UN DESTIN COMMUN - 2) Le bon et les mauvais libéralismes.

Où s'annoncent le conflit entre les divers formes et fondements des libéralisme économiques et le pragmatisme, représenté par Jonh Dewey et la nécessité d'aller vers une radicalité.

 

«Là où il y a des maître, c’est qu’il y a des esclaves »

 

            Le propos n’est pas de réécrire ici une nouvelle histoire du libéralisme économique, simple, néo ou hyper, d’en faire le panégyrique ou la critique acerbe, elle ne pourrait être que cela, et d’y glisser sa petite pensée. Il ne s’agit pas de répéter mais d’avancer, retenant du passé ses leçons .

            J’écris, rappelons- le, pour une nouvelle humanité et me propose ici de donner suite à l’intention,  indiquée dans le premier billet de cette série, de prendre départ de l’ouvrage de Barbara Stiegler « Il faut s’adapter ».

            Car au moins une chose est certaine, le libéralisme a apporté à l’espèce humaine une mauvaise recette d’adaptation puisqu’il la laisse moribonde.

 

  Le courant du libéralisme économique est décrit en deux moments différents par deux livres. L’Etat en ces deux moments en constitue un pivot, qu’il lui soit demandé d’être neutre ou actif. Dominé par l’argent, lui qui s’affiche comme le représentant de l’intérêt général, est toujours l’auxiliaire des puissants. Ceux-ci dominent le moteur financier du système et soumettent à leur diktat le peuple, même là où le régime est dit démocratique. Ce voile démocratique a pour compagnon économique un marché sensé équilibrer et harmoniser les intérêts individuels en donnant à chacun un juste poids dont les dominants, à l’insatiable appétit, font un poids croupion.
            Situer ces deux courants et interroger leur fondement anthropologique seront les deux étapes du présent propos. La question est de savoir si l’inadaptation de l’espèce humaine résulte d’une erreur, voir d’un mensonge, sur ce fondement.

 

Les libéralismes

Le premier courant ici schématisé est actuellement en œuvre. Ses principaux traits tendent à désigner Macron comme l’un de ses exécuteurs. Grégoire Chamayou dans « La société ingouvernable » le voit prendre départ du rapport publié en 1975 par la Commission trilatérale sous l’intitulé parlant : « La crise de la démocratie, rapport sur la gouvernabilité des démocraties ».
             Les dominants qui composent cette commission se croient et se désirent en effet démocrates, mais tant qu’ils ont la main et leur libéralisme politique est prêt à céder si l’économique l’exige. Trente ans après avoir du faire des concessions, car ils n’ont pas été irréprochables pendant les années de guerre, ils redressent la tête. La social-démocratie leur a laissé tous les muscles pour ce faire. Ils ont trois phobies : 1) Celle de toute mesure pouvant aller à l'encontre "des inégalités naturelles", qui vont être très renforcées par les prérogatives accordées à la propriété  2) Et c'est pourquoi la seconde phobie est celle de toute atteinte au droit de propriété des moyens de production "considérée comme le principe fondamental dont dérivent toutes les autres exigences du libéralisme....". Il est même considéré que en préservant cette propriété "le facisme et tous les élans similaires en direction de la dictature ont pour l'heure sauvé la civilisation européenne" (p. 230). 3) L'autogestion, en effet peu compatible avec la propriété.
         Ils s’emploient donc à échapper à cette contradiction, que déjà Marx avait constaté, consistant à accorder le pouvoir politique aux classes dont il s'agit "de perpétuer l'esclavage social" (p.315, note 10). Voici que l'Etat capitaliste doit remplir deux misions contradictoires : "Aider les industriels privés à accumuler davantage de capital et assurer une loyauté des masses envers le système" (p. 210). Contribuant à perpétuer la « servitude volontaire », thème sur lequel je ne cesse de méditer, les puissants se posent alors la question "Comment faire en sorte que les hommes combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut ?" (p. 257).   Ils se concentrent alors sur des questions d'ingénierie politique (p. 251), notamment en suivant les recettes d'un ouvrage qu'un certain Pirie (qu'il porte bien son nom !) publie en 1985 : " Démanteler l'Etat, théorie et pratique de la privatisation". !!! L’Etat libéral, abandonnant l’économie à elle-même, doit être préservé de toute contestation économique et sociale. Il doit se décharger sur le privé de son rôle social. Mieux vaut la lutte des classes que « la lutte des taxes ».

