U N DESTIN COMMUN - EGOÏSTES ET ALTRUISTES - ROUBAIX, UNE LUMIERE

L'égoïsme naturel est une idéologie qui a peu de poids ontologique par rapport à l'altruisme. Contrairement à ce que défend Derek Parfit, celui-ci est consolidé si l'on écarte l'ontologie impersonnel purement descriptive qu'il propose et si l'on donne un enracinement ontologique au sujet, au soi.

          ROUBAIX, UNE LUMIERE

         Ce blog qui a été repris en février2019…et dure…  avait eu un très éphémère parcours en février 2016. Il s’intéressait alors à la rupture du Front de gauche et à une définition de la gauche. Gauche et droite. La cote de cette distinction spatiale a été dévaluée, tant de voyageurs se sont égarés dans des espaces qui n’étaient pas les leurs et qu’ils ont pollués. Mieux vaut en revenir à une distinction de contenu. Egoïstes et altruistes, cela fait bien l’affaire. La distinction n’a pas de connotation morale. Ayn Rand fait de l’égoïsme une vertu. Il est le philosophe qui inspire la coterie la plus branchée de la droite économique, sa branche la mieux cotée….Celle de la Silicon Valley.  Cet égoïsme il l’honore d’un qualificatif, il est rationnel et par certains côtés il l’est, dans sa construction et par l’idéologie qu’il génère. Celle-ci masque avec efficacité la prédation qu’il permet.  A « l’égoïsme rationnel » j’opposerai donc l’altruisme intelligent.

            Mais ce sera pour une autre fois. Les choses se sont bousculées. Je viens de visionner le film de Desplechin, «  Roubaix, une lumière ». Un ami vient de m’annoncer comme une bonne nouvelle la publication d’un livre aux Editions les Liens qui Libèrent : « L’entraide, l’autre loi de la jungle »,  nom qui entre dans mon vocabulaire.

      Ce livre recoupe bien ma démarche qui est de retrouver le réel de l’homme, ce milieu où là seulement il s’épanouira, et pour le moment échappera aux pires manières de se tirer du mauvais pas où il s’est placé en se livrant à une liberté démoniaque, celle du capitalisme, lequel ne pouvait s’achever qu’en inventant sans cesse de nouveaux néo-libéralismes financiarisés à outrance. Ce livre se fonde sur les acquis de plus en plus convergents de multiples sciences humaines que l’on peut toujours contredire. J’explore une voie supplémentaire, et doit convaincre, celle de l’ontologie, qui regarde plus loin que toute science, vers l’origine, et qui requiert, j’y ai beaucoup insisté, un engagement. Cette voie consiste à miser sur la richesse de l’existant pour, sans en dissimuler la noirceur, lui découvrir un principe qui assure à sa beauté et à sa générosité leur pérennité. Un principe qui soit une grande et vertigineuse promesse.

          Mais voici que la dernière publication d’une Revue vient m’encourager dans mon vice. Tenter d’explorer et de justifier « mon » ontologie.

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          Une manière de vaincre l’égoïsme rationnel est de couper la tête du sujet susceptible d’agir égoïstement. Telle est celle de Derek Parfit, philosophe anglais (1942-2017) auquel la Revue de Métaphysique et de morale consacre son deuxième numéro de l’année 2019, et ce selon la contribution de Julien  Rabachou (p. 9 à 22). Mais la tête coupée, le phénix renaît de ses cendres.

            L’objectif est celui de ce blog : inciter « à agir davantage pour les autres et pour l’humanité toute entière ». Pour l’atteindre, « la remise en cause »  de l’identité personnelle, considérée comme une idéologie,  accompagne celle de cette autre idéologie qu’est l’égoïsme rationnel (10). Une « thèse d’ontologie » se développe, tout à fait contraire à celle que j’adopte dans ce blog, et c’est l’occasion de préciser mon vocabulaire auprès d’un auteur qui manie en professionnel et beaucoup mieux que moi les concepts philosophiques. Une fois de plus j’avais espéré trouver chez les philosophes un appui, ils me perdent en la richesse de leurs propos. Je m’obstine, la voie n’est guère encombrée.

