Il faudrait combattre le monstre en portant au pouvoir le fabricant du monstre ?

Je n’ai pas connu le traumatisme de 2002, je n’étais alors âgé que de cinq ans, mais je vis, avec difficultés, celui de 2017 ! Ce billet est une bouteille jetée dans une mer agitée par des dizaines d’interrogations...

Mes très chers amis,
Camarades socialistes, alliés communistes,
Électeurs de Benoît Hamon, de Jean-Luc Mélenchon et de Philippe Poutou,

L’heure est grave.

Nous qui sommes de gauche, nous qui sommes démocrates, nous qui sommes républicains, nous qui sommes progressistes, nous qui sommes écologistes, nous voilà face à un dilemme des plus atroces : le second tour de la présidentielle nous offre de choisir entre le mal et le moindre mal.

De plus, depuis dimanche, nous subissons la pression considérable de ceux qui voudraient nous forcer à voter Macron pour contrer Le Pen.
Les partisans de ce chantage invoquent le fameux "Front Républicain" pour nous contraindre à rejoindre leurs rangs.

Depuis les résultats de ce premier tour, je me sens torturé, écartelé, piégé.
J'ai besoin de vous mes amis.
Attaché au débat, au partage et à la confrontation des idées, je suis convaincu qu'il nous faut échanger et faire émerger, de nos argumentaires respectifs, des solutions au problème que nous rencontrons tous.
Cet écrit entend donc soulever diverses pistes de réflexion, il ne prend pas position pour le vote blanc/nul ou l'abstention, encore moins pour le vote Macron.
Non, il cherche seulement à alimenter notre réflexion collective, à l'enrichir de quelques éléments et à abattre l'appel captieux au "Front Républicain".

Je m’explique :

Emmanuel Macron réclame le secours du "Front Républicain" dans la lutte électorale qui l'oppose à l'extrême-droite, le 7 mai prochain.
Pourquoi est-ce indécent ?
Pourquoi ne le peut-il pas ?
Pourquoi cela ne fonctionne pas ? 

Parce que Macron n'est pas un démocrate.
Je pèse mes mots.
Je vais tenter de démontrer cette affirmation.
Je suis un être rationnel et factuel, j’examine les actions passées et analyse les engagements pris verbalement au cours de sa campagne.

Attardons-nous donc sur le Macron-membre des gouvernements Valls.
Emmanuel Macron accepta l'utilisation, à plusieurs reprises, de l'article 49 alinéa 3 de notre Constitution.
Il le fit pour nous imposer une loi que nos représentants -et par leurs voix, le Peuple Français dans sa majorité- refusaient.
Cela veut dire une chose : Macron estime que sa volonté personnelle est supérieure à celle du Peuple ; ses vœux doivent s'imposer à la Nation, même quand celle-ci y oppose, depuis la Chambre basse, un avis contraire.
C'est autocratique, dangereux et totalement inacceptable.
En vérité, Macron n'a aucun respect pour le Parlement, siège de notre démocratie. Il considère le débat démocratique et le vote des lois par nos députés superflus.
Et certains disent de lui qu'il sera le gardien de notre Démocratie ?
Certains osent soutenir l'idée que cet homme, qui nous a déjà démontré tout son zèle, constitue un rempart face au Front National ?

Il nous faudrait contrer le fascisme par l'autoritarisme ?

D'ailleurs, Emmanuel Macron l'a dit à plusieurs reprises : il veut gouverner par ordonnances.
Que les choses soient parfaitement claires : cela signifie qu’il désire obtenir du Parlement le droit de l'outrepasser et de nous imposer, sans vote et sans débat, les 1.000 reculs sociaux promis pendant l’été. Autrement dit, il veut écrire ET exécuter la loi, dans la plus pure violation de la séparation des pouvoirs, un principe essentiel à la démocratie.
« Parce qu’il faut aller vite, parce qu’il faut être efficace, parce qu’il faut réformer ! »
Seuls François Fillon et Jean-François Coppé voulaient gouverner par ordonnances…
Même Marine Le Pen ne soutient pas cette idée, même cette fasciste paraît (paraît -nous ne sommes pas dupes) plus respectueuse de notre Parlement et du jeu démocratique.
Dans toute société démocratique saine, de telles propositions auraient entraîné une immédiate disqualification.
Pas en France.
Notre Démocratie est malade et Macron semble peu disposé à la guérir. Il est même permis de penser qu’il compte tirer profit de son infirmité...

Continuons.

Certains vous disent que c'est un démocrate et un progressiste.
Mais qu'en fut-il réellement de cette fameuse conscience démocratique au cours des années passées au côté de Manuel Valls ?