 

Le deuxième courant est celui dont part l’ouvrage de Barbara Stiegler « Il faut s’adapter ». Ce « il faut » serait l’injonction d’un « néo-libéralisme »  promu à partir d’un colloque tenu en août 1938 autour de l’œuvre de Walter Lippmann.

Davantage que d’un second courant il convient de décrire ici un libéralisme extrêmement bigarré où toutes les influences peuvent se côtoyer dès lors qu’est justifié un ordre favorable aux puissants. Le second courant préconisait la neutralité de l’Etat.  Le second, sous deux formes, lui fait jouer un rôle qui n’a qu’en apparence celui de veiller à l’intérêt commun. Avec « l’ordo-libéralisme », baptisé ainsi par Foucauld et qui a prévalu lors de la construction européenne, il s’agit  sous couleur de garantir la loyauté de la concurrence, d’interdire l’intervention de l’Etat.  Avec Lippmann et ce qui pourrait se nommer un libéralisme « vitaliste », est mis l’accent sur le rôle adaptateur de l’Etat, lequel est appelé à réveiller les hommes de leur torpeur afin de leur faire consentir aux accélérations dues au progrès technique.  Ce libéralisme pourra donc, selon l’orientation, être accueilli par les politiques se recommandant du conservatisme ou du progressisme.

 

Sur le fondement

Il n’est pas inutile ici de préciser son vocabulaire. J’opposerai idéologie et doctrine. L’étymologie fournie un critère simple. L’idéologie, ce sont des idées ; elles sont plus ou moins bonnes, mais la spontanéité l’emporte sur l’argument rationnel. La chose n’est guère différente quand l’idée se revendique valeur. La doctrine quant à elle est savante, docte. Elle ne peut être en ces matières humaines qu’hypothèse, ce que l’idéologie s’avoue difficilement. Elle argumente. Les approximations qui minent les dires de la Trilatérale et de ses propagandistes ont des résonnances idéologiques. On y trouvera plus que des traces d’insincérité. Chez Lippmann la conviction est mieux fondée , étayée. Quant les tenants des libéralismes cherchent leur justification dans le darwinisme, certains instrumentalisent celui-ci, d’autres l’interprètent.

Selon l’interprétation de l’évolution, celle-ci donne raison au fort sur le faible ou à l’égoïste, rationnel selon la philosophie qui règne dans la Silicon Valley, sur le solidaire, ou vice versa. Cette opposition est supplantée avec Lipmann par celle de la stase et du flux, de la lenteur, de la stabilité, et temps  de la rapidité, de l’accélération. Le progressiste appellera à s’adapter au mouvement, à sa grande vitalité alors que celle-ci n’est peut-être que le dernier sursaut d’une humanité exténuée dont a été détruit l’appareil accueillant la vie.

Pour Lippmann l’adaptation se fera dans la verticalité, par un gouvernement des experts, c’est en quoi il redonne un rôle à l’Etat. Il se heurtera à Dewey et au pragmatistes, lesquels s’ils accueillent le mouvement le veulent compatibles avec les rythmes humains, permettant à l’adaptation de s’effectuer « sur un mode horizontal, par l’action spontanée des citoyens er de leurs interactions sociales » (31).

Le pragmatisme, dont j’approuve pour l’essentiel la position, a également échoué, comme la situation actuelle le montre.Les prochains billets de ce blog tenteront de montrer que c’est par manque de radicalité.

