Lettre sans destinataire

Voici la lettre sans destinataire d'un être au destin à terre. Ne t'inquiète pas : c'est la dernière fois que je t'écris...

C'est même la toute dernière fois. Je signe cette lettre comme je signe notre arrêt de mort. 

L'arrêt de mort de deux corps 
moribonds
qui s'enlacent 
et qui bien vite hélas
se lassent et se fracassent 
dès lors
que l'un à l'autre tout à fait ils se font.

Nous nous sommes faits l'un à l'autre.
Et nous nous sommes défaits.

On s'est quittés.
Nous voilà enfin quittes.

Après tous les feints mots 
de nos espoirs, 
c'est enfin le fin mot 
de notre histoire. 

Un fin mot pour nous 
mettre les points sur les "i".

Et pas dans la gueule !

Un fin mot pour évacuer les maux 
non feints de nos hystéries.

Fin de nos hystéries :
il est temps pour toi, comme pour moi, 
de nous engager sur un nouveau chemin, 
enivrés de l'amnésie de nos sentiments. 

J'oublie.
Le ressenti
Ment.

Ce chemin, nous l'arpentons déjà.
Loin des effusions. 

Loin de la fusion
de deux cœurs 
à l'affût. Fut
il au moins là, ton cœur ? 

Je ne sais plus
ce qui fut.

Je n'rime plus avec Tu ;
je ne fuis plus.

Confus sur ce qu'on fut,
le cœur à cru,
je tombe des nues.

C'est l'âge.

Avec l'éloignement, 
après ces deux amants
qui s'attirent, 
nous voilà deux aimants
qui s'font fuir ; 
nous voilà deux hainants.

Qui s'déchirent. Mais j'ai des choses à t'dire.

Des choses où je crève 
Quand j'les garde pour moi seul. 

Des choses comme un linceul.

T'as ta rancœur tenace,
moi mon cœur boit la tasse.

Je n'ai pas pour coutume d'être banal. 
Mais laisse-moi un instant
être tout à fait anodin.

Et dire : 

Au cours de ces cinq mois, 
j'ai fait des erreurs. 
Beaucoup d'erreurs. 
Presque trop d'erreurs.

Au cours de ces presque six mois, 
tu as fait des erreurs. 
Beaucoup d'erreurs. 
Trop d'erreurs.

Moi cette âme decharnée, 
moi ce cœur déchiré, 
moi ce corps abîmé
qui ai tenté 
en vain 
de donner un amour
qui s'était fait la malle.

Toi ce visage fermé,
toi cette ombre déguisée,
toi cette silhouette masquée 
qui as fini 
enfin
d'épuiser les toujours
de nos passions étales.

Je t'ai aimé comme jamais je n'avais aimé. 

Mais sans y parvenir.

A trop panser mes maux,
du mot j'ai perdu l'sens.

Le sens du mot "aimer".
Je panse encore mes plaies.

Après notre rupture
(ou du moins j'imagine),
j'ai cru que ton absence 
allait repeindre le monde 
aux couleurs d'origine.

Il n'en fut rien.
J'ai revu les couleurs
mais tu n'y es pour rien.

Les images d'un viol, puis l'isolement. 
J'ai sombré
avant même de t'rencontrer. 

Puis j'ai ouvert cette porte et j'ai cru, 
n'attendant pourtant rien,
et le cœur à cru,
trouver sur le seuil mon sauveur. 

Ce n'était pas ton rôle. 

Personne ne nous sauve jamais. 
On se sauve soi.

Encore faut-il
le vouloir. 
Ne pas se voir futile
dans le miroir.

J'avais plus envie d'vivre. 
J'avais plus envie d'rire.
Alors comment t'offrir 
cette vie que tu voulais ? 

La mienne n'avait plus qu'un goût
lointain et hostile.

J'croyais qu'ta présence résoudrait tout. 
Que j'retrouv'rais le fil.

Erreur.

Me r'trouver était un défi plus grand 
que notre amour. 

Me r'trouver
c'est affaire de jamais ;
c'est affaire de toujours.

Je ne suis pas comme toi : 
je ne suis pas de fer.

Me r'trouver
c'est à faire.

J'ai voulu m'envoler.
Ça t'a rendu violent :

les insultes
les humiliations
la négation 
d'un passé constamment evoqué. 

Je croyais à tort 
que le rendre plus présent 
m'aiderait à mieux l'endurer.

Je ne t'en veux pas. 
Je n'nourris ni haine ni rancœur.
Juste le regret de n'avoir jamais été
celui que je te devais. 
Si tant est 
que l'on se soit déjà dû quelque chose.

Je n't'aime plus comme avant
mais même si ça me pèse,
je t'aime encore.

Ca t'fait une belle jambe hein ! 

A moi aussi.

Nous voilà tous deux là 
où nous devons être. 
Loin l'un de l'autre. 

Et loin d'un nous
à peine effleuré.

Nous voilà loin l'un de l'autre 
Et proches de nous-mêmes. 

Tu avais raison : nous n'étions 
pas faits pour être ensemble. 

Quand bien même j'eusse été réellement moi.

Quand bien même "Tu" eût été là. Eût été toi. Eût été un "Tu" qui ne se tut pas. 

Eût été un "Tu" qui ne me tue pas.

Je t'en prie. Ne me déteste pas. 

Accorde-moi l'indifférence que ton bonheur réclame. 

Car malgré tout c'que l'on s'est fait, 
malgré tout c'que je ne t'ai pas donné,
malgré les guerres, les courtes paix

je te veux heureux.
Vivant avec les autres et non contre moi.

C'est là l'ultime preuve, 
et l'épreuve ultime, 
de mon affection.

Nous savons tous les deux que 
"Tu" a menti quand il a porté plainte :

je ne l'ai jamais touché.

Ni donné de coups de pied. 

Ni de coups de poing d'ailleurs. 

Je ne le connais pas.

J'ai affronté ses mensonges 
sans ressentiment aucun.

J'ai affronté leur verdict
sans ressentiment aucun.

Ce verdict
symbole des vérités factices :
tout est à l'envers
Dicte 
Moi l'injustice 
Et je condamne !

La balance penche.

Délation 
majeure : 
interdiction
De travailler avec des mineurs.

Phase germinale de ma vie.
Je retourne au charbon.

Mais c'est pas facile !

Je ne suis coupable de rien. 
Pourtant, je me sens un rien coupable.

C'est sans doute le prix à payer pour t'avoir aimé.

Maintenant, 
du plus profond d'un corps ranimé, 
du plus entier d'un cœur de nouveau pulsatile,
je te souhaite le meilleur. 

Je te souhaite un garçon 
qui t'aime et que tu aimes.
Un garçon
qui honorera la promesse 
d'un amour bien plus essentiel
que le poison des haines.

Notre temps ensemble est mort !
Vive le temps !

Et puis vive la vie !

La mienne dans une nouvelle ville,
la tienne que je te refile.

Je n'emporte rien de toi
car je te dois au moins ça :

te rendre tout à fait à toi-même. 

Bien à toi et bien sans toi,

Hugo

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