Un sens pour nos vies

Ce texte fait apparaître que la parole de Frantz Fanon placée en exergue n'est pas pieuse mais exprime la seule voie de sens ouverte à l'espèce humaine : Frantz Fanon reçoit la liberté comme un don. Il n' y a pas de donateur. Mais l'action de grâce est la plus belle manière d'être ensemble.

 

                                                                                            Ma liberté m’a été donnée pour édifier le monde du toi.

                                                                                                                         Frantz   Fanon

Un sens

 

        Un sens, c’est-à-dire une signification et une direction. Une signification si riche que la direction pointée ne peut être que suivie inébranlablement. Découvrir ce sens est l’objet de ce blog dont le présent  billet situe quelques acquis.

         Que ce soient le chemin ou la destination, l’un et l’autre manquent cruellement. Une pandémie nous a surpris et risque de n’être qu’annonciatrice d’autres.  Nous sommes prévenus de ce que nos activités ont conduit la planète au bord du gouffre,  vers un  réchauffement climatique qui engendrera de grandes souffrances, aggravera les inégalités, accroîtra la violence sociale et atteindra inexorablement les mieux protégés et en proie à une nouvelle extinction des espèces qui n’épargnera pas l’espèce humaine. La timidité de la réaction est la conséquence normale d’une perte du sens. La fragilité psychologique des populations incapables de supporter des disciplines collectives souvent imparties sans équité tient également à ce que ces disciplines obturent l’horizon plus qu’elles ne l’ouvrent.

          Il est alors normal  de devoir constater une fin de partie au regard de la trahison des potentialités qui sont les nôtres. Ayant intégré en nous l’idée de finitude nous avons appauvri notre substance. Celle-ci s’est réduite en pratique à du matériel, nous avons perdu l’esprit.

 

          En retrouvant le goût de l’infinitude et la confiance en un esprit qui peut sublimer la nature en sa totalité par la métamorphose du dernier né de son évolution, celui qui devait en être l’achèvement  et non le fossoyeur, nous pouvons retrouver un sens.

          Il s’agit de retrouver la liberté, vulnérable mais inébranlable, qui nous est donnée pour édifier un monde où règne une heureuse harmonie entre nature et culture et qui obéit à un projet éthique tel celui proposé par Paul Ricoeur : permettre à chacun de parcourir «une vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes», ce dont nos institutions sont fort éloignées.

          Des institutions sont injustes dans leur racine quand elles reposent sur un système juridique qui pervertit le droit subjectif en inventant un droit dit réel et en soumettant l’homme aux choses (v. blog du 7 novembre 2020) *. Ce qui donne au mur sur lequel l’humanité risque de se fracasser son apparence inéluctable.

           La vie bonne est l’expression consacrée qui désigne la vie épanouie conforme à l’éthique. « Avec les autres » va de soi pour un homme défini comme animal social. « Pour les autres » fait appel à la morale, une morale de solidarité sans concession ni exclusion, qui est dans la conception proposée, celle défendue dans ce blog, le dynamisme même d’une liberté spiritualisée. Avec les institutions justes la boucle et bouclée qui partie de belles personnes se traduit par un collectif harmonieux,  le tout étant nécessaire à l’élément et celui-ci pierre angulaire du tout. L’un et l’autre se nourrissent mutuellement et grandissent ensemble.

         La perspective est trop belle pour être crédible. Elle n’a pas à être crue, mais pensée en son inéluctabilité. Ou l’homme fait resplendir la nature en s’accomplissant lui-même, ou il demeure l’inachevé qu’il est encore et un trou noir l’attend. Même les trous noirs ont des issues.

          Il s’agit d’être. D’être libre. De rejoindre notre principe : l’être -liberté.

 

Retour vers l’être

 

          L’être dont Heidegger déplore l’oubli au tout début de « Etre et Temps » n’a pas été retrouvé. C’est qu’au mieux il a pu arriver qu’on le cherche mais il n’est pas un objet perdu, il est à vivre. Ce vivre a été empêché par le matérialisme, rêvé par l’idéalisme, enseveli sous le mensonge. Les philosophes se sont perdus dans les plus subtiles analyses de ce que sont les « êtres », ils ont étouffé sous la question « qu’est l’être » celle primordiale « qu’est être ? ».

