UN DESTIN COMMUN - 12 - D'un temps éternel

Le temps ne passe pas, nous le parcourons. La tâche est de donner à l'hitsoire un sens.

 Ce thème a toujours été sous-jacent dans ce blog. Il a été directement abordé dans le billet du 15 février 2019. Il est au cœur de la plus concrète des questions que l’on puisse se poser car en premier lieu il nous fait prendre la distance qui seule permet de bien voir une situation et tout particulièrement la nôtre. Il invite en second lieu à garder à l’esprit en toute circonstance pour la bien appréhender cette proposition iconoclaste car contre-intuitive, mais pas davantage que celles nous faisant admettre que la terre n’est pas plate et que c’est elle qui tourne : le temps ne passe pas, nous le parcourons.

 

            Prendre distance. Cela permettrait de ne pas oublier, sitôt en avoir été convaincu par des arguments irréfutables, que la sous-espèce animale que constituent les humains est en danger. Et l’oubliant de s’enfermer à nouveau dans sa petite sphère de pensée pour prendre part à cette cacophonie qui interdit à l’humanité le minimum de consensus pour faire face au défi climatique. Cet enfermement, Demorand à 7h15 sur France -Inter en a donné, le 28 novembre, un aperçu saisissant et m’a projeté vers la présente écriture.

            Cet enfermement il est le propre de beaucoup de grands esprits. J’en suis un très petit et je m’efforce de recueillir leurs miettes, mais de ces miettes je ne sais pas faire pain car il manque le levain. Le billet qui précède celui-ci en témoigne.

            En témoigne également ce débat lors de « La Grande Librairie » du 27 novembre, entre Hubert Reeves et Pascal Picq. Reeves pense que les évolutions qu’un Darwin pourrait découvrir dans toutes les exo-planètes de l’univers ressembleraient à la nôtre. Picq pense que ces hypothétiques évolutions divergeraient probablement beaucoup l’une de l’autre.

            Ce débat, bien que « sur la comète » est au centre de mon questionnement. Car il y s’agit bien de savoir quel degré de nécessité et quel degré de hasard imprègne cette évolution, et ceci pour prévoir le mode de comportement le plus adapté à notre hypothétique devenir. La prévision oscille entre une extinction prochaine de l’espèce et la subsistance d’une petite minorité d’hommes. Dans ce second cas j’espère que les survivants s’inspireront des idées défendues dans ce blog et dans de multiples lieux pour orienter l’humanité vers son meilleur. Dans le premier cas ce blog ne ferme pas la porte à la possibilité d’une nouvelle humanité, ce qui suppose une certaine dose de nécessité dans le phénomène évolutif et ne reculant pas devant le paradoxe ce blog donne un  nom à cette nécessité, celui de liberté.

            Tout le monde ne partagera pas cet espoir d’une pérennité de l’humain. Pierre Rhabi rappelait  dans « La grande librairie » cette boutade : que la disparition de l’espèce humaine serait fête pour la nature. Une prémisse de ce  blog (1er billet de sa reprise le 13 février) était de considérer l’humain comme un couronnement de cette Nature. Voir disparaître avec satisfaction cette « surpuissance » qui caractérise cet humain, elle était stigmatisée hier soir en son usage destructeur, c’est aussi désespérer de la voir s’exercer dans sa dimension glorieuse. La fête, la nature ne pourrait pas la fêter, elle serait amputée non seulement d’un miroir mais de son poète.

            Le débat entre Reeves et Picq, pas davantage que celui ouvert par Thomas Nagel (billet précédent), trop enfermé dans l’espace des sciences physiques, ne pouvait être situé dans sa véritable dimension faute de considération sur la temporalité que l’ontologie peut seule penser. Il nous faut ne plus voir passer le temps mais le parcourir.

 

            La conjugaison de l’éternel et du temporel a toujours été une pierre d’achoppement de la pensée humain.

