Naissance de l'univers - Au delà de la limite

La flèche du temps conduit celui-ci au delà de ses possibles interruptions.

 

         Il y a un grand trou blanc, celui de notre ignorance, dans lequel un œil averti peut distinguer cette « coquille de noix » que Stephen Hawking hérite de Shakespeare et d’où un jour Hamlet va pouvoir contempler et penser un espace infini.

            L’image de la coquille figure dans l’ouvrage posthume du génie de la physique : « Brèves réponses aux grandes questions » (Odile Jacob 2018), p.65 et auquel va oser se confronter un nain. Réagir à quelques propositions de cet ouvrage va permettre de se familiariser avec ce lieu peu familier en lequel se meut ce blog, celui où le fini cherche à fréquenter l’infini.

            Le terme « naissance » a été préféré à celui de commencement car il désigne un événement qui est davantage qu’un départ, un premier accomplissement. Comme la source est jaillissement d’une eau dont on s’abreuvera sans que la soif lui demande raison. En bon scientifique Hawking cherche lui un commencement, vainement et il ne pourra que dire « je pense que l’univers s’est créé spontanément à partir de rien » (p. 52). Que ce rien est pauvre ! Faute de saisir cet au-delà de la limite auquel ne peut accéder la science il dissimule l’ignorance de celle-ci derrière une spontanéité qui ressortit bien de cet au-delà que le recours au terme être, en sa désignation de l’éternel, assume. Ce faisant, ce recours enracine l’univers dans le terreau inépuisable d’une moisson dont l’amplitude infinie ne se fera connaître qu’en en déployant toutes les magnificences.

            Le recours à la spontanéité est immédiatement suivi de la remarque : « La notion fondamentale de la science s’appelle le déterminisme », c’est dire que la science épouse un système causal strict et se comprend alors le désarroi du savant devant ce qui est sans cause, sans cause première, ce qu’exprime le terme spontané dont la non-signifiance alors totale permet d’éviter l’aveu d’une limite de la connaissance scientifique.

 

            Quel pourrait bien être le contenu de la coquille de noix ?

            Afin «  de rendre compte de l’ameublement ontologique du monde », indique Claudine Tiercelin, « il nous faut au moins trois types de realia , des qualité sensibles….des réactions dynamiques…de l’intelligence qui apporte du sens… » (Ciment, p. 348). Pour Frédéric Nef l’époque, très sceptique, se prête mal à une métaphysique de type holiste, la métaphysique se fait donc atomiste. D’où sans doute le recours ici à la découverte d’un monde de particules, les realia. Aucun type d’ameublement n’a une brevetabilité assurée. J’ai pu moi-même subsumer les realia sous les catégories plus classiques de matière (élément physique), énergie et rationalité. Hawking quant à lui énumère trois « ingrédients » : matière, énergie et espace (p. 53). Plus significatif des différences sont les relations établies entre les catégories, les regroupements auxquels se prêterait mieux sans doute un système particulaire.

            Le regroupement le plus significatif qu’opère Hawking  est celui qu’il déduit de l’équation de Einstein unifiant quasiment masse et énergie. Seuls subsistent deux ingrédients, l’énergie et l’espace, dont l’apparition spontanée coïncide avec le Bing Bang (54). Le monde fini – l’univers - commence alors, et avec lui un temps compté, mesurable et limité, avant lui il n’y a rien et l’explosion qui le produit a des effets bien mystérieusement gigantesques. L’univers est physique, l’espace est le lieu où l’énergie s’épuise comme en tout système causaliste les effets finissent par épuiser la cause. Quand celle-ci est infinie comme chez Spinoza l’explosion est infinie, elle est l’expression d’une puissance qui comme il est dit « s’épuise dans son acte », mais le retentissement de celui-ci est infini. L’hypothèse d’une source infinie écoulant son breuvage dans des rythmes appropriés aux convives appelées à étancher leur soif a sa place.

            Elle est satisfaite par un certain ameublement de la coquille de noix.

            S’y découvrirait le principe-source,  qui est de toute éternité, intarissable, dynamisme pur, entièrement disponible à ce qu’il rencontre,  libérateur.

            Ce qu’il rencontre -  matière, embryon, de pensée, intelligence, rationalité - se meut dans un espace et une temporalité.

            Tout cela est sans limites, ce qu’exprime le terme infini. Dire que le temps est infini constate cette nécessité de pensée :  inhérent à l’être il n’a pas de commencement mais à partir de lui parler de commencement prend sens. Le temps prend l’allure d’un principe ordonnateur dans un monde sans limites et par cela en désordre. Le mariage du temps et de l’infini relève, dans tous les systèmes de pensée, laïcs ou religieux, de la quadrature du cercle. Le temps est mesure, l’infini n’est pas nombrable. De là, sans doute les multiples points de vue sur le temps qui, malgré l’apparence, ne sont pas tous incompatibles Le temps peut être visée d’un infini sans consentir à la négation de lui-même que cela comporte. Le mariage demande à chacun des concessions. Quand il n’y a pas d’arpenteur, le temps peur s’oublier. Un temps sans fin n’est pas un temps imperturbablement linéaire. Il demeure néanmoins irréversible, suivant sa flèche (Marc-Lachièze-Rey, présentation, Hawking- Penrose « La nature de l’espace et du temps », Gallimard 1997).  La question de Kant se demandant  à quoi Dieu peut occuper son temps infini paraît incongrue (Hawking, p. 67).

Partant dans ce blog de ce qui se constate, la possibilité de multivers n’est pas envisagée. Le terme univers désigne ainsi la totalité de ce qui pour nous est l’existant,  divers et UN,  est déjà et depuis toujours là, concentré, codifié, échappant sans doute à toute représentation : matière, porteuse de sa propre énergie, se conjuguant au dynamisme propre à l’élan vers l’être, en sa loi de liberté que Spinoza nommera effort de persévérance, conatus, appel à croître, sans véritable définition du croître, guidé par une intelligence qui se révélera fragile.

            Chez Hawking également est une normativité, une rationalité mathématique ultra précise, se traduisant en équations complexes, appelée lois de la nature. Celles-ci n’ont pas trouvé place dans la nomenclature des ingrédients, sans doute parce qu’elles n’appartiennent pas au « rien », que celui-ci n’est pas vraiment rien, car elles sont là avant le Bing Bang, présidant à l’explosion et à la structuration de ses effets, que la spontanéité obéit à un ordre.

            A vouloir méconnaître celui-ci a peut-être conduit à ignorer cette autre rationalité, qui donnait sens au dynamisme libre de l’être mais qui n’est pas de constitution physique, échappe au déterminisme et devient œuvre d’une conscience.

            A un moment où s’approche sans doute la possibilité d’une disparition momentanée de la conscience et où « le temps » va être appelé à reconstituer l’habitabilité de la nature hors des regards lui donnant corps, Hawking nous offre au moins, par la métaphore des trous noirs en lesquels s’anéantit son temps, de quoi consentir aux ruptures et mettre à profit le long  mais indolore silence qui nous sépare d’une renaissance.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.