          Il y aurait pu n’y avoir rien et il y a quelque chose, et quelle chose, l’univers dans toute sa splendeur. On ne voit pas ce qui pourrait être dit du pourquoi, c’est un fait, l’univers, l’existant est. Mais le fait peut être interrogé en ce qu’il présuppose : une temporalité spécifique, la présence d’une puissance d’une démesure inimaginable si on la rapporte à ce qui en naît et dont le mode opératoire n’est sans doute pas étranger à l’interrogation sur le sens qui est au centre de notre réflexion. Il s’agit d’une voie spéculative qui oblige à surmonter des paradoxes et appelle alors des réponses très contre-intuitives. Se comprend, ne s’excuse pas, que les philosophes aient éludé la question. Elle nécessite de prendre parti, de s’engager donc sur des options ayant un caractère spéculatif certes, mais fort éloignées du pari de Pascal car elles reposent sur la confiance faite en cette liberté dont nous agitons  si souvent le lien charnel individuel mais dont nous cultivons si rarement les vertus spirituelles d’universalité. Par laquelle  seule également,  par l’esprit qui l’anime, peuvent se retrouver le sens perdu et se réaliser les options retenues.

          Complexe physico-spirituel, corps soumis à l’entropie, esprit ouvert à l’infini, nous sommes écartelés dans un conflit de temporalité et une opposition d’aspirations.  Il nous faut concilier corps et esprit, temps et éternité. Les deux conciliations se recouvrent et en les distinguant il convient de ne jamais oublier leur convergence.

         Penser est une ascèse que beaucoup refusent, penser vrai écarte des avenues mondaines, penser universel et radical suscite l’effroi. Les plus admirables, Hilary Putman par exemple, ne parviennent qu’à un pragmatisme n’offrant qu’une morale de compromis incapable de bousculer le traintrain mortifère.

 

Qu’est être ?  Sa non-contingence.

 

          L’être qui peut se décrire à partir de ce blog a cependant fière allure. Il est certes à l’état de squelette et a besoin d’être nourri de tous les savoirs qui essaiment et surtout vivifié de toutes les capacités d’engagement qui se cherchent une convergence.
          L’être ! Il n’a pu être ici qu’affublé d’un article, la grammaire exige cet explétif. Que cela ne conduise pas une fois de plus à le substantiver. Mais être n’est pas qu’un verbe copule qui relie un sujet et un prédicat, Jean est grand, il dit aussi du sujet son éminente situation, Jean est.  Etre est le mot phare de la pensée philosophique, mais la lumière du phare s’est éteinte. Il n’éclaire plus cette extase où ce qui ne peut être hasard car son développement est tellement grand  et beau, l’univers !, se perd sans qu’aucune trace d’un passé ne limite son devenir.

          De l’existant « être » dit alors la non -contingence. Car il n’est pas survenu du néant comme l’entendent bien des scientifiques mais EST, à la manière dont le croyant peut dire de Dieu qu’il est, que son essence est d’être. Que par là est imprimée à cet existant la pérennité de ce qui n’ayant pas eu de commencement ne peut avoir de fin ; de ce qui, n’ayant pas eu de précédent, est parfaitement libre de son élan; de ce qui ne pouvant pas ne pas être ne peut qu’affirmer obstinément, infiniment, éternellement une croissance à la fois garantie et à conquérir.

          Cette non-contingence est la marque de toute réalité authentique. La langue allemande a un mot pour distinguer celle-ci, retenons celui de « réel ».En l’ultime argument d’un débat, Isabelle Thomas-Fogiel , plusieurs fois citée dans ce blog, s’exclame : « l’idéaliste n’est pas celui qui nie la réalité mais celui qui la dissocie de la contingence, de l’existence du fait brut ou de la facticité de l’être là. C’est clairement ce que fait Hegel en distinguant le contingent, l’être là, et l’effectivité », celle-ci étant par ailleurs nommée par Hegel le réel. Est réel ce qui ne périt pas.

           Dès le premier regard porté sur le monde la pensée humaine est tentée par deux directions, n’en voir que la facticité et s’en satisfaire en l’enjolivant de beaux sentiments qui la leur rendent peut-être vivable sans pour cela la rendre viable, ou voir que la surface en voile un sens caché que certains projettent dans les idéalités, que d’autres ne désespèrent pas de voir recevoir effectivité. Retrouver l’être est la voie. 

           En voulant tout fonder sur la seule existence, la facticité, en ignorant l’être, l’existentialisme sartrien « oublie l’acte en vertu duquel l’étant existe » écrit Gilson. Il est alors contraint de tout fonder sur l’existence. Sans l’être il ne peut trouver que ce néant qu’il ne cesse de tenter de surmonter, « jusqu’à ce qu’enfin il y succombe » (« L’être et l’essence », Vrin 1962, p.30.)