            Soit est privilégiée l’éternité d’un pur esprit, le temps terrestre devient un ersatz, un espace de signes, que l’on dira sacramentels les prétendant dotés d’une efficacité qui se fait beaucoup attendre (V. Philippe Roqueplo, « Expérience du monde : expérience de Dieu ? », Cerf 1968, deuxième partie : « Pourquoi le terre si c’est le ciel qui compte ? »). L’histoire des hommes n’est qu’un exil et perd toute consistance. L’évolution est le fruit d’une intention extérieure et non d’une liberté.

            Soit est érigé en seule réalité un temps cosmique, purement physique, que Thomas Nagel voit légitimement et non sans raisons, certes non contraignantes, impropres à expliquer la conscience, la cognition et la valeur. Se dotant d’un commencement arbitraire, le Bing Bang, survenu à partir d’un rien qui préfigure le néant auquel il est appelé, ce temps appartient  à une pure contingence se refusant à toute intelligibilité, tout sens.

             

            Alors en ce vide si encombré de nos fuites multiples mais si propice à la culture de nos espoirs s’ouvre une interrogation à laquelle Nagel invite à répondre. Une interrogation sur ce qui peut venir  le combler, lui que laisse l’abandon d’un théisme déjà si lointain et d’un naturalisme si borné. Quelle alliance, que l’on ne dira pas nouvelle mais retrouvée, peut-on entrevoir entre ce cosmos et cet esprit et qui permettra de nommer nos espoirs espérance  tellement ils sont vastes bien que rationnellement fondés et ouverts à toutes nos ambitions ?

            Le temps est venu de changer le monde, sans renoncer comme Marx le fit malencontreusement à le comprendre. Le comprendre pour le mieux édifier, le changer pour lui restituer son intelligibilité. Alors sa propre lumière l’illuminera.

            Et s’en sera fini de la querelle entre les adeptes de la verticalité et ceux de l’horizontalité. Non seulement parce que toutes dominations éradiquées tous seront à cette grande hauteur vers laquelle il ne sera plus utile de courber la tête mais parce que regarder droit agrandira la vue. Un matérialisme trop historique ne conduira plus certains de ses plus ardents promoteurs à désespérer de leurs violences passées en s’en remettant à une sagesse toute verticale démissionnant des tâches terrestres. Un idéalisme trompé après avoir conduit certains esprits religieux à rejoindre le combat des premiers, ne les incitera plus à dénigrer une horizontalité à leurs yeux dépourvue du sens qu’ils ont été incapables d’y insuffler.

            Lorsque dans ce blog je me suis interrogé sur ces carrefours que l’homme aurait mal négociés, celui où il s’est agenouillé pour se reconnaître homme devant un  créateur a été consigné. La consigne est levée. La liberté s’offre par chacun à tous. Le temps pour la vivre est long.

 

            Pour approfondir

 

            L’une des question où l’alliance corps/esprit offre un lieu d’observation précis est celle du rapport entre la pensée, l’image mentale et le processus physiologique qui l’accompagne dans le cerveau. La pensée montre Nagel, sans peut-être parfaitement démontrer, ne peut-être réductible au neurone. Elle revêt une spécificité inexpliquée. D’autres diront qu’elle en émerge, mais le processus d’émergence demeure obscur. Nagel donne une analyse intéressante de la théorie « de l’identité psychophysique » (p. 60/66). Mais pour qu’il y ait identité il faudrait qu’une propriété immatérielle soit intrinsèque au processus physiologique, ce que le naturalisme ne peut accepter.

            Plutôt que de mixité ne pourrait-on pas se tourner vers l’idée d’une cohabitation distancée. L’étrange parallélisme entre les deux essences qui chez Spinoza forment l’exprimé de la substance, l’étendue et la pensée, mérite sans doute un détour.

 

             Le prologue du quatrième évangile enferme des pressentiments où nous pouvons, comme Habermas, rechercher des correspondances religieuses élaborées par des penseurs de valeur. Ce Verbe qui se fait chair pour éclairer nos ténèbres qui se refusent à lui n’avait pas à s’y penser étranger. Car  le verbe est chair, et la chair est verbe, et les ténèbres en sont illuminées.

 

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