Permettez-moi d'avancer l'idée qu’elle était -et est- inexistante.

Il semblerait, en effet, que ses principes démocratiques, si tant est qu’il en ait vraiment eus, se soient rapidement effacés au profit d'une solidarité gouvernementale et d'un silence complice des plus honteux.

 - Où était-il donc quand nous, "droits-de-l'hommistes", nous avertissions les Français du danger démesuré, du caractère disproportionné et arbitraire, que représente la Loi Renseignement qui légalise la surveillance de masse et la collecte de données personnelles, cela, au mépris de libertés et principes civils élémentaires ?
Où était-il, lui, quand nous la dénoncions et la condamnions ? 

- Où était-il quand le gouvernement présenta un projet de loi qui se proposait de transposer purement et simplement les dispositions liberticides de l'état d'urgence dans notre droit commun ?
L'a-t-il une seule fois critiqué ? Non, jamais.
L'a-t-il condamné ? Non plus.
Son programme électoral exige-t-il l’abrogation de ces lois dangereuses ? Non, pas du tout, au contraire.
L'association Amnesty International a pourtant demandé des réponses à ce sujet de nombreuses fois.
Aucune, vous vous en doutez, ne lui est évidemment parvenue. 

- Qu'a fait Macron quand Valls vociférait de violents et scandaleux propos discriminatoires et offensants à l’égard de certaines catégories de population ?
S'est-il exprimé au sujet des réfugiés et a-t-il critiqué le non-respect des obligations de l'État en matière de droit d'asile, lui qui était à la tête du plus puissant ministère de la République ? 

Macron est demeuré au sein de ces gouvernements abjects.
Et voilà la réponse la plus éloquente à toutes ces questions.

Enfin, qu'a-t-il fait lors de la présentation du projet de déchéance de la nationalité française des binationaux coupables d'actes terroristes ?
Et sur ce dernier point, j'entends déjà certains dire "Mais il est parti, il a quitté le gouvernement pour cette raison-là !". Non c'est faux.
Ce projet est passé en Conseil des Ministres, Macron a donc dû l'approuver comme l'ensemble des autres ministres.
Et il l'a fait.
Par "solidarité gouvernementale" là-encore ?
Il n'a quitté le gouvernement que DIX MOIS plus tard (‪Christiane Taubira démissionna 6 semaines après, elle).
Qui peut alors raisonnablement penser que son départ est dû au dépôt du projet de loi sur la déchéance de la nationalité ? Personne.
Son départ est purement opportuniste.
Il voyait bien que le navire coulait, il fallait l’abandonner avant le naufrage. Il préparait le lancement de son mouvement depuis des mois, et a su saisir le bon moment. Et force est de constater aujourd'hui qu'il a réussi son coup…

Aussi, Emmanuel Macron, dans son vœu de "renouveler notre démocratie", projette de réduire le nombre de parlementaires d'un tiers.
Il souhaite donc supprimer des représentants du Peuple, sans nous en expliquer, à un seul instant, les raisons.
Veut-il soumettre notre Démocratie à des logiques financières ? Notre Démocratie doit-elle, elle aussi, subir l'austérité ?
Notre Démocratie coûterait-elle trop chère pour Monsieur Macron, serait-elle, à ses yeux, un luxe oiseux ?
Ou veut-il réduire le nombre de députés pour réduire le nombre de décideurs ?
En quoi cette idée offre-t-elle un souffle nouveau à notre Démocratie ?
Je pense, personnellement, qu’elle l’affaiblit.

D’ailleurs, Emmanuel Macron est, comme Marine Le Pen, l'un des candidats qui se satisfait des institutions, ô combien anti-démocratiques, de la Vè République.
Son programme n’assure aucun renouveau, bien au contraire...

Macron incarne, en plus, cette compromission entre le monde financier et le monde politique ; les différents soutiens qu’il reçoit en attestent.
Il est aussi ce millionnaire hors-sol qui méconnaît et méprise la réalité des Français.

La Démocratie, comme formulée en préambule de notre Constitution, c'est le Gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple.
Ce n’est pas l’oligarchie des riches, par les riches et pour les riches.

