A propos des béatitudes, du bonheur peut-être

Ce que Marcel Gauchet ne paraît pas être parvenu à réaliser : "Sauvegarder intégralement par le déchiffrement de nous-mêmes ce que le langage religieux comporte de sens".

 

 9 avril 2019 -Pour poursuivre l’écriture au gré des sollicitations, écriture à laquelle celle d’un blog m’a accoutumé,  je m’apprête à ouvrir un journal. Le premier texte écrit pour celui-ci étant susceptible d’éclairer l’un des thèmes centraux du blog , je le verse dans ce dernier. Je rappelle que celui-ci est écrit dans la perspective d’une probable « abolition » ( v. billet du 18 février ).

 L’un des principaux propos de ce blog est d’étayer  une  idée  autour de laquelle unir tous les militants de l’émancipation hors des eaux tièdes de la social-démocratie.  Il est de fonder une radicalité qui bien qu’il ne consente aucun accommodement avec la relativité, en son projet au moins sinon en ses premiers pas, ne puisse être qualifié d’extrémisme au sens où il pourrait apparaître négliger la considération  portée au choix des moyens. Ceux-ci doivent toujours être conformes aux fins.

Le thème central du blog, en cet objectif même, est, ne mettant pas en cause l’infini comme réalité, d’ignorer l’infini transcendant, celui notamment de la religion, pour opter pour un infini,   lieu où les hommes vivent, l’homme, élément solidaire de la nature et cependant capable de la penser. Alors se décrit un existant toujours là, car il est, être étant sa propriété essentielle, l’infini même où se logent temps et espace, sensible, idéelle, rationnelle et poétique et une énergie altérable, mais toujours régénérée et régénératrice, aspiration suprême en l’homme, que celui-ci nomme liberté.
            Conformer les moyens aux fins consiste donc à libérer en l’homme une liberté trop souvent prisonnière de ces passions que Spinoza appelle tristes ou  d’affirmer cette liberté à l’encontre des dominations qu’exercent sur les autres ceux que de telles passions dévoient de leur trajet humain.

C’est dire que tout ce qui peut fonder une normativité est un centre de la recherche entreprise. Entreprenant cette recherche en n’ayant aucune qualité d’expertise en la matière, mais seulement sollicité à le faire en tant qu’une telle question apparaît au cœur de la militance citoyenne, seul l’aspect politique de la morale peut être interrogé ici. L’intime échappe au présent champ d’étude. Alors que viennent faire à cette place les béatitudes et le bonheur ?

C’est que l’option pour un infini non transcendant, un infini que l’on pourrait qualifier d’immanent si cela n’apparaissait pas le situer, est ici concernée. Je suis conduit vers les béatitudes pour une minable question d’intendance. Amené à réduire mon espace vitale et livresque j’extirpe de ma bibliothèque un livre probablement jetable. Il s’agit d’un numéro de la revue « lumière et vie » de juin 1997 ayant pour thème « Les Béatitudes : le bonheur inversé ».

Les béatitudes paraissent biens difficiles à atteindre si l’on substitue une éternité terrestre à une éternité céleste. Cette substitution ferait alors beaucoup perdre. Cela n’est pas certain. Les prochaines considérations tendent à montrer que  si l’éternité céleste ne laisse à la temporalité qu’une place très subsidiaire, ce que je considère comme acquis, l’éternité terrestre permet de vivre pleinement la temporalité tout en conservant de façon réelle la visée de l’infini.

Des hommes parmi les plus accomplis et  dont on ne peut suspecter  un défaut d’intelligence, de réflexion ou d’attention à l’autre témoignent d’un grand rayonnement en leur adhésion les uns à leur Dieu, les autres à une réalité spirituelle. Ceux qui ne partagent pas une telle adhésion mais qui tendent à vivre la charité des uns ou la compassion des seconds ne se situent en rien à un niveau amoindri au regard même de la parole évangélique : tout ce que vous faites pour l’homme, c’est à moi le Fils de l’homme, que vous le faites ; comment aimer Dieu que l’on ne voit pas si l’on n’aime pas l’homme que l’on côtoie ? Un autre aspect de la coprésence l’un à l’autre de l’être et de l’existence, sans préséance. L’être conditionne l’existant, l’existant révèle l’être.

