L’édito d’Hugo #3  - Faut-il dire “stop” à l’application Stop Covid ?

Aujourd’hui, la CNIL a donné son feu vert pour le lancement de l’application Stop Covid ! N’est ce pas le moment idéal pour se faire un avis éclairé sur la controverse qui bouscule l’arrivée de cette application ?

La décision de la CNIL envoie un signal favorable à Cédric O, Secrétaire d’État chargé du numérique, impatient de remettre le dossier sur la table. La question sera débattue demain à Assemblée Nationale et le lendemain au Sénat.

Désormais « quasi bouclée » alors qu’elle avait été annoncée puis reportée par Édouard Philippe il y a plusieurs semaines, “Stop Covid” serait capable d’alerter ses utilisateurs lorsqu’ils ont été en contact avec une personne contaminée par le virus, pour les inciter à se faire dépister puis à s’isoler le cas échéant.

StopCovid, l’application mobile du gouvernement français pour la recherche et le traçage de contacts pour lutter contre le COVID19 © AFP — DAVID HIMBERT © DAVID HIMBERT StopCovid, l’application mobile du gouvernement français pour la recherche et le traçage de contacts pour lutter contre le COVID19 © AFP — DAVID HIMBERT © DAVID HIMBERT

StopCovid, l’application mobile du gouvernement français pour la recherche et le traçage de contacts pour lutter contre le COVID19 © AFP — DAVID HIMBERT

L’application divise, à juste titre. Certains s’enthousiasment de ce progrès technologique qui permettrait d’optimiser l’efficacité du « contact tracing », métier de santé déjà opéré manuellement par l’humain depuis des décennies pour endiguer les maladies infectieuses.

D’autres craignent que le gouvernement profite de la pandémie pour accélérer une dérive sécuritaire par le biais du numérique. L’application débarque dans la foulée d’un « arsenal techno-sécuritaire » récemment mis en place à l’instar des drones de surveillance et de la reconnaissance faciale, comme le souligne Arthur Messaud (juriste et salarié de La Quadrature du Net) dans un passionnant entretien pour le magazine Reporterre.

Les plus alarmistes interpellent sur les dérives que pourrait représenter une telle ingérence étatique sur les libertés individuelles, à l’image du concept chinois de « note citoyenne » qui aspire à se développer en Europe, comme le confie son inventeur dans le brillant reportage d’Arte « Tous surveillés — 7 milliards de suspects ».

De manière plus pragmatique, le chercheur en informatique et pointure internationale du hacking Baptiste Robert contredisait plusieurs idées reçues dans un entretien pour Médiapart : d’une part, il y aura obligatoirement un stockage de données même si l’application n’utilise que le bluetooth (probablement sur un serveur central). D’autre part, l’anonymisation des données promise par le gouvernement est très discutable. Enfin, il indique que ces applications de géotracing sont loin d’avoir démontré leur efficacité. Au contraire, l’application « Trace Together » à Singapour est récemment abandonnée, l’Islande juge l’utilité de sa propre application marginale après qu’elle ait été installée par 40 % de la population, quand celle de l’Australie serait un bide n’ayant réussi à identifier qu’une seule personne contaminée depuis le lancement de son application.

Le clan Raoult s’étonnera peut-être que l’on impose Stop Covid sans apporter la preuve de son efficacité alors qu’on interdit la chloroquine pour le même motif. Bien sûr, à première vue les risques ne sont pas les mêmes.

Mais plus accablant encore : dans une vidéo de vulgarisation pour Le Monde, Arthur Carpentier évoque l’étude de L. Ferretti & al. Science (2020) selon laquelle il est nécessaire qu’au minimum 60 à 70% de la population utilise l’application pour que l’épidémie stagne. Or, d’après le CREDOC, seule 77% de la population française possède un smartphone. 

Le ratio nécessaire étant purement inatteignable, l’échec de l’application semble écrit avant même son lancement.

Alors, progrès technologique indispensable ou solutionnisme numérique malveillant ? D’après Arthur Messaud, de la Quadrature du Net, utiliser cette technologie de tracing sous prétexte de protéger la population de la pandémie est une façon de profiter de la crise afin d’acclimater la population aux solutions numériques et de mieux « cimenter l’acceptabilité sociale qui manque à cette industrie sécuritaire et militaire ».

D’après vous, à quel point l’application risque-t-elle de rogner sur vos libertés individuelles au profit de l’efficacité sanitaire aujourd’hui … et du respect des règles demain ?

Hugo CAFFAREL

 


Quelques ressources pour aller plus loin sur le sujet :

ARTE — “Tous surveillés — 7 milliards de suspects” (Reportage)

REPORTERRE — “La dérive sécuritaire s’amplifie sous le couvert de la pandémie” (Article)

MEDIAPART — “Stop Covid, le retour” (Vidéo)

CAPITAL — “L’immense bide du stopcovid australien”(Article)

LE MONDE — “StopCovid, traçage de contacts : remède miracle ou dangereux mirage ?” (Vidéo)

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