            L’ontologie est chez Parfit considérée comme le lieu du descriptif. « Le discours d’ontologie dit ce qu’il y a » (11). Il décrit « les faits du monde », et parmi ces faits la catégorie «personne » ne figure pas, il est seulement possible d’identifier des continuités, « des séries de faits physiques et mentaux ».Il s’agit d’une thèse dite « réductionniste ». Le normatif alors est perdu. Il revient pour le mieux de manière négative. « Dans la mesure où nos croyances ordinaires fondent notre conception de l’intérêt personnel» et se révéleraient fausses grâce au rappel de leur manque de fondement ontologique, la thèse réductionniste aurait « une conséquence éthique » (16). Elle montrerait l’inanité de l’égoïsme. Mais cela n’apporterait pas non plus beaucoup d’énergie à l’altruisme.
            Les conditions pour qu’une telle thèse, la théorie, soit performative, sont d’ailleurs estimées problématiques par l’auteur de la contribution (11). Les « croyances ordinaires » qu’il s’agit de réformer sont contraintes par la nécessité d’orienter les conduites sociales à inventer un normatif souvent implicitement fondé sur un « concept pratique de personne » (13). L’on aboutit à cette inversion curieuse que c’est la théorie qui va être contaminée par une pratique qu’elle entendait redresser. Il est vrai que la théorie, même sincère, comporte une marge d’incertitude et que l’acte quand il s’en inspire est risqué. S’il n’y a pas de naturalisme normatif, ainsi que s’en défend Parfit, les valeurs n’émergent pas du terreau, il n’y a pas non plus de réalisme normatif ainsi qu’il soutient, elles ne se ramassent pas en marchant (p. 11, note 9). Elles se déduisent.

            J’ai dans ce blog considéré l’ontologie, le retour au fait quant il est affirmé en l’être, comme normative, voir comme le seul lieu de fondation du normatif. Il n’aurait été  possible d’accorder à Putnam de ne pas distinguer fait et valeur que si il avait accepté  que le fait puisse être garanti ontologiquement en sa réalité forte. Son respect aurait du alors être estimé incontournable  pour que le monde de l’homme vive. Un fait au moins peut être accrédité à ce titre, celui de la liberté-autonomie (v. billet du 20 février). C’est ici qu’un engagement est nécessaire pour confirmer la grande plausibilité de la thèse et surmonter la marge d’incertitude. Le discours ontologique est alors une parole engageant à travailler à l’accomplissement de l’humanité,   une éthique appelant à vivre l’être-liberté. L’accomplissement de la promesse,  confié à la liberté de l’homme, est assuré à condition qu’il ne fasse pas de celle-ci l’ersatz qu’elle est devenue, la servante d’un égoïsme totalement irrationnel qui a perdu la conscience de la grandeur et de l’universalité de la promesse.

           Dans ce cadre la catégorie personne n’est pas non plus ontologiquement constituée, mais les éléments pour la construire sont ontologiquement enracinés. Ricoeur qui avec Mounier, dans la mouvance d’une adhésion à un Dieu personnel, avait pu l’instituer comme référence, la traiter comme une entité substantielle, doit, ainsi qu’on l’a vu, retrouver les éléments du puzzle en dessinant l’image. Elle devient « visée d’une vie accomplie, avec et pour les autres, dans des institutions justes ». Il ne s’agit pas, comme chez Parfit, d’une simple nomenclature de faits ordinaires mais d’étapes déjà qualifiées. Mais la comparaison est possible. L’identité y fait plus que colorer l’impersonnel que Parfit revendique sans parvenir à le conserver pur. Elle le subvertit. L’identité se révèle un « soi » auquel peut être reconnu « l’en soi » (v. billet du 21 août). Julien Rabachou rappelle la formule de Quine : « Etre, c’est être la valeur d’une variable » (p12, note 11).Donner à « être » toute sa puissance ontologique, son prolongement métaphysique, conduit à inverser la formule. « Etre » ne peut être diminué ou augmenté selon la valeur d’une variable. Reconnaître l’être comme attribut de celle-ci  c’est la faire accéder à un  pays où l’éphémère, la contingence se perdent.