 

L’être-liberté

          L’être s’est décrit dans ce blog comme être-liberté.
          La liberté intègre l’être au point que nous pourrions dire sans trahir le réel : nous sommes des libertés. Le caractère radicalement originaire de la liberté (v. blog du 20 février 2020) donne évidence à cette intégration. En cette origine il n’y a pas de place pour un acte créateur,  seule une force libératrice peut agir au sein d’un complexe originaire riche d’un infini potentiel qu’il ne s’agit que d’accomplir. Celle-ci, en la conscience humaine, peut  se faire liberté, lumineuse  instigatrice  dont dans un tout premier blog, en février 2016, face à la devise républicaine, je faisais la sève d’un arbre nommé fraternité et dont le fruit était l’égalité.

        Une théorie de l’être-liberté est compatible avec une métaphysique atomiste et agrée la modélisation voyant le complexe originaire constitué de particules, des realia dirait Claudine Tiercelin, les unes sensibles, les autres immatérielles, intelligentes, celles enfin portant une grand énergie libératrice qui semble avoir bien du mal à en contrôler l’usage individuel tellement elle veut l’épanouissement de chacun, inséparable de la montée en puissance de la communauté.

Une telle conception de « l’être-liberté », est porteuse, si elle motive à s’engager, d’une utopie auto-réalisatrice. La liberté se prouve en s’exerçant. La liberté s’éprouvera alors comme le lieu de la non-contingence, évidence pour qui la voit au cœur du phénomène  ETRE,  poumon et intelligence de ce qui devrait être reçu avec un étonnement exaltant quant il en est pris pleine conscience : Il pourrait n’y avoir rien, ce qui existe est si prodigieux !

 

Généralité de l’être

          L’être est général. Cette catégorie suprême s’applique sans distinction à tout l’existant. Il ne divise pas celui-ci en régions et évite ainsi l’écueil que dénonce Gilson. Celui-ci, dès l’entame du livre qui vient d’être cité, constate : « Tous les échecs de la métaphysique viennent de ce que les métaphysiciens ont substitué à l’être,  comme premier principe de leur science, l’un des aspects particuliers de l’être étudiés par les diverses sciences de la nature ».

          Cette régionalisation ne concerne pas que les sciences de la nature, elle conduit à opposer celles-ci aux théories de l’esprit et à diviser l’existant en deux grandes régions quasiment fermées l’une à l’autre, celle du physique, de la matière et celle de l’esprit, de l’immatériel.

           Cette régionalisation de l’être va conduire Husserl à ériger la conscience comme « l’en soi » par excellence ; en soi : ce qui existe par soi-même, l’être, enfermé dans un substantif et cependant verbe  vivifiant. (Lévinas, « Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl », Vrin 1930/1984, cité Intu., ). Levinas situe les limites du cogito cartésien : Il ne s’y manifeste aucun souci de savoir « ce que c’est d’être » (Intu. P. 58). Husserl n’a pas répondu à cette question en désignant une entité comme étant l’être. D’autant que note Levinas, il n’a guère éclairci sa prise de position en faveur de l’absoluité  attribuée à la conscience, laquelle ne dirait rien de plus que ceci : « il est absurde d’en douter » (Intu. P. 54). Encore faudrait- il se soucier de ce qu’elle devient quand le complexe neuronal qui la supporte vient à manquer.

           En posant la question : « Quel mode d’existence signifie être » Husserl rejette la prétention du naturalisme à ne considérer que le mode d’existence de la chose physique, « de la matière inerte » (Intu. P. 31). En attribuant cette signification à la seule conscience  Husserl émet une prétention inverse et conduisant  une impasse semblable.

          Il est impératif de sortir de cette division qui annihile toute prise sur un réel complexe, la matière seule étant vouée à l’inerte et l’esprit seul étant condamné à l’errance. S’il fallait que l’être soit signifié par l’existence  il y faudrait une pluralité de modes. C’est bien plutôt l’être qui soutient l’existence et l’unifie. Il nous faut sortir tant du physicalisme que de l’idéalisme.

 

  Sortir du naturalisme

          L’idéologie naturaliste sous laquelle nous vivons et dont Descola fait une ontologie parmi d’autres souscrit à une conception physicaliste. Celle-ci en sa pleine rigueur fait du physique un système totalement clôt, se suffisant à lui-même et excluant  toute immixtion de nature non physique. Non seulement  pour tout effet dans le domaine physique il existe une cause physique suffisante mais aucune autre cause, venant notamment de l’activité mentale, ne peut intervenir et surdéterminer ainsi la cause physique.

