UN DESTIN COMMUN - L'ESPRIT ET LE COSMOS. - Le règne de la liberté.

L'ordre naturel a une base à la fois matérielle et immatérielle,physique et spirituelle et offre à la liberté le terrain d'une irrésistible expansion.

 

            Mon intitulé reprend le titre d’un livre de Thomas Nagel. Dans ma quête auprès des philosophes pour y glaner une bonne parole voici que je tombe sur un auteur qui pense l’exact domaine où je tente de bricoler une cohérence. Le sous-titre recentre sur mon point de vue spécifique. Il n’a que l’apparence d’un fâcheux oxymore, car si la liberté est bien appelée à régner c’est en abolissant  ce qui dans un règne est domination pour ne laisser place qu’à une pleine émancipation. Elle est loi qui libère.

            S’efforcer de débroussailler ce domaine n’est pas jeu d’esprit, entreprise esthétique, mais tâche éthique. S’efforcer de lire le Réel pour y conformer l’action afin que celle-ci ait chance de conduire l’homme vers son accomplissement n’est pas instrumentalisation utilitaire de la quête de vérité mais restitution à une entreprise en apparence éloignée des tâches concrètes des hommes de son entière implication dans les souffrances et violences du moment.

 

            Clarifier la relation entre l’esprit et le corps permet de mieux tracer le chemin de comportements humains plus propices à cet accomplissement. La première proposition du livre de Nagel affirme le lien très fort existant entre « la question de la relation entre l’esprit, le cerveau, … et notre compréhension du cosmos tout entier et de son histoire » (p. 9, éd. Vrin 2018). C’est sur cette conviction que s’est engagé ce blog, au risque de paraître très éloignées des luttes concrètes alors qu’il se veut saisir celles-ci au lieu où mieux comprises elles gagneraient en pertinence et efficacité. Ainsi que l’assène Nagel, une conception erronée conduit à une impasse. Je me permets d’ajouter, celle en laquelle l’humanité est engagée.  

La clarification proposée prend départ de la réfutation de la conception réductionniste faisant de la matière le principe unique. Ce principe, la « base commune » (p. 26) de l’existant, est complexe, plural, comporte des éléments tant immatériels que matériels. L’exprimer sous forme de dualité n’en doit pas occulter l’infinité des combinaisons le constituant .  « L’ordre naturel n’est pas exclusivement physique » » (p. 29).

 L’ordre physique lui-même est dual, et sans doute  infiniment composite. Une double explication, ondulatoire et corpusculaire, peut rendre compte de la lumière. Elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre postule Niels Borh quand il invente le principe de complémentarité.

S’agissant ici de catégories scientifiques on peut s’attendre à une certaine détermination. Dans une conférence de 1927 Borh déclare cependant que ondes et particules sont « des abstractions, leurs propriétés étant définissables et observables uniquement aux travers de leurs interactions avec d’autres systèmes ». On n’incriminera pas alors l’indétermination des catégories métaphysiques. Des métaphysiques atomistes font appel à des particules, tel le trope, considérablement dématérialisées,  « l’esprit », qui « est central » (Nagel, p. 28), se logeant au cœur de la matière, et celle-ci étant toujours au soutien du premier.

Le monisme lui-même dans lequel s’intègre la conception proposée ne s’oppose pas à la complexité dès lors qu’elle s’inscrit dans une homogénéité des éléments mêlés, aucun n’ayant un caractère transcendant, surnaturel, subordonnant d’autres à une quelconque supériorité ou antécédence. Le monisme chez les spinozistes contempteurs du dualisme de Descartes peut à bon droit être qualifié de duel, et pourquoi pas trine ou davantage.

 

Aussi est-on surpris que Nagel ne paraisse  pas concevoir un avant le Big Bang : « …nous sommes le produit de la longue histoire de l’univers commencée avec la Big Bang… » (p. 49). Ce Bing Bang s’est sans doute produit à partir des éléments composant la base originaire complexe qu’il envisage, à la fois « corps et esprit ». Il peut être considéré comme un état, un moment de cette base. Celle-ci le précède et on ne peut lui prêter un commencement. Cette absence de commencement est à méditer et constitue l’énigme, l’étonnante aventure de  ETRE. En n’affrontant pas cet énigme Nagel se prive des ressources d’une ontologie radicale. Celle-ci, à défaut de pouvoir dire pour quelles raisons les choses sont, devrait pouvoir extrapoler, à partir de ce qu’elles sont, les conditions minimales pour qu’elles soient et les vouloir telles qu’elles promettent d’être en leur meilleur développement. Et cependant Nagel ouvre la voie à une telle extrapolation : « les processus doivent être repensés à la lumière de ce qu’ils ont produit », et ce qu’ils ont produit, l’existant, est gigantesque, en splendeur et en horreur. Or si  cet existant n’est pas le fait d’une puissance créatrice non-crée, il ne peut être lui-même qu’un incréé travaillé par des forces en libérant toutes les potentialités, une puissance libératrice. Et l’on peut voir en celle-ci l’essentielle source animant en chacun cet effort (conatus) vers le plus-être qui peut être nommé liberté.