 

Rien n’est perdu dès lors qu’en cet homme dont est perçue la faiblesse initiale est également discerné l’épanouissement potentiel ; rien dès lors qu’en la larve l’éternité permet d’affirmer la splendeur en gestation ; rien à renoncer au pari auquel convie Pascal ; rien dès lors que, pour reprendre les termes d’un débat entre Luc Ferry et Marcel Gauchet, l’entendement humain conduit, et plus sûrement peut-être, à voir en l’homme, membre et couronnement de la Nature, ce qu’y peut découvrir le religieux (« Le religieux après la religion », Grasset 2004 ; le débat date de 1999).

Dans ce débat je donnerai raison à Marcel Gauchet, même si les paroles fortes que celui-ci  a prononcées n’ont pas été suivies de l’engagement dans la Cité qu’elles pouvaient laisser pressentir. Je ne dis pas cela pour jeter la pierre mais pour prévenir les réticences que la référence à cet auteur peut susciter. Marcel Gauchet aussi bien ne semble pas avoir pu tenir dans l’ordre de la réflexion le projet qu’il nourrissait :  «  sauvegarder intégralement par le déchiffrement de nous-mêmes ce que le langage religieux comporte de sens »   (op.cit. p. 136). Il convient de remarquer que alors que notre auteur désignait dans « l’économisme » l’obstacle majeur qui se dressait devant une telle réflexion, il se préparait à s’incliner devant ce qu’il nommait « le fait libéral »  (« La condition politique »,tel Gallimard, 2005, p. 24).

Ce que Gauchet récuse en définitive chez Ferry, c’est de maintenir un discours religieux qui oppose « le fini et l’infini » , discours où l’infini sera toujours vainqueur, porteur du divin, de l’infinitude, de l’absolu alors que le fini n’apporte que de la finitude, du relatif (p. 30).

Ce que Gauchet prétend découvrir en l’homme et la nature sans le secours du religieux, résumons le d’un mot : de l’absolu, un absolu terrestre    (p. 85). « Il y a dans l’homme de l’absolu, puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour désigner l’indérivable, l’irréductible, l’intransigeable que nous rencontrons dans notre expérience… » (p. 74). « S’obliger impérativement et disposer de son existence en vue d’un but plus haut restent inscrits au cœur de notre rapport à nous-mêmes » (p. 50).

L’explication, le fondement, que j’ai pu donner de cet absolu auquel je souscris c’est l’être, le fait d’être, définition que l’on a pu donner de Dieu mais que je donne à l’univers, à l’existant : d’être cela qui est. De ce fondement résulte l’infinitude, et de celle-ci une progression illimitée vers un absolu à jamais hors d’atteinte bien que pouvant déjà être approché par un homme issu de la nature elle-même. Un homme  non pas désigné pour la dominer mais appelé à l’accomplir.   

 

Alors s’ouvre pour les béatitudes une destinée terrestre. Lorsque « le temps se fait bonheur » énonce l’article introductif de « Lumière et vie », de teneur philosophique, ajoutant, dans la veine même qui irrigue ce blog : « C’est dire à quel point le bonheur plonge ses racines au sein d’une liberté qui se reconnaît elle-même dans sa propre histoire ».

Alors s’efface la morale devant l’état de grâce . La morale est, souligne Gauchet « conçue comme un  réglage du rapport à autrui selon une norme de réciprocité »(p.49).  La réciprocité obéit désormais à une spontanéité en laquelle se retrouve ce rêve un  peu prématuré de Marx s’attendant, on l’a vu, à ce qu’un regard humain se traduise en échange de confiance et d’amitié.

La première béatitude explorée résume toutes les autres : « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ». « La pureté, est-il écrit, est le fruit d’un total détachement », d’une pure liberté écrirai-je. En soi s’accueille l’autre et se vit celui-ci comme un autre soi-même.

L’éternité n’est pas le lieu lointain où se vivra cet état de grâce, mais le temps terrestre, jamais achevé, pour en construire la demeure.     

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