Le défi climatique - 15 Retour sur le droit subjectif

La liberté contribue à l'institution du Droit et le Droit confirme la liberté.

 

            La question d’un groupe d’amis, celle également d’un  lecteur me conduit à revenir sur le droit subjectif que deux informations d’actualité m’ont conduit à évoquer le 11 mars.

            La question en définitive est fondamentale, peut-être décisive. N’ayant qu’un temps relativement bref à consacrer à ce blog je ne puis  en parler  qu’en recourant à de très anciens souvenirs.

De son caractère fondamental, mon lecteur et commentateur donne une très forte illustration. Sous le nom de Rocafortis il écrit, rappelant tout d’abord une de mes formules : « La radicalité de la soumission que le citoyen consent au propriétaire », il la commente ainsi : «  Je pense que cette petite phrase pourrait légitimement être proposée comme substitut aux trois principes qui trônent avec beaucoup d’inconvenance aux frontons de nos édifices publics (Marx dirait : Liberté, égalité, Bentham !)».

 Je rappelle que Bentham est l’un des pères de l’utilitarisme. Alors oui soumission pourrait être un substitut rendant compte de la signification que prend la devise républicaine dans l’oligarchie que nous constituons. Liberté certes, mais celle pour le dominant de soumettre ; égalité, une idée vide ; utilité, cette fameuse efficacité du marché dérégulé qui fait les fins de mois si régime maigre, et les ports, j’en vois un par ma fenêtre, remplis de bateaux toujours à quai.

Je pense que Marx, s’il avait exprimé sa visée et non pas ce qu’il voyait, n’aurait pas reculé devant le mot fraternité et lui aurait donné son plein sens, lui qui écrivait : « Posez l’homme en tant qu’homme et son rapport avec le monde comme un  rapport humain, et vous ne pouvez échanger qu’amour contre amour, confiance contre confiance ».

Le droit personnel est précisément un rapport de confiance, un rapport humain, un rapport d’égalité, un rapport libre. C’est une catégorie du droit civil, et pourquoi ne pas faire de celui-ci le terreau où se déploieraient, hors de toute institution étatique, le plus grand nombre possible d’échanges entre les citoyens, les civilisés.

            Le droit personnel est vraiment un lieu éminent où peut être reconnue à tout homme une autonomie, une stature, une capacité, ici la capacité juridique de s’engager, de contracter une dette certes, mais une dette qui insère dans le tissu social humain. De l’engagement naît une créance, laquelle donne droit au créancier d’exiger que l’engagement soit tenu mais la dette est peut-être plus profondément encore la reconnaissance de cette  qualité constitutive de l’humain qu’est la responsabilité, autre aspect de la liberté.

 

            Rocafortis prolonge son commentaire par une question sur la fondation philosophique de la notion de Droit. Je pense qu’il s’agit là du Droit objectif, du corpus juridique qui octroie les droits subjectifs et les sanctionne. Il a raison de dire qu’est ici en jeu un aspect des conditions de la liberté et qu’il ne convient pas de chercher un éclaircissement dans une optique substantialiste. La conception du droit subjectif que je défends ici date de la conclusion que je donnais à une thèse de doctorat très critique à l’encontre du droit de propriété. Je m’y tournais, en bref exemple, vers la conception du régime des biens que supposait l’autogestion en Yougoslavie, C’était en 1969. J’étais alors probablement un peu substantialiste, faisant de la morale l’inspiratrice du Droit. En témoigne ce rare ouvrage juridique que j’ai conservé : « Théorie pure du Droit », de Hans Kelsen, 1962. L’idée d’un Droit trouvant en lui-même les voies de son institution devait être très éloignée de ma pensée,  les pages de ce livre à l’ancienne mode ne sont même pas coupées ! Je dois donc avouer mon ignorance en la question.