          C’est armé de ces certitudes  dont la seule justification est l’auto-proclamation que « l’occident » a exercé sa domination sur les hommes et sa violence contre la nature. François Loth (« Le corps et l’esprit » (Vrin 2013) entame ces certitudes en se cantonnant à ce qui lui paraît pouvoir être justifié de manière irréfutable. Il respecte le système physicaliste sauf à ne pas retenir l’interdit mis à une surdétermination, lequel en constituerait une clôture infranchissable mais résulte, rappelons le, d’une affirmation gratuite. Il démontre ainsi qu’une propriété mentale peut intervenir de façon causalement pertinente et que par exemple un désir de confiture peut  faire agir et conduire vers le placard où se trouve le pot de cet aliment savoureux.  L’esprit peut pénétrer le physique  et provoquer directement sinon le muscle du moins le neurone médiateur.

            Le jeu de l’être liberté conduit à critiquer l’importance accordée à un physique étroitement lié à une causalité là où la liberté est le véritable moteur des choses, leur ciment. Loth aussi bien relève que le mental est le lieu d’une activité prédicative qui peut être estimée plus importante que sa pertinence causale. Il fait apparaître qu’une description complète du monde ne peut se passer de prédicats non physiques. « Irréductibles à la description physique – comment ma pensé de la ville de Florence pourrait-elle être réduite à une description neuronale ? - les prédicats mentaux caractérisent des structures saillantes décrivant ce que sont censés faire nos esprits » (p. 102/103).Tout le champ de la prédication est ainsi ouvert à l’esprit, sur le plan descriptif seulement, mais il est tellement plus riche en nombre et en attrait que celui des propriétés physiques.

          Une voie plus directe pour conjuguer corps et esprit, et alors même que le débat s’inscrit dans le cadre d’un refus du dualisme cartésien, pourrait sans doute être tracée en partant du caractère général de l’être. Le domaine physique est lui-même le lieu d’une matérialité peuplée d’immatériel, ne seraient-ce que ces « lois de la nature » que le physicien est expert à traduire en équations élégantes et algorithmes puissants. L’esprit ne devrait avoir nul besoin de se justifier de pénétrer une région où il est également chez lui.

          A la décharge du physicien qui aurait défendu jalousement l’entrée de son domaine, il faut dire  que sous le nom de principe de complétude, véritable obligation de non ingérence, Niels Bohr lui avait interdit les autres régions de la science. Il a renoncé à ce principe la veille de sa mort, en 1962, autorisant les physiciens à s’intéresser au vivant et leur permettant de participer à la recherche en biologie et notamment à Jacob et Monod  de concourir aux expériences permettant une avancée considérable de la science de l’évolution avec la confirmation de l’inexactitude de la théorie de la transmission des avantages acquis. Nul ne peut revendiquer une complétude.

         

Sortir de l’idéalisme

                   

          Nul ne peut non plus se prévaloir d’un absolu, un « délié » dirait Michel de Certeau.

          En érigeant la conscience comme un absolu le Husserl de 1930 que commente Lévinas franchit la limite. Pas davantage que le naturalisme il ne conçoit un esprit coexistant avec cette nature, lui appartenant et conservant cependant une pleine  autonomie. 

         Est alors perdu le sens de l’être général, sens qui a pu manquer à Kant quand le perdant de vue il a pu dire la chose en soi inconnaissable (v. blog du 21 mars 2020) et qui manquant à Husserl lui fait voir cette chose comme recélant un néant quand la perception qui en est faite n’est pas soutenue par son inscription dans la conscience (Intu.p.47).

         Ontologiquement c’est de leur origine, principe premier, être général et non régional, que physique et psychique puisent leur légitimité à se prétendre l’un et l’autre être. Un engagement ontologique fort est de ce point de vue la voie pour avoir prise sur le réel.

         Ne reconnaissant comme réel que le non-contingent l’idéaliste est porté à n’accorder la réalité authentique qu’aux idéalités. La description que fait Levinas du Husserl de 1930 permet de saisir la raison de la dichotomie opérée. Elle remonte à la régionalisation de l’être. Ce qui n’est que transcendantal  -mis à distance -  est regardé comme transcendant, d’une autre nature.

          Devient irrésistible l’appel d’un dominant. Pour Husserl ce sera la conscience. « Le monde des res transcendantes en dépend nécessairement » (Intu p. 41) : « Les différents côtés de la table, qui se découvrent successivement de différents points de vue, supposent en quelque façon une conscience qui s’oriente ».

