La Rage

La rage de se voir proposer de croire et non d'agir.

         La rage de n’avoir l’écoute d’aucune personne pouvant prétendre à une certaine autorité en matière philosophique et dont le jugement argumenté pourrait ou dire la pure extravagance de mes propos ou accepter d’y voir au moins le germe d’une parole salvatrice.

          La rage d’être devant le journal  Le Monde du 12 juin et d’y lire page 26 un article intitulé « Les maladies du croire  d’une société blasée ». Son texte de présentation,  après avoir constaté  que croire en Dieu ne va plus de soi dit que « … la faillite des idéaux séculiers qui avaient succédé aux croyances  religieuses, en privant l’individu d’horizon métaphysique, a laissé une place vide ».

           Est proposé ainsi un retour affligeant à des recettes éculées, tout ce qui est rejeté dans ce blog : la substitution d’un horizon métaphysique aux luttes émancipatrices, l’évasion et non la présence dans le ici et le maintenant, l’idéal velléitaire remplaçant la conviction et l’action.

 

           Si les précédents idéaux séculiers ont fait faillite c’est qu’ils étaient bâtis sur le sable. Jaurés et Marx, en un raccourci outrageusement schématique, en sont  deux protagonistes exemplaires.

          Jaurés a en quelque sorte laïcisé, sécularisé,  la métaphysique catholique. C’était une tâche titanesque qui ne pouvait réussir, même si ses contemporains n’avaient pas, comme les miens, détourné leur attention de ce genre d’entreprise cependant indispensable : comprendre ce monde que l’on veut changer. La métaphysique catholique est irréductiblement hors sol. Même s’ils se disent lavés du péché originel les chrétiens ne se pensent pas capables de vivre sur terre l’amour qu’ils reportent pour le ciel. C’est ce qui m’a détourné d’une religion dans laquelle je me suis beaucoup investi.

          Marx auquel est attaché un matérialisme historique sensé rendre compte de tout mais, chose beaucoup moins connue, dont le dernier geste philosophique a été d’en appeler, dans la première thèse sur Feuerbach, à la subjectivité et à une praxis individuelle sensée rassemblée en elle la quête personnelle du militant et l’aspiration sociale et collective. Une sorte de liberté solidaire qui on l’a vu se cherche encore (billet du 4 juin).

         Marx se préparait alors à renoncer à comprendre le monde pour disait-il, onzième thèse, le transformer. La suite est hélas connue.

         Il n’a pas été envisagé dans ce blog de faire redescendre le christianisme sur terre, laissons les morts enterrer les morts. Mais, en sa prétention à constituer un socle équivalent à l’ancienne onto-théologie, l’ontologie propre à l’ordre naturelle qui a été proposée n’a l’ambition ni d’abolir, ni d’accomplir, mais de se suffire. A un Marx qui posait de vraies questions, il a été possible d’apporter un germe de correction en enrichissant la matière par l’esprit et dans le même mouvement de concevoir une liberté libérée de trop d’ego.

       Une courte présentation de la trilogie le rappelle : être, esprit, liberté.

      ETRE -  L’ancrage ontologique comme l’ancrage onto-théologique partent de la même conviction. Ce qui existe n’est pas accidentel, contingent. Cela implique d’être non précédé, sans commencement et donc sans fin, éternel. Face à l’entropie qui paraît condamner le monde matériel que nous appréhendons à l’usure nous avons renoncé à lui prêter cette qualité d’infinitude et nous nous sommes livrés au  vide  stigmatisé par l’article ou avons attribué l’éternité à un ordre surnaturel, à un Dieu qui a été défini comme celui qui est, seul source pouvant gratifier autre que lui d’être. Un créateur. L’être a ainsi été attribué à ce dont l’existence même est en jeu et refusé à un existant dont on ne percevait que des éléments en eux-mêmes et à eux seuls périssables.

       ESPRIT - Quand a pu être affirmé, sur le fondement d’arguments très solides, que le physicalisme régnant sur l’ordre  naturaliste propre à l’impérialisme occidental  était très insuffisant pour expliquer le cosmos (billet du 15 mai), la présence  à côté de la matière d’un matériau inétendu qui a été appelé esprit et reconnu nécessaire pour rendre compte de l’existant apporte une confirmation de la possibilité que l’ordre naturel puisse être ce que la philosophie appelle un en soi, non soumis à la finitude, en aptitude d’être, un libérateur d’un potentiel illimité. Comme l’écrit Nagel, il n’y a là que nécessaire extrapolation à partir de ce qui est.

        LIBERTE - Des idéaux séculiers peuvent alors être proposés au soutien d’une politique émancipatrice enfin édifiée sur du solide, du vrai auquel on peut avoir foi, faire confiance, et ceci parce que  fondé sur une liberté qui n’est pas tournée vers soi, une liberté originaire qui n’est pas séparable de être, qui est l’être-liberté, qui fait chacun accueil de l’autre, étant accueilli par lui. Une liberté qui emprunte beaucoup à l’esprit.

