UN DESTIN COMMUN - 10 - Le rapport à l'origine

L'entretien avec Delphine Horvilleur que publie la Revue du Crieur permet de vérifier que un discours purement laïc sur la liberté peut n'avoir pas moins de force et de perspective d'avenir qu'un discours plein d'intelligence qui se nimbe encore d'une coloration religieuse et conserve un lien avec à une parole divine.

 

         S’ouvrant sur un entretien avec « la Rabbine » Delphine HORVILLEUR,  la   « Revue  du Crieur » de juin 2019 situe la question que chacun doit se poser à la hauteur exacte où elle sera porteuse d’avenir quand le grand nombre consentira à élever son  regard : « A quelles conditions l’origine peut-elle être une porte d’entrée vers l’avenir ? ». De quelle promesse notre origine est- elle porteuse ?  Et Delphine Horvilleur d’insister : Il appartient à l’homme et à nul autre d’accomplir cette promesse.

            A l’heure où les perspectives environnementales sont sombres et où les commentateurs les plus éminents constatent que l’image du futur en se retirant manque cruellement à l’homme il est primordial de répondre à cette question.

            En générant « à l’intérieur de nos pensées religieuses une théologie de la responsabilité, une théologie de l’action » répond Delphine Horvilleur (p. 21). En déployant toutes les ressources de la liberté humaine découverte comme animant cette origine, en son immanence même, tente d’attester ce blog en chacun de ses billets.

            Avec, dans l’une et l’autre perspective entrevue, espérance puisée dans le divin là, espoir fondé sur la raison ici,  une certaine assurance que, pour reprendre les termes de l’interviewée, « viendra un monde de complétude et d’unité ».

            Pour ce venir les deux voies convergent,  prenant appui sur la même force, la liberté, une vertu de tolérance, préférons le mot bienveillance, encore à éprouver, comme est à construire l’acteur sur lequel tout repose, le sujet, le « je ».

 

La liberté comme force

 

            La liberté est bien cette entité que l’on retrouve dès que l’on tente d’approcher le Réel, qui est le cœur de la religion promue par l’entretien comme de l’espoir s’efforçant dans ce blog, lieu où l’une et l’autre peuvent parfaitement se conjuguer.

 

            Pas la liberté de la possession, de la décadence, celle de l’embrassement, de la progression, une liberté donnée, partagée, pas une liberté captée.

            Que la liberté soit absolument originaire est l’idée fondatrice de ce blog (v. notam. Billet du 20 février 2019). Qu’elle puisse puiser dans la pure immanence la puissance que l’on peut prêter à une filiation qui lui serait reconnue avec le divin est la conviction qu’un long parcours m’éloignant de ce dernier a ancré en moi. La substitution d’un principe libérateur à un principe créateur s’est affirmée  pertinente. Qu’elle puisse recevoir une garantie théologique serait un apport inestimable à condition de ne pas faire de l’énigme qui nous suscite le mystère qui nous ensorcèle. Un ré-enchantement est possible, nous verrons pourquoi.

            En ce qui concerne la liberté, il suffit de noter ici que si il est dit que «  la Révélation est l’annonce d’un Dieu qui libère » la proposition qui la complète exprime beaucoup mieux me semble-t-il la véritable pensée de l’auteur : « C’est une révélation qui est celle de la liberté » (p. 27). Car ce que le Dieu juif peut libérer est une liberté qui lui préexiste, celle qui vit en l’homme et par l’homme, par laquelle et pour laquelle celui-ci est, qui lui est constitutive, qui a bien de « divin » sinon un caractère du moins un parfum dont il convient de flatter l’effluve afin de la faire vivre en l’homme. C’est en se rapprochant de son  Dieu, en sa vérité, que le croyant se verra suscité à mettre en œuvre sa liberté, comme le laïc peut retrouver l’élan en reprenant conscience d’être, qu’être n’a rien de banal, et par cela libérer en soi un accueil, un partage, une communion.

             L’entretien porte nominalement sur « l’avenir des religions ». C’est tout autant l’avenir du monde qui est en jeu. Dès le début de l’entretien le lien avec le discours politique est affirmé. Le refuge dans le passé d’une certaine pratique religieuse, si contraire à l’élan premier, est fustigé (p.6 et 7). Et  je ne peux réfréner mon effroi  de ressentir comme un même manque de futur les hommages incongrus rendus à Jacques Chirac  au moment où ces lignes s’écrivent ; il faut être tombé bien bas pour placer ce dernier là où une ferveur bien artificielle le situe.

 Restituer à la liberté sa vraie place renforce le caractère sotériologique de la création, le caractère salvateur de tout mouvement d’émancipation .Le rapport à l’origine, à la racine, est vivifiant, indispensable et l’on pourrait dire sauve d’un enfermement mortifère. Rien d’étonnant alors si l’entretien s’inscrit dans une dimension eschatologique, veut donner un sens au futur.

 

La bienveillance de l’approche

Delphine Horvilleur rappelle que le judaïsme « est un chemin particulier vers l’universel » et « ne se vit pas comme un universalisme » (p. 19). La bienveillance, attitude bien plus empathique que la simple tolérance, peut alors caractériser l’accueil de toute parole révélant, simplement rappelant, la promesse de la source.

 Que cette source soit située dans la transcendance (p. 27), s’inscrit dans une pensée de la création, n’est pas une limite décisive à une démarche commune.