Puis, il nous faut également discuter de la sacralité de la parole publique.
Toute Démocratie, pour fonctionner correctement, doit assurer une confiance réciproque et renouvelée entre représentants et représentés, députés et commettants, et cela passe forcément par la parole politique et la nécessité absolue de pouvoir croire en elle.
Or, Macron ment. Sa parole n'a aucune valeur.
Il est malhonnête et démagogue : il change et adapte son discours selon à qui il s’adresse. Il se contredit en permanence. En témoignent ses positions changeantes et contraires sur sa façon de gouverner, sur les 35h, le droit du travail, l’indemnisation chômage, sur les réformes institutionnelles et les droits fondamentaux, sur l'accueil des réfugiés et l’immigration, sur l’écologie, les réformes fiscales, la culture, la transparence, la laïcité...
Les hommes comme Emmanuel Macron, dans la droite ligne de François Hollande, avilissent notre Démocratie.
De leurs mensonges, de leurs trahisons, accouchent des déceptions, des désillusions et le sentiment horrible d’avoir été trompés, d’avoir eu son vote capté et détourné.
Naturellement, le Front National s’empresse de se nourrir de tous ces sentiments-là. C’est précisément l’une des choses sur lesquelles il fonde son empire...

Emmanuel Macron, enfin, est favorable au maintien de l'état d'urgence.
Cet état juridique devait être exceptionnel, il est désormais devenu la norme.
Cela, alors qu’il menace durement nos libertés et qu'il a prouvé, à maintes reprises, et de façon dramatique, son inefficacité.
Poutou, Mélenchon et Hamon s’étaient engagés à y mettre un terme.
Pas Macron.
Pas Le Pen.

Il y a des choses sur lesquelles on ne transige pas, jamais.
Emmanuel Macron, lui, pourtant, a déjà transigé avec le principe délibératif, avec nos libertés civiles et individuelles, avec la Souveraineté Populaire.
Il n'est en rien un gardien de la Démocratie.

Non, il est plutôt un dangereux Cerbère.
Et en 2022, ouvrira-t-il la porte des Enfers ?


Venons-en maintenant à l’idée selon laquelle Emmanuel Macron serait républicain.
Là-encore, le mensonge est grossier.

Le Républicanisme a une définition philosophique et politique, sa conception française est d’ailleurs singulière.
Or, le néolibéralisme, tout comme le fascisme au demeurant, est un courant opposé à la République.
Ne nous embarrassons d'aucune retenue : le néolibéralisme prôné par Macron mènera à la destruction de la République ; quand bien même cet objectif ne serait pas calculé, il s'agira du résultat finalement produit.
Et vous tous ici avez conscience, je le sais, de l’état de déliquescence dans lequel notre République se trouve déjà.

Macron veut cent vingt mille fonctionnaires en moins !
Ce nombre est astronomique et funestement lourd en conséquences.
Quel service public veut-il tuer ? Qu'il le dise !
Est-ce l’Education Nationale, l’Enseignement Supérieur ? L’Université se trouve dans un état extrêmement préoccupant.
L’Hôpital, dont la situation est explosive ? 
La Justice, pourtant si sinistrée ? 
La Police, qui subit des conditions de travail alarmantes ?
La Fonction Publique Territoriale, déjà exsangue ?

Macron veut, de surcroît, réduire la dépense publique de plusieurs dizaines de milliards d'euros : il souhaite, en d'autres mots, accentuer l'austérité. 

Être républicain, c’est protéger les services publics, nos biens communs, et les missions dites d’Intérêt général qu’ils accomplissent.
Être républicain, c’est exiger de la République qu’elle soit partout présente, et que pas un seul citoyen ne soit abandonné.
Pourtant, c’est bien ce vers quoi le projet de Macron nous conduira.
Et beaucoup de nos concitoyens, conscients et très inquiets de cela, absolument pas racistes (je songe surtout au vote FN relevé dans les régions du Nord et de l'Est de la France), accordent déjà leur voix à Marine Le Pen.
De même, la France périurbaine et rurale boude Macron parce que ce dernier les dédaigne et entend encore amoindrir la présence de la République dans ces territoires déjà isolés et ségrégués.
Or, être républicain, c’est considérer l’Etat comme nécessaire au bon fonctionnement des rapports sociaux entre les individus.
C’est définir l’Etat comme protecteur et non oppresseur et, en cela, s’opposer à la fois au risque autoritariste qui prive les citoyens d’une influence sur la chose publique mais aussi au libéralisme économique sauvage qui ravage tout sur son passage.
L’individualisme-roi, le dérèglement social, financier, environnemental, la privatisation partielle voire totale de certains services publics, l’amoindrissement brutal du nombre de fonctionnaires, l’austérité annoncée, un projet fiscal très inéquitable au bénéfice des très riches, ..., toutes ces mesures sont profondément anti-républicaines.
Et ce sont celles de Macron.