Appel à la radicalité

            Etre radical, c’est aller à la racine, et dirait Malherbe, faire accomplir aux fruits  « la promesse des fleurs ».

            J’ai dès le début de ce blog, le 13 février, plaider pour un retour à la source, à sa promesse que j’ai vue grande, à l’être, non substantivé et encore moins hypostasié, pour un recours à l’ontologie.

            Ce recours pourrait permettre de trancher, devant les diverses interprétations données à l’évolution, pour le faible contre le fort, pour l’entraide et la solidarité contre la boursouflure et la compétitivité, pour la tempérance contre l’avidité, pour le bon choix du trop ou du galop, selon le moment du parcours, pour de longs arrêts dans la clairière, pour le progressif sans le progressisme, pour l’exercice du pouvoir dès qu’il permet den ronger un peu les racines, pour la modération des non modérés , pour le réformisme sans les réformistes….

            Pour le progrès qui agrandit l’homme.

            Enfin pour une radicalité ayant conquis la grande majorité des cœurs, « l’intelligence collective » à laquelle renvoie un Dewey , lequel l’oppose à la prétention de l’expert, intelligence reposant sur celle de chacun, de chaque « je », non noyé dans le peuple quand il est masse.

 

            Etre radical ce n’est  être extrémiste que si ce terme renvoie à la violence, à l’impatience, le refus du débat, ces comportements faisant d’une victoire éphémère l’assurance de sombres lendemains. Ce l’est si le terme renvoie à cette qualité rare, insupportable au marais, que sont le refus de la compromission, la révolte contre l’injustice, le choix de la loyauté (v. billet du 1er mars).

 

            Depuis « Nécrologie », le premier billet de cette séquence j’écris, une fiction, lui prêtant beaucoup d’être vraie pour sa première partie, la disparition à court terme de l’humanité. Quant à ce qu’il y ait une successuion, mon ontologie m’en donne l’assurance,  mais elle est sans celle-ci possible : la renaissance d’une nouvelle humanité, dont on peut espérer qu’elle aura gardé mémoire de la première, la nôtre, afin de ne pas reproduire les mêmes errements.

            Sur terrain quasi vierge la radicalité peut alors s’exprimer pleinement. Le droit personnel, droit civil, donne à chaque humain capacité de s’obliger, de se constituer débiteur et de pouvoir faire valoir, comme créancier, l’engagement des autres envers lui (v. billets des 11 et 18 mars). Véritable droit subjectif, droit inné et absolu du sujet de droit, inhérent à celui-ci, ce droit suffit à édifier  et réguler un ordre juridique et économique.
             Alors que « l’accumulation du capital » devrait être considérée comme bien commun, l’invention purement culturelle, par les plus forts et les plus violents, d’un droit sur les choses, droit réel, propriété, vient perturber cet ordre en donnant le pouvoir aux propriétaires sans aucune relation avec leur qualité de sujet. Cependant, ce droit est, on l’a vu, devenu la pierre angulaire du libéralisme économique, sa sacralisation tentant de couvrir son caractère artificiel.
            Redonner la prééminence au droit personnel c’est restituer à l’Etat son autonomie, mise à mal par le pouvoir de l’argent, et le libérer en vue de sa tâche régalienne. C’est favoriser l’horizontalité, la formation « d’une intelligence collective », sur la verticalité, le gouvernement des experts. Si le Big Business réclame un Big Government  (25), des mœurs plus conviviales permet une gouvernance plus douce, « libréfiante » (la seconde lettre vient d’un lapsus de frappe qui a un sens) et non dirigiste.

            La radicalité sera de dépasser le dialogue entre Walter Lippmann et Jonh Dewey auquel nous fait assister Barbara Stiegler. Le premier parce qu’il oscille entre des conceptions successives très différentes pour aboutir à justifier les pires exactions du libéralisme. Le second, car il ne se donne pas les armes philosophiques de son ambition. L’un et l’autre, car ils ne remontent pas à la source, à la racine.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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