L'INOUÏ

L'inouï auquel François Jullien consacre un livre entretient avec l'être des rapports qui apportent des éclairages féconds à cette notion, clef de voute de ce blog. L'humanité peut y découvrir une force pour surmonter les épreuves environnementales et sanitaires qu'elle traverse.

 

 L’ I N O U I

                  

                       « L’inouÏ » auquel François Jullien consacre un livre (Grasset 2019), m’apparaît présenter une parenté avec l’être, le signifiant « être », et il pourrait bien en dire quelque-chose. Or ce signifiant constitue la notion clef de voute de ce blog . Celui-ci  y voit l’unique socle susceptible de fonder une morale politique de désappropriation, de dépossession, de fraternité. Seul susceptible donc de soustraire l’humanité à la course vers l’abîme dans laquelle elle s’enfonce, de lui redonner un cap, un sens, l’idée d’un accomplissement  ouvert à notre liberté. Liberté qui est avant tout le ciment de la société, dont l’exercice est confié à l’individu et l’horizon une harmonie sans contrainte, non pas entre des intérêts mais des frères.

                        L’inouï de François Jullien se décrit en opposition à l’ontologie. Plutôt que son cousin, « inouï » serait alors l’antidote de « être ». Alors que celui-ci  irait sonder les profondeurs il ferait scintiller la surface, « l’apparaître non recouvert » (p. 10), « la sensation » échappant à son « recouvrement » (79), l’instant plutôt que la durée. L’instant car l’inouï exprimerait mieux que « l’Infini » le « débordement d’un « inintégrable » (26, 18) , cet  infini que « être » prête aux choses, y voyant l’énigme du déploiement de l’inouï.   Si celui-ci, également,  se souciait d’un sens,  ce serait en donnant à l’art de vivre un style, une éthique et non une norme, une morale. L’inouï se situe certainement davantage du côté du « vertigineux » (35) que du régulé, du prodigieux (55).

                        L’inouï est « l’autre nom de ce si lassant réel » dit un sous-titre en page cinq. Là se réaffirme, dans la différence, une parenté avec l'être. L’un et l’autre sont des invitations à l’éveil. Il s’agit de modifier le regard afin qu’il découvre de la nouveauté au déjà vu, « un restant » échappant à l’attention en défaut (24).   L’être ajoutera que la réalité recouvre le réel et qu’il s’agit de la faire accoucher de celui-ci, car elle n’est pas que répétitive et donc lassante, elle est triste.

                         Il s’agit de « quêter » dans ce qui vient à nous, « par delà ou plutôt en deçà de tout phénoménisme, quelque chose qui ne s’y contient pas, qui s’y trouve impliquée » (p. 16). Etre, comme inouï, nomme  ce qui reste inentendu », « jamais ouï » (55/56), oublié. Mais, pour l’être au moins, la mémoire se restaure.

                     Ce qui permet de sauvegarder la parenté entre les deux notions, c’est que « être » en l’acception retenue n’a rien à voir avec l’essence. Or si Jullien dénie à l’inouï  tout « statut ontologique » c’est qu’un tel statut emporterait selon lui « assignation »  de l’inouï dans « l’Etre » et donc « lui supposerait une essence ». La majuscule trahit trop la substantialisation de « être », substance dont émaneraient des essences, formes qui se concrétiseraient en individualités. Ni « inouï », ni «être» ne sont ainsi précédés. Ce sont tous deux, comme  l’écrit Jullien de l’inouï ,des « inconditionnés », des « absolus » (p.94).

                        Ce sont des indéfinissables. S’ils ne sont pas les descendants d’une essence ils n’en engendrent pas non  plus. Si l’inouï se refuse à la connaissance pour se livrer tout entier à l’expérience (81,82), l’être est la manière de dire l’existence en l’énigme de sa présence, une présence qui suscite et constitue l'inouï et ne le recouvre pas (compar. p. 131). Etre comme inouï sont l'un comme l'autre " gardés  nus " bien qu’il doive leur être reconnu un caractère « capital, décisif, principiel, vital » (83/84).