 

Ce qui produit la splendeur peut, en sa liberté, éradiquer l’horreur. C’est ici que se situe l’évolution que Darwin a  placé en colonne vertébrale de l’arbre de vie. A une conception purement matérialiste de cette évolution, il, s’agit de substituer une conception qui selon les prémisses empruntés à Nagel fera place au champ que couvre le terme « esprit » et selon l’ontologie défendue dans ce blog accordera à la liberté toute sa vraie fonction.

Une relecture du principe de complémentarité jette une lumière sur l’élargissement du socle sur lequel peut s’édifier l’évolution. Le naturalisme matérialiste doit s’enrichir. Le principe de complémentarité paraît favorable à un tel enrichissement puisqu’il permet la prise en compte d’entités apparemment exclusives l’une de l’autre, ondes et particules, ce dont la métaphysique peut s’autoriser à concevoir corps et esprit à œuvrer unis. Cependant Borh a longtemps pensé la physique quantique encore trop mécaniste pour s’intéresser à une biologie qu’il voyait reposer sur un principe échappant au mécanisme. Ce n’est qu’en 1932, à la veille de sa mort, qu’il ouvrit la voie pour que les physiciens s’autorisent à s’impliquer dans les recherches biologiques et que la biologie moléculaire puisse naître ( v. Hervé Leguyader, « Penser l’évolution », chapitre 16).

Eclairée par la physique quantique la théorie de l’évolution n’en reste   moins impuissante à expliquer des traits « tellement remarquables qu’ils ne peuvent être purement accidentels » (Nagel, p. 15). L’explication manque encore à tous. Borh et Nagel savent ce qu’ils refusent dans ce qui leur apparaît la direction qui pourrait être prise pour accorder une certaine finalité sans adhérer au finalisme. Borh cherche la force qui n’aurait pas le simplisme de celle qui inspire le vitalisme. Nagel le principe téléologique qui appartiendrait cependant à l’ordre naturel et laisserait celui-ci obéir à la fantaisie.

Sans prétendre pouvoir concourir avec ces grands esprits, ce blog a soulevé les mêmes questions et a tenté un éclairage. Il se voir encouragé sur le questionnement, il n’était pas oiseux, et même sur une voie pour y répondre, celle de l’atomicité, métaphysique cette fois. Le niveau microscopique est bien le seul où se peut « complexifier le caractère immanent de l’ordre naturel » (Nagel, p.22). Delbrück, l’un des physiciens les plus éminents engagés dans la recherche biologique, s’est assigné de rechercher « les traits d’atomicité typiques à l’organisation des êtres vivants » ( Le Guyader, p. 264). L’un de ces traits pourra peut être se reconnaître dans ces traces de préformation qui se découvrent dans notre appareil génétique.

Une puissance libératrice est apparue constituer l’énergie commune donnant force et élan à l’odyssée du cosmos, de la vie et du psychisme, liberté à ce niveau. Elément d’une complexité originaire et peut-être son fédérateur, elle répond par ce trait à l’essence que les plus grands penseurs reconnaissent à la liberté-idée, originaire et incréée, à la fois intemporelle et ouvrant l’histoire. On notera que par ce trait elle répond à cette condition que toute explication, « toute compréhension  devrait avoir une dimension historique et une dimension intemporelle » (Nagel, p.16).

On notera que par cette proposition Nagel ne fait plus du Bing Bang un -commencement absolu. Le caractère absolu est au surplus la négation de l’idée même de commencement, négation impliquée par cette autre idée qu’est l’intemporalité, équivalant de celle d’éternité. Donner un caractère éternel au temps a été la résolution de ce paradoxe, la coexistence d’une dimension historique et d’une dimension intemporelle. La temporalité est alors reconnue, découverte pour ainsi dire, comme élément de ce complexe qu’est l’existant qui est. La liberté-puissance, avant de devenir la liberté-valeur, emporte en son sillage le temps et l’espace, lieu physique de son développement ainsi que l’immatérielle richesse, horizon  d’exercice de sa capacité de renouveau.

La liberté est originaire. Causa sui dirait Spinoza, mais elle répugne à tout système causaliste, elle est. Etre c’est se découvrir liberté, c’est surgir à l’infini des possibles et il n’est qu’un impossible, se refuser à la liberté, renoncer par là à être. Et c’est pourquoi si la lecture de l’évolution ne peut se plier à aucune téléologie, il y a indétermination totale,  rien n’y peut relever de l’accident. La liberté oeuvre, en sa détermination irréductible à croître en chacun et en tous, et en chacun à grandir en singularité et en communion.

Les hommes aujourd’hui sont en refus de liberté.

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