           Certes, comme nous allons le voir en ce qui concerne le temps, la réalité diffère de ce que nous en percevons, mais elle ne s’en différencie pas fondamentalement. A la différence de Berkeley Husserl reconnaît une extériorité  de la réalité par rapport à la conscience dont la vie est une vie en présence de cette réalité. C’est accorder une place déterminante à « une vie  en présence » à qui est donnée l’allure d’une rencontre alors qu’il s’agit plutôt d’une convergence, d’une conjugalité parvenue au lieu de la reconnaissance. C’est bien ce à quoi Husserl parvient quand il découvre en cet arrière plan de la conscience et prenant une dimension temporelle un moi dont la spontanéité donne à la conscience  « un caractère personnel » et « le champ de sa liberté » (p.82/83).

              Le projet éthique de Ricoeur  dont le présent texte tente de dire la pertinence vitale pour l’humanité lui fait bien redécouvrir la personne, non plus comme concept premier et fondateur d’un personnalisme en perte de légitimité philosophique, comme idéalité, mais comme fruit du récit au cours duquel elle se conquiert.

 

Une temporalité revisitée

 

          Il est apparu que le réel ne s’accordait pas avec la contingence.  Si pour certains l’éphémère de la rose est la raison de sa beauté sa fanaison en ternirait l’éclat si elle n’était promise à recommencement. La durée est bien élément de la substance. Une certaine idée de la temporalité est mise en cause. Le temps n’est pas ce que nous en percevons. Nous sommes situés dans une temporalité paradoxale qu’il est nécessaire d’apprivoiser.

           Lorsque des physiciens voient dans le bing bang  à la fois le commencement de l’univers et du temps ils sont bien obligés d’évoquer la question de sa survenance, oubliant que quelque chose ne peut survenir que dans le temps et que selon leur hypothèse, celui-ci n’est pas encore. L’éternité qui, en un certain sens implique une intemporalité, est tout au plus pour eux une idéalité et non cette réalité qu’affirme le verbe être. En cette réalité nous nous mouvons, en l’éternité nous habitons. Le bing-bang s’inscrit dans le temps, l’être et le temps qui en est inséparable s’inscrivent dans l’éternité. L’éternité accueille l’idée de temps, elle est régulée par celui-ci.
                    Nous parcourons  de ce fait de la durée.  Il devient nécessaire de concilier éternité et temps. Aucune pensée ne peut faire l’économie de ce paradoxe que nous devons intégrer pour vivre bien. Les religions en nourrissent leur attrait. La solution philosophique ou religieuse que seul un lieu transcendant le nôtre offrait les conditions de la vraie vie, celle éternelle et que notre histoire ne constituait qu’un éphémère  temps de tâches superficielles ou d’épreuve est une opinion que j’estime irrecevable. Face à l’irrécusable éternité, l’exigence rationnelle a été d’affirmer qu’un temps très réel lui aussi devait permettre à la nature de déployer ses merveilles et aux hommes d’édifier une Histoire. J’ai pu trouver dans la théorie physique du bloc-univers des éléments confortant mon hypothèse. Nous continuons d’écrire un monde déjà achevé ! J’avais quant à moi écrit que le temps ne passe pas, nous le parcourons, mais il a une flèche.

          Lorsque Pascal Séverac, un disciple de Spinoza, nous invite à vivre l’éternité dans la durée afin de répondre à l’appel de l’éthique,  outre qu’il y a là un relent d’idéalisme, il se méprend. Nous habitons l’éternité, c’est la durée que nous y avons à vivre. Vivre en épanouissant notre liberté.

 

           Quant Sisyphe, la multitude, s’apercevra que le rocher sera un jour stabilisé sur le haut de la montagne  et que lui sera épargnée la tâche de sans cesse le relever, il abrégera la peine et la souffrance en lesquelles le plongent les intrigues d’une minorité et opposera à celle-ci une résistance non violente irrésistible.

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*  Ce billet dénonce le caractère purement idéologique de la qualification « droit réel ». Cette qualification a dans notre Droit privé un caractère intangible et une incidence disproportionnée. Il donne au droit de propriété une dimension quasi sacrée et une force démesurée, celle même que détient de fait la minorité qui grâce à cette qualification a pu conforter partout sa domination.

Un droit équivalent au droit de propriété garantissant à chacun une possession tranquille des biens assurant la continuité matérielle de sa vie et récompensant équitablement ses mérites peut être défini. Mais ce droit, à l’encontre de la propriété  qualifiée droit réel, permet de faire prévaloir le droit de chacun à être traité en tant qu’homme et non point seulement humainement par ceux auxquels leurs possessions donnent le monopole de l’humanisme.

 

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