Mais ne serait-ce pas la liberté, à laquelle avec beaucoup de philosophes j’ai reconnu un caractère radicalement originaire, qui apportant sa caution au droit subjectif, imprimerait sa marque à l’idée même d’un Droit appelé à garantir en tout premier lieu l’autonomie de chacun de ses sujets. Mon interlocuteur le note magnifiquement. Rejetons avec lui une seconde optique fondatrice du Droit , l’historique ; notre conception du droit de propriété nous vient de Droit Romain. Nous ne nous trouvons pas sans fondation du Droit, ce qui aurait souligne Rocfortis « l’inconvénient d’être atomisant », ce qui, ajoute-t-il, « n’est pas rédhibitoire si justement une conception du droit comme bien commun vient le contrebalancer ». La liberté demeure, elle se suffit, pour fonder. Pour fonder le droit de chacun, mais seul le droit de propriété est atomisant. Le droit personnel, en même temps qu’il autonomise, rassemble.

 

            Et voici satisfaites les deux propriétés qui ont, dans ce blog, été exigées de la liberté. Merci à mon interlocuteur, d’avoir contribué à  cette confirmation.

 

            Merci également à un autre commentateur, Claude Brigelhuber, qui, se limitant à reproduire trois exigences mentionnées dans le billet du 16 mars, paraît les approuver et justement vouloir les promouvoir. Cela m’incite à y revenir tant elles sont au cœur de ma démarche : contribuer à susciter un rassemblement de tous les hommes épris de liberté, d’accomplissement humain, de nature reprenant son essor, préservée, renaissante, porteuse de vie.

            La première est de mobiliser . Les catastrophes environnementales qui s’annoncent sonnent le début d’un prise de conscience, conscience qui aurait du s’émouvoir bien plutôt devant l’injustice, l’absence de sens, le dévoiement de nos sociétés.

            La seconde est d’unir . J’ai tenté  de donner pour cela contenu, réalité et force à la liberté afin que ceux des socio-démocrates qui ne limitaient leur horizon et chloroformaient leur vision que par un réalisme  vécu à corps défendant puissent enfin entrevoir le monde des vivants. Afin que ceux qui n’avaient pu entrevoir ce monde qu’au travers la vision d’un tribun inspiré puissent cesser de faire troupeau et redeviennent société. Je rappelle que j’ai récusé la notion de peuple et ne vois que des citoyens. Que tous retrouvent les chemins d’un Front, catégorie qu’avaient occupé indument les tenants de l’éclatement de l’espèce, du ressentiment, de la haine.

            Que la liberté vienne tenir les promesses d’un esprit si pur qu’il s’épuise. Celles d’un matérialisme, qu’il soit historique ou anachronique et de toute façon voué à l’entropie. Qu’elle renvoie à ses ténèbres cette philosophie de « l’égoïsme rationnel » que le cynisme d’une vallée perdue, trop heureux de l’épouser, traduit en gestes destructeurs. Qu’elle soit loi émancipatrice.

            La troisième est de préserver l’élan. Il ne sert à rien d’inventer des sauvegardes institutionnelles si les hommes ne s’imprègnent pas de la conscience de leur liberté, altruiste, solidaire, fraternelle. L’élu peut être veule quand l’électeur est lâche. Il n’est richesse que d’hommes. Les femmes étaient nombreuses sur les ronds-points.

            Pour vivre avec le moins de lieux dominateurs possibles les entités individuelles doivent se prémunir à l’encontre d’elles-mêmes et à l’égard des autres. Elles peuvent pour cela faire appel à deux grandes modes de notre époque, le tatouage et la méditation.

            Pierre Clastres, ethnologue, nous rappelle que les guerriers améradiens, qui devaient vivre sans institutions étatiques se faisaient graver dans leur chair au fer rouge deux principe : tu vaux autant que l’autre ; tu ne vaux pas plus que l’autre.

            Nous préférerons sans doute recourir à une courte méditation chaque matin nous rappelant ces deux principes, nous préparant à vivre dans une société de l’empathie et du respect.

 

            Tout cela fait un peu sermon. Il faut conclure celui-ci. J’ai vu récemment un doc sur les loups, sur « le sauvage ». Loyauté et droiture. Cela m’a rappelé la Qiao de la pègre, la violence se faisant là patriarcale. On peut faire mieux en éliminant la violence. La jungle humaine cumule mensonge, tricherie et violence. S’il fallait classer les sociétés, la première place reviendrait au sauvage, la seconde à la pègre, la troisième à la jungle, malgré des réussites étincelantes qui en promettaient tant et tant.

            L’Histoire ne fait que commencer.

 

 

 

 

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