UN DESTIN COMMUN - 7 - Exister et Etre

Trouver dans "l'être" une puissante motivation pour exister. Seule notre marche peut nous dire d'où nous venons. L'écouter nous éclaire sur notre destination. Une méditation métaphysique.

 

Je ne prends pas ce blog pour un traité de philosophie. Il serait alors tout au plus un cahier où un débutant ferait ses gammes. Mais je pense que la philosophie se perd depuis des siècles dans des querelles byzantines qui, à un moment où l’espèce humaine est proche d’une disparition prématurée, tendraient à démontrer qu’elle nous divertit pour ne pas avouer qu’elle ne peut proposer aucune voie de salut pour l’homme. L’agilité d’esprit y supplante l’esprit de responsabilité. S’il y a la moindre possibilité de salut il aurait été bienséant de consacrer toutes ses forces à la désigner. Je m’efforce de lui arracher l’idée d’une telle possibilité et un engagement pour en exploiter toutes les dimensions qui en accroîtrait la chance.
            Si la principale raison du désastre tient, comme je le pense, à une déficience d’ordre moral en l’homme, c’est à rectifier son agir libre qu’il convient d’œuvrer.

Ceci est une récapitulation.

 

1 )  L’exister est premier car il se constate. L’être est alors second car  il se déduit spéculativement. La déduction est spéculative, non point factuelle, comme l’existence du boson qui se déduit de mesures gravitationnelles. Elle n’est peut-être qu’une distinction, celle entre un existant accessible au sens ou au calcul, et l’énigme que représente sa factualité, le fait qu’il est, l’on pourrait dire son existence si cela n’apparaissait pas redondant, dès lors que cette existence suscite mieux que l’étonnement, l’éblouissement : que la chose existante soit !
          Par là l’être est la splendeur de l’exister. L’exister EST. Il n’existe  que d’être. L’être n’en n’est pas pour cela premier, il n’est qu’une face de l’exister, mais face qui, sans rien lui ajouter de substance, en manifeste la dimension d’éternité, « l’en soi », la non contingence.

L’usage des termes « exister » ou « existant » ne concerne ici que cela qui est et par là reçoit sa signification métaphysique. Sinon on parle d’«étant », mot qui dans son usage philosophique courant, bien qu’il contienne dans son  étymologie une allusion à l’être, désigne une chose réifiée coupée de l’être. L’étant en est alors réduit à son sens purement physique.

                  

            2 ) Constater de l’étant, l’affirmer réalité, est la condition initiale de la conception ontologique qui inspire tout le blog car une fondation sûre est nécessaire pour déduire ou distinguer. « Inventer » l’être est une manière d’écarter la question sans réponse portant sur la raison qui fait qu’il y a quelque chose en donnant du sens à ce quelque chose.  Alors que la philosophie en est encore à débattre de la distinction qui nourrit  sa prolixité, celle du réalisme et de l’idéalisme,  j’adopte ici une option réaliste, sur le plan ontologique au moins, des démarches pouvant être qualifiées idéalistes pouvant être retenues sur le  plan épistémologique.

Réalisme car s’affirme la totale extériorité de l’existant par rapport  à ce qu’un esprit, voire l’ensemble des esprits,  peut en penser. Reconnaître la réalité c’est aussi reconnaître de l’altérité.  Yves Coppens, d’une certaine manière, le constate quand, commentant dans un  documentaire la première élévation d’un homme vers Dieu, il en fait le départ d’un immense saut vers l’hominisation. Mais il s’agit alors, sous un régime d’hétéronomie, de reconnaître une altérité qui est la source d’une domination. Il convient, sous un régime d’autonomie, de consentir à une altérité qui  ouvre au respect, à l’empathie, à l’embrassement (enlacement). A l’humilité également, celle de coexister.

         L’homme s’est alors ouvert à un dépassement du physique, à la métaphysique, à l’être et à l’existence. Il s’agit d’un propre de l’homme. En empruntant le concept à Cynthia Fleury, il y a une « exceptionnalité » humaine.