         Ces idéaux ne pourront pas alors se présenter comme un messianisme contraignant. Est certes attendu de la liberté qu’elle produise certains effets escomptés. Les choses ont un sens et aller à contre-sens n’est jamais heureux. Mais c’est un sens inhérent à la liberté. Il est de l’ordre de la croissance en beauté, lumière et joie et peut prendre des formes variées. Nous nous laisserons toujours déconcertés par la forme que nos jeunes pousses peuvent donner à cet ordre.

 

          Du crédible au digne de foi

           Comme le dit l’article qui a provoqué l’ire, notre société est blasée. Elle épuise sa soif d’espoir dans le divertissement et pourrait passer sans l’entendre devant une parole de vie. Faute de repère elle ne peut que s’abandonner à une danse fragile et éphémère  plutôt que d’édifier la piste solide et ferme où la multitude pourra sans fin entrer en communion.  Société trop sceptique prévient Frédéric Nef pour qu’on ose ne lui présenter au mieux qu’une métaphysique atomiste évitant surtout tout holisme, c'est-à-dire tout point de vue surplombant, présentant une conception du tout.

          J’ai moi-même affirmé, dans le dernier billet de ce blog, publié le 4 juin, le primat de l’élément sur le tout.  Et je veux confirmer ici le primat, selon moi,  de la foi sur le croire.

            Le croire par lequel chacun se trouve en un ailleurs une promesse, s’efforçant de rallier les autres au lieu où il voit la promesse, à une re-ligion, une croyance qui fait lien, relie entre eux les croyants. Au risque si généralement advenu que l’amour exigé par le tout étouffe l’amour des croyants les uns pour les autres et attise en eux la haine pour celui qui ne parvient pas à adhérer à leur croyance. S’impose alors la religion des xénophobes. Le croire qui est au mieux un pari, au pire une crédulité malsaine.

          La foi par laquelle chacun trouve en lui la confiance en lui-même et prêtant aux autre la même faculté, leur fait confiance, instaure un régime de foi partagée  qui ne peut que susciter l’allant de tous pour édifier une cité de la confiance, de la convivialité, de la solidarité et par conséquent de la joie. Le croire immobilise, la foi meut.

        Sous la forme essentiellement de l’ontologie la métaphysique est courtisée dans ce blog pour frayer un chemin, non pas pour constituer un horizon qui serait à mes yeux une évasion. Je refuse que la faillite des idéaux séculiers soit définitive. La place n’est pas  vide.

 

 

           Un espace agrandi

         La reconnaissance de l’esprit permet d’agrandir l’espace ouvert à notre envol. L’article incriminé cite la parole d’un Musulman, Abdennour Bidar,  parole que je fais entièrement mienne et qui dit : « nous étouffons de plus en plus cantonnés dans des univers clos, réduits à leur dimension matérialiste ». Le peu que je sache de Bidar est la dimension universelle et séculière de son message enraciné certainement dans une foi.

          L’abandon au matérialisme conduit bien comme le dit Bidar à un enfermement dans un monde clôt. L’esprit ouvre  à l’infini l’espace qui est celui de l’ordre naturel. Nous ne pouvons encore imaginer les modalités de cette ouverture. Elle est rationnellement requise. Toute concession faite à la finitude met sur la voie des renoncements. Toute adhésion à l’infinitude invite à vivre pleinement le présent.

          Nous n’avons pas le choix il nous faut radicalement changer pour passer le cap désastreux que les prédateurs au pouvoir nous laissent, réparer les blessures du passé et inventer de nouvelles routes. La métamorphose complète que nous offre la fable que Bruno Latour nous conte dans où suis-je , s’éveiller cancrelat, ne nous est heureusement pas imposée et nous avons à l’inventer. Si nous nous fions à ce que nous pouvons croire, notre capacité en la matière est il est vrai émoussée et bien habituée à suivre l’illusionniste. Une liberté habitée par l’esprit s’offre à une confiance à faire renaître en nous. Alors s’ouvriront ces espaces dont Bidar dénonce fort opportunément la clôture. Ils seront je l’espère aussi dignes de foi en raison de leur extension infini que peut être crédible en raison de sa modestie l’espace offert par Latour au cancrelat, un espace limité dans lequel « il faut apprendre à durer un peu plus longtemps sans mettre en péril son habilité… » (p.41, à méditer également la remarque page 173 : « les limites (de cet espace) dépendent beaucoup de la temporalité choisie (retenue) » ).

           Ce qui est digne de foi l’est à raison de l’ardeur que nous mettrons à le faire advenir.

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