Prendre le thé avec Einstein

L'infini du temps ne s'abolit pas nécessairement dans les trous noirs, mais il faut rembourser la dette écologique

 

 

            Il me revient, sur le matin, une sombre considération de l’article cité dans le billet d’hier : que selon Einstein et sa théorie de la relativité générale, le temps allait s’abîmer dans les trous noirs. Alors je me souvins que dans un charmant roman de Yannick Grannec  le thé pouvait se prendre chez la Veuve Gödel avec Einstein et d’autres gloires. Einstein y apparaissait comme tellement humain, chaleureux et plein d’esprit que si on lui demandait gentiment il consentirait à revoir les trous noirs avec un regard quantique.

            A propos de la théorie quantique, un jour lointain où je m’intéressais au Cantique des Cantiques je revins de la librairie avec, par mégarde, un livre intitulé le « quantique des quantiques ». Ce fut un rare contact avec la théorie. Dès les premières pages du livre, si mes souvenirs sont bons, on se trouvait devant un vivier poissonneux où les poissons n’étaient jamais là où on les attendait.

            Alors le quantique des quantiques est redevenu le Cantique des Cantiques.

Les associations se font bizarrement entre les idées. Je revois, dans un documentaire d’Yvon Copens un Sapiens s’agenouiller et chanter son premier cantique. Le commentateur voit dans ce geste une première ouverture vers un dépassement de la condition primitive.

Une interrogation me taraude. Situer les moments charnières où l’homme aurait été déjà doué de conscience suffisante pour développer un libre arbitre et orienter son futur. Pourquoi ce premier geste est-il d’agenouillement et non de mains tendues à tous les alentours ? Pourquoi les Sapiens n’ont-ils pas davantage convolé avec les Néandertals dont on dit les qualités complémentaires. Cela aurait fait une espèce plus équilibrée. Cela c’est dans l’optique du second épisode, du cycle recommencé.

 

Nous n’en sommes pas tout à fait là. J’ai pris départ d’un pronostic sombre. Philippe Descola (« Le Monde », 31 janvier) n’est guère en reste. Je demande une prise de conscience de ce que l’homme véritablement est, il réclame « une révolution mentale ». Il décrit quelques modes de vie que cette révolution impliquerait. Mais est-il encore temps ? La révolution mentale tarde, elle devrait être mondiale. Les pays les plus généreux en émissions destructrices soit sont frappés d’inertie, soit régressent.

Et quand, ne se situant pas comme Descola à l’échelon local, mais au niveau de la planète, on sait le caractère draconien des mesures à prendre dans les tous prochains mois, immédiatement, on doute.

Ces mesures consistent en deux dispositions qui devront être conservées durablement. Assurer la production des biens pour répondre au besoin primordial de chacun et à chacun le revenu, détaché de l’emploi, lui permettant l’accès à ces biens. Une disposition s’ajoute pour la durée nécessaire au remboursement de l’emprunt fait à la planète par nos comportements de cigales ayant l’ADN de fauves : arrêter pendant cette durée la production de biens répondant à des biens qui ne sont pas indispensables.

Et tout cela sans contrainte, par adhésion fraternelle et consentement amical ! Et le marché vont s’écrier ses thuriféraires, c’est vrai, il a fait tant de merveilles, mais il a provoqué également les pires souffrances et, aujourd’hui, il nous conduit à l’impasse. Dans sa version impérialiste, c’est une imposture et il n’est pas irremplaçable. Lisez Steve Keen, entre autres. L’encens s’élève aussi aux enterrements.

 

Le livre de Yannick Grannec s’intitule « La Déesse des petites victoires ». Ce sont de grands pas qu’il nous faudra faire pour remporter la grande victoire. Nous les ferons, aucun péril n’obscurcira notre regard, car nous saurons nous assurer des lendemains.

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