Le républicanisme pose comme définition de la Liberté la non-domination et se donne pour but l’épanouissement individuel mais aussi social des citoyens.
Et surtout, il reconnaît à la Loi une force organisatrice de la société, génératrice de libertés et d’égalités pour tous.
En France, la République se confond en plus avec la conception unitaire de celle-ci.
Comment ne pas évoquer alors la "Loi Travail" qui organise le dumping social sur le territoire même de la République et rend les accords de branche et les accords d’entreprise supérieurs à la Loi ?

Parfait exemple de l’antirépublicanisme de Macron, cette horreur néolibérale ne protège pas et fait du principe même de la Loi une chose bien inférieure à ce que la pensée républicaine conçoit.
Elle est vivement soutenue par Emmanuel Macron qui désire aller encore plus loin s’il parvient à accéder à la magistrature suprême.
La Loi, votée par les représentants du Peuple dont elle tire sa légitimité, assurait sur tout le territoire français un régime commun garantissant l’Égalité de tous devant elle et l’Unité de la République.
Désormais, elle vaut moins que des accords particuliers.
De jure et de facto, notre République et ses valeurs sont considérablement fragilisées.

Enfin, être républicain, c’est soutenir et promouvoir notre devise.
Je ne distingue aucune mesure de Liberté, d’Égalité et de Fraternité dans le projet de Emmanuel Macron.
Je n’en perçois pas non plus dans celui de François Fillon et de Marine Le Pen.
Ces candidats persistent dans un aveuglement suicidaire pour notre société et pour notre République : aux problèmes de justice fiscale, de justice sociale, de répartition des richesses et d’inégalités, ils n’apportent aucune réponse.
Aucune. 

Au contraire, ils accroissent toutes ces difficultés si bien qu’elles risquent d’exploser.
Les conséquences seraient alors très incertaines… 

Au chômage, à la peur du déclassement, à la précarité, à la pauvreté, à l’abandon et au malaise social, Macron n’oppose rien sinon son optimisme ridiculement naïf et sot.
Son bilan, en tant que Ministre de l’Economie, est d’ailleurs terriblement mauvais.
Il a échoué, déjà.
Et il échouera une seconde fois car ses recettes ne fonctionnent pas.
Pis encore, elles provoquent la montée inexorable et peut-être bientôt irrattrapable du Front National.

En fait, l'une veut détruire la cohésion nationale, l'autre la cohésion sociale.
L'une a combattu la Résistance, l'autre cherche à anéantir les acquis issus du programme du Conseil National de la Résistance... 

Pour toutes ces raisons, je n’accorde, en l'état, aucune confiance à Emmanuel Macron : il ne rassemble pas, il est incompétent et il est même  dangereux.
Et j’attends de ses sympathisants qu’ils cessent leur chantage et leur appel au Front Républicain, concept malheureusement inepte pour leur candidat.

Malgré tout, j’ai parfaitement conscience de l’immense danger que représentent Marine Le Pen et son mouvement.
Nous savons bien que Emmanuel Macron constitue un moindre pire.
J’ignore alors quoi faire.

Mais en tant qu’homme de gauche, en tant que démocrate, en tant que républicain et en tant que progressiste, je me vois mal glisser un bulletin Emmanuel Macron dans l’urne le 7 mai prochain.
Ce geste serait une fuite en avant. 

Le mal, total ou partiel, n’est-il pas inacceptable ?Légitimer, par le vote, l'un ou l'autre, n'est-ce pas immoral ?
Ne devrions-nous pas refuser le mal, quel qu'il soit, par principe ?

Et la logique qui suppose que combattre Macron c'est combattre Le Pen admettrait-elle qu'on puisse voter pour le premier ?

Mais que pouvons-nous faire d'autre, que devons-nous faire ? 

Voter contre le monstre en portant au pouvoir son fabricant ?
Pactiser avec ceux qui en sont les catalyseurs et avec ceux qui le déchaînent ?

Permettez-moi d'exprimer quelques doutes quant à cette stratégie.
Elle a d’ailleurs été appliquée en 2002, et 15 ans plus tard, le FN est l’une des plus importantes forces politiques de ce pays : le vote FN progresse à tous les scrutins.
Le "vote utile" est une supercherie.
Il ne fonctionne pas, peut-être devrions-nous le renommer le "vote boomerang", ce serait plus pertinent, je crois.

Pourtant, si Le Pen venait à être élue, je sais que j’éprouverais de vifs regrets de ne pas avoir voté Macron.

Alors que faire ?

Je vous remercie pour votre attention et espère recevoir vos avis et réflexions personnels.


Salut et Fraternité,
Un citoyen inquiet et divisé.

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