         Le deuxième trait notamment, la vie avec les autres, se relie à un récit dont le caractère impersonnel ne peut être sauvegardé, comme tente de le démontrer Parfit, au travers d’expériences de pensée sur le souvenir. Et c’est en se référant à Ricoeur que Julien Rabachou relève cette impossibilité : il existe toujours « une ascription à la subjectivité qui se souvient » (19). Cette subjectivité s’inscrit à plein dans le premier trait, la visée d’une vie accomplie, car c’est bien de la vie d’un « soi » qu’il s’agit. Parfit, quand il évoque la possibilité d’avoir gâché sa vie, sacrifie également au « soi ».

          Le point de départ même de ce penseur  pêche par rétrécissement du champ de vue. Comment  en évacuer cet humain que l’on veut promouvoir.  Certes « tous les faits du monde, physiques et mentaux, peuvent être décrits de manière impersonnelle, sans aucune référence à un moi… » (9). L’homme n’ajoute rien à l’objectivité de ces faits, il en est un, mais son regard crée un monde. La nature est grandie par cette contemplation, car elle  lui appartient. Le miroir est la voute du temple.

          Dans le film d’Arnaud Desplechin dont l’intitulé complète celui de ce billet le regard d’un acteur saisi par un réalisateur attentif transfigure un urbain sinistre. Leur « douceur », qu’un critique nomme à juste titre stratégique, permet d’atteindre « une vérité qui n’est pas seulement celle des faits ». Si, comme le souligne le réalisateur, « la fiction gagne à être un miroir du réel », celui-ci surtout gagne à tous les miroirs qui le révèlent dans sa dimension Lumière.

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            Un mot, en appendice, pour pressentir « l’intelligence » requise, selon nos prémisses, pour l’altruisme.

            Sa source elle est celle du principe libérateur dont la présence, la lumière, doivent sans cesse être réanimées. A la verticalité d’un principe créateur est substituée l’horizontalité de libertés s’accroissant mutuellement.

 

           Son vécu  conduit à faire droit au troisième trait de la définition de Ricoeur. Les institutions justes, ce sont celles par lesquelles des distributions primaires équitablement définies rendent inutiles des compensations fiscales, le  pauvre  n’est plus le faire valoir de la dame patronnesse, les assistés font place à des accidentés par définition peu nombreux. A la sacralité du droit de propriété s’est substituée celle du droit subjectif personnel. La possession ne sera plus honorée davantage que le droit à l’être. Il ne pourra plus échapper à un journaliste cependant ouvert, l’excellence ne fait pas obstacle au formatage, qu’est liberticide que trouver que un milliard c’est beaucoup pour un seul homme, et que priver un multimilliardaire d’un de ses milliards était spoliateur  (Interview de Thomas Pikety, France-Inter, 9 septembre).

            Les libertés s’accroissent et la liberté, en sa dimension universelle, chante, car la confiance est rétablie entre les hommes, et l’amitié entre ceux-ci et les non humains. Le Marx pré-scientifique triomphe, lui qui disait, je l’ai déjà rappelé (18 mars) : « Posez l’homme en tant qu’homme et son rapport avec le monde comme un  rapport humain et vous ne pouvez  qu’échanger confiance contre confiance ». La fourmi remercie la cigale d’avoir captivé son oreille. Les inégalités dites naturelles sont devenues des différences et celles-ci des complémentarités.

            Place au poète.

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