat change de plus en plus vite. Les gilets jaunes, qui vivent concrètement toutes les difficultés de la réalité quotidienne ne peuvent plus croire aux discours lénifiants d’une élite qui prône la confiance en un système obsolète.

En termes imagés, après avoir mené une guerre pour exploiter les ressources au plus vite en ignorant la dégradation de la nature et des conditions de vie, nous devons engager une guerre contre cette furie destructrice elle-même, mettant l’homme et la nature, et non la croissance, au centre des préoccupations.

L’histoire a montré que, pour mobiliser un peuple lors d’épreuves difficiles, réduire les inégalités est extrêmement efficace, voire indispensable. Churchill pendant la seconde guerre mondiale, Roosevelt face à la grande dépression, l’avaient bien compris, allant jusqu’à créer une tranche d’imposition à 95%. Oui, pendant des décennies, aux Etats-Unis, l’état ne laissait que 5% des revenus les plus élevés ! Sortir du piège de la croissance économique infinie sera probablement plus difficile que ces deux épreuves récentes. Les rudes efforts nécessaires pour réussir ne pourront être consentis que s’ils sont répartis équitablement.

Bien mise en oeuvre, la taxe carbone est certainement une bonne idée pour commencer cette bataille. Mais comment la rendre efficace et socialement acceptée ? En l’imposant à tout le monde, aussi bien aux plus pauvres qu’aux plus riches, aux gens qui sont obligés de faire de longs trajets quotidiens, et à ceux qui vont se promener en yacht ou en avion privé, voire qui font du tourisme dans l’espace. Certainement pas. La quantité de gaz à effet de serre émise augmente avec les revenus, bien souvent pour des activités futiles. Ce sont elles que l’on doit faire disparaître le plus rapidement, disparitions qui causeront le moins de douleur, non les émissions contraintes obligatoires émises pour arriver, à grand peine, à survivre. Or, depuis la dernière élection présidentielle, l’exécutif a pris grand soin de réduire les taxes sur les plus fortunés (ISF et flat taxe, par exemple), le pire préalable qui soit pour rendre acceptable la taxe carbone.

Remplacer la taxe carbone sur les carburants par une taxe carbone sur la fortune constituerait donc un premier pas qui enverrait un signal clair : la lutte contre les changements climatiques se fera dans une perspective de justice sociale, taxant d’abord ceux qui polluent le plus et qui ont le plus de moyens de contribuer à cette lutte nécessaire. Ça ne veut pas dire que la taxe carbone sur les carburants doit être abandonnée, mais qu’un élément clé de son succès est sa nécessaire progressivité. Le prix du kilogramme de CO2 émis doit être beaucoup plus élevé quand on en émet 100 tonnes que quand on en émet une tonne. Un tel symbole montrerait que les gilets jaunes ont réellement été entendus. Cela ne signifie certainement pas que toutes leurs revendications seront satisfaites, mais pourrait être suffisant pour leur laisser le temps de s’organiser et d’entreprendre des négociations avec le gouvernement.

Du temps est nécessaire, car face à l’ampleur de la tâche qui nous attend, il faudra certainement reprendre de nombreuses questions sous un nouvel angle, car il faut ici envisager un changement global de notre monde. Deux points clés, étroitement liés, seront à prendre en compte : la mobilité et la relocalisation. Depuis des décennies on favorise la mobilité à tout prix, notamment la mobilité individuelle, détruisant des surfaces gigantesques pour construire routes et parkings et épuisant de multiples ressources non renouvelables, il faut donc songer à la réduire. Non seulement cette mobilité quotidienne de milliards d’individus sur des dizaines de kilomètres n’est pas durable mais elles imposent un nouveau fardeau, des heures passées dans les transports. Qui peut raisonnablement se satisfaire d’une telle situation ? Diminuer la mobilité sera un effort de longue haleine, car on ne peut pas rapprocher les logements des commerces, des services et des lieux de travail par un coup de baguette magique. Surtout que la politique actuelle est de tout centraliser au sein de grands pôles obligeant à toujours plus de déplacements. Une nouvelle conception de l’urbanisme est donc fondamentale, avec un accès facile aux logements pour les moins riches, dans un esprit de mixité sociale. Rêvons d’un monde où tous les enfants pourront aller à pied ou à vélo à l’école, ce qui en plus contribuera grandement à améliorer leur santé. Les oppositions seront puissantes, de nombreuses compagnies comme les pétrolières, la grande distribution, l’industrie automobile ou les travaux publics profitant grandement de cette course insensée à la mobilité. Espérons que le président Macron montrera son courage politique, en affrontant les puissants lobbies plutôt que les français peinant à boucler les fins de mois, grâce à l’instauration rapide d’une taxe carbone sur la fortune.

 

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