D’une part la pensée juive se fait de la création une idée fort complexe, ouverte à bien des interprétations séculières (v. Pierre Gisèle, « La Création », Labor et Fides 1980) et si Delphine Horvilleur peut être qualifiée par certains de « rabbin laïc », cela n’en fait pas une hérétique. « Israël est séparé de l’origine par l’histoire séculière des nations. Son rapport avec Dieu ne sera jamais de nature, mais d’élection » (Gisèle, p. 67).

D’autre part la substitution dans ce blog d’une pensée de la libération à une pensée de la création peut se satisfaire de la renonciation à qualifier le rapport avec Dieu de rapport de nature. Tout rapport à l’origine est un enchantement. Etre ne peut être ressenti par qui en prend conscience que comme un événement miraculeux, celui par lequel la liberté est pour certains révélée et pour d’autres conquise.

 

Il n’en reste pas moins que la tolérance a des limites qui ne peuvent qu’atteindre la bienveillance. Le retour à l’origine,  à la racine,  justifie une certaine radicalité. Le recours à la raison a des prétentions à l’universalité. Entre le dogmatisme et le relativisme la voie est étroite. Les voix ne peuvent être que multiples mais s’il en est que « malheureusement » (p. 10) on entend davantage, il importe de leur interdire de ne pas dominer ? La raison n’est qu’un juge de paix, elle n’impose aucune idée de juste, elle dénonce le mensonge, elle dévoile le préjugé.

La bienveillance n’exclut pas la radicalité inscrite dans la proximité avec l’origine, la racine. L’entretien est un appel répété à ce que le passé n’occulte pas l’avenir et à imprimer au maximum celui-ci dans le présent : « Pour être un enfant d’Abraham, il faut être capable de réitérer le geste qui a été le sien, c’est-à-dire de se poser la question de savoir comment, nous-mêmes, on peut se mettre en route et quitter le monde qui nous a donné naissance». Etre fidèle à l’origine c’est « tendre vers la terre promise » (p. 8) et l’on peut lire que cette fidélité ne peut se satisfaire d’une contemplation lointaine mais engage  à commencer dès maintenant à  réaliser la promesse.
          Le vécu du moment est celui « de la brisure, de la faille » et dans la marche vers  la complétude il y a d’abord à « réparer » (p. 21). Cette liberté constitutive de l’homme désigne celui-ci et personne d’autre, chacun de nous, comme acteur de cette réparation (p 19).

 

Le « Je» acteur

 

En cette désignation de l’individu, du sujet, de la personne comme vecteur du « salut » est la meilleure démonstration de ce que l’universel se conjugue avec le particulier, voir ici la singularité. Il est vrai que la part communautaire de la personne chère à Mounier se fraye difficilement son chemin et que l’agir « subjectivement » de la première Thèse sur Feuerbach n’a pas réussi à se greffer sur sa « racine » libératrice. En ce qui concerne Marx ce blog a déjà suggéré que l’impossibilité  d’opter entre le matérialisme plat de Feuerbach et l’idéalisme aérien de Hegel en est une raison de l’échec. Il faut certainement beaucoup de réalisme pour estimer l’existant digne d’une origine sublime et un brun d’idéalisme pour lire en ce sublime le rayonnement d’un être-liberté. Ce blog s’est construit sur cette double conviction, fruit d’un engagement vital. Il faut parfois assouplir l’intégration entre l’ontologie et l’épistémologie chère à Claudine Tiercelin.

« La question est de savoir comment toi, le sujet, tu vas entendre la parole… ».  La parole de la révélation de Dieu disant, sur le Sinaï,  « Je » ; il ne pouvait dire je suis, l’hébreu ne le permettant pas, mais il voulait se présenter non comme un  ego mais comme un je partageant l’être avec son  auditeur (p.23). La parole du fond  des âges te disant que tu es fils de liberté, responsable de toi et de tout autre, libre dans la mesure où tu porteras la liberté à la portée de tous, ne supportant aucune exclusion. S’il est des témoignages sur Chirac, malgré ce que j’en ai dit, qui sonnent juste celui du fondateur du Samu social est exemplaire montrant le maire de Paris s’insurger à l’encontre de l’idée que des habitants de la rue puissent être considérés comme des « illégitimes ».

Sont  ici stigmatisés tous les communautarismes, les totalitarismes, les populismes qui nient l’apport indispensable, inestimable,  de la voix singulière et l’étouffe .  « Cette négation de ce que peut être la contribution de l’individu du sujet constitue la pathologie et le drame de notre temps… » (p 12). Quand le grégarisme est la seule source de rassemblement la raison perd pied.

La dynamique de l’avenir est celle qui libère la parole à la première personne de la chapelle où l’on veut l’enfermer. Le bien être éprouvé lors du retrait du voile que chante l’exergue du billet du 20 février précité illustre cette ouverture à l’autre en laquelle Delphine Horvilleur voit un apport du féminin (p. 23).

L’heure est de vivre non pas dans une déploration « victimaire » (p. 21) mais dans un horizon d’espoir. Abraham le stérile devient père (p. 22). En l’origine n’est pas l’accomplissement mais le matériau confié à la liberté de l’homme pour magnifier son habitat, l’embellir et s’y complaire.

 

 

 

 

 

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