 

 

 

         3) L’option réaliste se confirme avec la réfutation de l’idéalisme. Cette réfutation s’épuise à trouver son objet. Je continuerai ici à me référer au livre de Isabelle Thomas-Fogiel « le lieu de l’universel ». L’auteur, tout en concédant que la définition de l’idéalisme reste obscure (p. 317), note avec une certaine justesse que les critiques qui lui sont adressées par Claudine Tiercelin reposent sur une idée évanescente de celui-ci (p. 314). Je ferai cependant mienne la critique qui, avec ce second auteur, peut être portée à l’encontre d’un certain idéalisme : « il menace en permanence notre prise sur le monde ». Même s’il ne nie pas le factuel il peut en minimiser le caractère substantiel  en allant, avec la religion notamment, jusqu’à ne faire des réalités terrestres que le signe, sacrement, d’un ciel dépositaire du Réel.

         En disant inconnaissable «la chose en soi » Kant permet un pas vers un réalisme ontologique et ouvre à une épistémologie libérée de l’opposition entre les deux écoles.

         Thomas-Fogiel le constate elle-même, Kant professe alors un « réalisme ontologique fort ». La chose en soi existe, est, radicalement indépendante (p. 317/318). Mais qu’est-ce que « l’en soi » de la chose ? Quelque qualité ou propriété indécelable ? Si l’on prête un sens au qualificatif « ontologique » il ne fait pas que orner le réalisme identifié mais signifie que son affirmation plonge, ou s’élève, vers l’origine, la racine de la réalité. « L’en soi » c’est alors l’énigmatique être qui  est l’acte de cette réalité-chose, découvrant le temps et l’espace où elle se meut, se découvrant lui-même en une manifestation qui épuise ce que l’on peut en connaître. De cet épuisement, l’homme est le seul existant à pouvoir se soucier, à devoir s’en satisfaire, devant vivre la réalité non comme un donné mais comme une conquête. Par là est fait droit à de l’idéalisme.

 

         4) L’en soi se caractérise par l’éternité de la chose qui en bénéficie, sa non contingence. Elle est, sans commencement et sans fin. Chez Spinoza seule la Substance, cause première, la Nature, Dieu, bénéficie de cet « en soi ». Tous les autres existants sont « en » cette cause, en autres qu’eux-mêmes. Des ensembles de choses peuvent bénéficier, par forme dérivée, non pas de l’éternité, ils ont eu un commencement, mais de la perpétuité, durée infinie. Ainsi en est-il de la facies totius universi, mode qui est l’ensemble immuable des choses perpétuellement changeantes.

         Sous le régime de la liberté qui est ici proposé et à l’inverse de celui de la causalité,  ces choses individuelles que sont les hommes, non point modes mais entités autonomes, peuvent bénéficier de l’en soi. Par leur « exceptionnalité », l’irremplaçabilité propre à chacun, la pensée, la créativité, la dimension spirituelle, le jugement, ils ont pris dans l’ordre du vivant et de la nature toute entière une place de peu à part mais propre à les distinguer. La puissance libératrice, source universelle, qui maintient par l’instinct l’animal au service de l’espèce, a confié à leur intelligence le soin de satisfaire l’irrépressible énergie multiplicatrice dont elle est porteuse et, à la fois, l’essentielle unité qui la constitue. Ici se découvre l’assise d’une morale collective.

         Ce qui lie à l’idéalisme ce peut être, comme cela est très explicite chez Isabelle Thomas-Fogiel (notam. P. 319), l’intuition fortement étayée de la non contingence de l’idée rapportée à la contingence de la factualité. L’idée cependant n’est rien si elle n’est pas enracinée dans le fait. Enracinée en celui-ci elle peut en révéler la nécessité. La fragile existence trouve en l’être-liberté qui la nourrit son indéfectible aliment.

 

 

 

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