Mesures barrières: un gros trou dans la raquette

Les autorités répètent qu'il est inutile de se protéger les voies respiratoires. Le coronavirus est pourtant contenu dans les micro-gouttelettes de l'air expiré, même si la personne ne tousse pas. Il n'y a donc pas de mesures barrières efficaces sans un port généralisé d'un dispositif anti projections.

Je suis médecin généraliste et j'exerce depuis près de 30 ans. Cela ne me donne en rien qualité d'expert pour cette terrible épidémie qui débute. Toutefois, ma fonction, située entre la science des "sachants" et la population avec laquelle je partage ma vie au quotidien, me permet un regard peut être plus proche des réalités de terrain.

S'il est impératif, au stade où nous en sommes arrivés, de respecter scrupuleusement les consignes permettant d'espérer un ralentissement des contaminations par le coronavirus, je conteste de toutes mes forces le discours concernant l'inutilité du port de protections dans les espaces fermés collectifs que sont les commerces, les pharmacies, les cabinets médicaux, les entrepris. En effet, il faut comprendre que ce virus est contenu dans les micro-gouttelettes de l'air expiré, même si la personne ne tousse pas. A chaque expiration, ces gouttelettes sont projetées dans l'air puis se déposent sur les objets de l'environnement. Ainsi, lorsqu'un porteur du virus choisi ses tomates ou un plat emballé, il dépose des virus sans le vouloir. La personne suivante en manipulant ces objets, va transporter ces virus jusqu'à chez elle, pouvant ainsi se contaminer et contaminer sa famille. Certes, les virus ne survivent pas des jours à l'extérieur, mais probablement plusieurs heures, en tous les cas suffisamment de temps pour que la chaîne de contamination se poursuive. De plus, beaucoup de personnes peuvent être porteuses sans le savoir, qu'elles soient en période d'incubation ou qu'elles soient porteuses sans développer la maladie.

Cette latence exceptionnelle permet au virus de se répandre de manière silencieuse dans un premier temps, et lorsque l'on découvre les premiers malades une importante partie de la population est déjà touchée, et l'on assiste à une déflagration à retardement.

C'est ainsi que le virus a toujours 15 jours ou 3 semaines d'avance sur nous, et que toutes les décisions prises le sont toujours un temps trop tard pour avoir une efficacité maximale.

Malgré tout, il reste indispensable que chacun d'entre nous cesse de pulvériser du virus autour de lui. La seule méthode efficace est le port généralisé d'une protection physique des voies respiratoires dans l'espace publique, en particulier tous les espaces clos.

Les autorités sanitaires et politiques, par conviction ou par peur que la population s'empare des masques absolument nécessaires aux soignants, répètent donc qu'il est inutile de se protéger. L'un pourtant, n'est pas incompatible avec l'autre. On peut à la fois dire à la population que chacun doit se considérer comme porteur et par conséquent se protéger les voies respiratoires avec un foulard, une écharpe ou un masque en tissu fabriqué avec un vieux drap et garder les masques pour les soignants et les personnes qui s'occupent de personnes fragiles.

Il m'est insupportable de voir parfois des agents de police se déplacer parfois pendant plusieurs heures à trois dans les deux mètres cubes d'une voiture pour surveiller le respect du confinement, le plus souvent sans protection. D'ici à quelques semaines, dans ces conditions, 100% des forces de l'ordre seront contaminées. Pour éviter cette situation, s'il n'est pas trop tard, l’îlotage doit se faire à pied, à vélo, à moto, mais surtout pas en voiture, et si l'usage de la voiture pour la police est nécessaire dans certains cas, les déplacements doivent être courts, avec seulement deux personnes par voiture et avec des masques ffp2. Il en est de même pour les gendarmes mobiles ou les CRS, qui continuent de se déplacer en bus sur de longues distances sans protection, sans place libre entre les personnes, dormant en chambrées et se servant à table dans la marmite collective.

Il ne sert à rien d'aller plus loin dans le confinement si nous respectons ces mesures de protection au travail et dans tous les commerces. Bien sur, toutes les personnes qui travaillent à l'élaboration de plats, qui transportent des objets ou des denrées alimentaires doivent être elles aussi protégées. Cela doit aussi être généralisé à toutes les personnes qui travaillent dans des lieux collectifs quelques soient le type d'entreprise.

En se considérant tous comme contaminant potentiel et en protégeant les autres, on se protégera soit même.

Un petit mot pour finir, pour mes jeunes confrères, étudiants en médecine, internes ou jeunes médecins, en particulier pour ceux qui travaillent en réanimation. Je comprends votre désarroi devant tant de décès. Quand on choisit la médecine et en particulier la réanimation , on le fait pour soulager la souffrance, et sauver des vies. On sait qu'il y a des échecs, des décès. Mais il est totalement insupportable de voir mourir en grand nombre des gens qui n'auraient pas dû mourir. Perdre un patient est toujours une épreuve difficile, et les étudiants et internes sont souvent peu soutenus dans ces moments là et c'est un tort. Mais face à cette hécatombe, il faut impérativement mettre en place un espace de parole afin de soulager au mieux chacun d'entre vous. Je comprends votre demande de confinement total, mais il ne s'agit peut être pas de la solution idéale. Il faut d'abord faire respecter les mesures actuelles, impérativement demander à la population de se protéger les voies respiratoires dans tous les lieux fermés, et demander à la direction des hôpitaux d'organiser avec les chefs de service un soutien aux personnels de santé confrontés quotidiennement à cette terrible situation, afin de limiter au mieux les conséquences psychologiques qui risquent de longtemps les hanter.

 

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