Dérive autoritaire au Bénin : l'opposition monte au créneau

Six mois après des élections législatives dont furent exclus les partis opposés au pouvoir, le Bénin s'enfonce toujours plus avant dans la crise politique. L'opposition, locale ou expatriée, ne ménage pas ses critiques contre le président Talon, et son « dialogue national » parodiant la démocratie.

Patrice Talon est-il mort ? Saugrenue, la question du décès du président du Bénin n'en a pas moins agité les réseaux sociaux du pays d'Afrique de l'Ouest en ce début d'automne ; avant que l'intéressé lui-même ne mette un terme aux rumeurs, en apparaissant publiquement à la télévision. Une actualité tragicomique qu'a tenu, depuis son exil aux Etats-Unis, à commenter l'ancien ministre de l'Economie et des finances de Patrice Talon : le 20 octobre dernier, Komi Koutché, puisque c'est de lui dont il s'agit, a en effet organisé une conférence devant la diaspora béninoise de Chicago, dans le nord du pays. Une manière pour la communauté locale de se retrouver, d'échanger et de commenter les dernières nouvelles en provenance de Cotonou.

Elections législatives : le peuple béninois « braqué »

Des nouvelles bien peu engageantes. Depuis les élections législatives du 28 avril dernier, dont les partis d'opposition ont été purement et simplement exclus, la crise politique couve au Bénin, Patrice Talon étant ouvertement accusé de dérive autoritaire. Dérive qu'à Chicago son ancien grand argentier n'a pas manqué de commenter, estimant devant ses compatriotes que l'on « n'a pas besoin de détourner la puissance publique contre les Béninois (pour) diriger le pays ». « On a braqué le peuple pour ''nommer'' les députés à sa place », s'est encore emporté Komi Koutché, rappelant que seuls les candidats affidés au président Talon ont, de fait, pu au printemps se présenter devant les électeurs béninois.

Autant de soutiens du chef d'Etat que son ex-ministre s'est plu à catégoriser selon des critères tous personnels. Ainsi, selon Komi Koutché, gravitent autour de Patrice Talon trois catégories de courtisans : ceux, tout d'abord, « qui pensent qu'ils ont un compte personnel à régler avec le Bénin parce qu'ils ont (…) des ambitions que le peuple ne les a pas aidés à réaliser » ; ceux, ensuite, « qui sont déçus parce que pensant que leur projet conçu est en train d’être trahi (…). Certains parmi ces ''rupturiens'' qui n’ont jamais rêvé côtoyer le pouvoir, eux ils sont là et supportent tout » ; ceux, enfin, qui ont d'abord farouchement combattu Talon pour mieux le rallier – les plus « dangereux », selon M. Koutché.

Un dialogue national unanimement rejeté par l'opposition

 Au Bénin, sans doute alerté par les remontées négatives de son opinion publique, le président tente quant à lui de donner le change. Et Patrice Talon de sortir de son chapeau de solennelles « assises du dialogue national », un dialogue très officiellement amorcé le 10 octobre et supposé dégager des pistes de sortie de crise. Problème : à l'instar des élections faussées auxquelles il est sensé pallier, ce processus met, une nouvelle fois, à l'écart les formations politiques opposées au régime. C'est le cas de l'Union sociale libérale (USL), le parti de l'ancien président béninois Sébastien Avajon, dont le porte-parole a fait savoir qu'il considérait qu'il s'agissait, selon lui, d'un « dialogue d'exclusion » , le qualifiant même de « non-événement ».

Des critiques reprises quasi-mot pour mot par d'autres formations politiques, parmi lesquelles le Parti communiste béninois (PCB), dont les représentants estiment que « les conditions d'un dialogue sincère ne sont pas réunies » et qu'il s'agit, en somme, d'un simulacre de démocratie. Pour le PCB, le dialogue promu par Patrice Talon s'apparente bien à « un monologue, (à) l’expression des seules volontés du Président » : il s'agit pour le parti de gauche d'une « grossière distraction » et même d'une « démission du pouvoir face à la grande misère qui frappe le peuple. (…) Ce qui se passera le 10 octobre prochain et qu’on veut qualifier de ''dialogue'' est nul et non avenu et ne concerne pas le peuple », concluent les communistes béninois.

Vers une révision en douce de la Constitution ?

Pire encore : après avoir essuyé deux échecs dans ses tentatives de réviser la constitution béninoise à sa faveur, Patrice Talon pourrait bien, selon ses opposants, profiter de ce très opportun « dialogue national » pour mener à son terme la révision de la loi fondamentale béninoise. C'est ce que craint l'ancien député Guy Mitokpé, membre du parti Restaurer l'espoir – exclu, lui aussi, du dialogue organisé du 10 au 12 octobre à Cotonou – selon qui le processus « est un prétexte pour opérer une réforme opportuniste de la Constitution ». « C'est un scandale (…), la mort de notre démocratie », s'est également insurgé un autre cadre de parti politique pourtant admis à participer au dialogue.

 

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