 

                        Va confirmer la parenté entre inouï et être celle reconnue par  Jullien ente l’inouï et l’en soi. La parenté de l’être avec l’en soi de la chose chez Kant a été observée dans le billet de ce blog en date du 31 décembre 2019. Cette chose n’est connue qu’en tant que phénomène, non pas « en soi ». L’être, comme l’inouï, « nomme l’en soi » en ce que tous deux « pointent l’existant avant toute assimilation subjective… » (90), tant que l’en soi est conservé dans l’inconnaissable. L’être, comme l’inouï, ne s’intéresse pas au « substantiel ontologique des choses mais, ressortissant davantage de l’existence que de la connaissance, s’ouvre à l’illimité de l’expérience et ose s’enquérir de ce qui n’a jamais été ouï » (81-82). En l’appelant noumène, « c’est-à-dire en le rangeant dans l’intelligible, comme tel absolument séparé du phénoménal et du sensible » Kant reconduit fâcheusement le vieux geste dualiste de la métaphysique (93).

                        En résulte la dissociation de la raison théorique et de la raison pratique. «  L’absolu, retiré à nos capacités de connaissance se reporte dans la Loi morale » (95). Apprivoiser l’inouï comme retrouver la conscience d’être vont avoir pour vertu de défaire cette dichotomie et de retrouver l’unité du connaître et du vivre et une exigence éthique que le caractère universel portera à la hauteur d’une morale. « D’emblée une étroitesse du point de vue intéressé, celle de l’ego de l’égoïsme, s’y trouve de fait abandonnée : la fermeture à l’Autre, par ce qu’on entend plus de lui  - d’où vient ce qu’on appelle traditionnellement le mal – y devient impossible » (96).

 

                        Impossible le mal. En droit, non en fait. C’est là que l'éveil à l’être peut se révéler être une étape vers l’éveil à l’inouï. Etre né lui-même de la prise de conscience que la vie, la beauté, soient,  ce qui demande la médiation d’une réflexion, avant que peut-être il puisse se muer en évidence immédiate (59) : être submergé par la couleur du ciel, comme nous y invite Lucrèce (60). Mais cela demande toujours une stratégie de résistance au recouvrement qui guette (68), à la fermeture,  un effort. Peut se substituer alors à une morale du « bien et du mal » une « éthique de l’excès », accès à de l’inouï qui va déployer un ego replié, emmuré et possessif « jusqu’au désemparement et dépossession d’un soi qui s’étiolait en soi » (69). Nous sommes « passés s’une morale de la prescription à une éthique de la promotion » (70).

                        La stratégie propre à l’éthique de l’inouï, comme à celle de l’être, n’est pas dogmatique, elle ne repose pas sur le choix entre le bien et le mal mais sur la décision, elle est « résultative » , mieux que la prophétie, réalisatrice: « Quand on a commencé à se hausser à hauteur d’inouï   (j’ajouterai à unisson d’être), une générosité de la conduite en est d’emblée la conséquence » (71). Cette décision, dès le billet du 13 février, premier de la séquence, a été ici nommée engagement ontologique.

                        L’être circonscrit l’inouï sans l’assigner à un lieu, « tout ce qu’on attend, entend » (82), qui a l’éclat de la beauté, prend relief de cet abîme : il pourrait n’y avoir rien, de cet énigmatique cela est. Et même si en l’arrière pays de la hideur s’étale, l’engagement de faire que la beauté éclipse cette dernière s’affirme. « S’ouvre un avenir vertigineux et une réquisition, celle de son « exploration » (83)

                        L’être offre donc une solidité et permet peut-être une voie moyenne, plus universelle, celle de l’inouï paraissant plus exigeante, supposant un abandon, une perte de soi  (v. p. 85/90). La proposition qui ouvre le paragraphe 3  du titre IV (p.90) :" L’inouï nomme le réel en nommant l’en soi  qui lui-même pointe le réel"  peut être reprise dans l’ontologie de l’être nu défendue ici, " être" simplement épousé comme une puissance libératrice qui au niveau humain s’exprime par une liberté libérée de toute entrave ramenant à soi.

                        Etre investi par l’inouï ce serait être pleinement, spontanément. Ce serait, si François Jullien ne nous livre pas qu’une magie verbale mais parle d’expérience, vivre la limite, là où, mot emprunté à Lacan, la jouissance se transcrit en « j’ouis sens » (98).

 

                        Impossible le Mal. Au moment où, le 26 février 2020, je découvrais le livre de François Jullien parmi les achats de la semaine de la Médiathèque, je pensais mon blog terminé mais l’éprouvais terriblement déficient de n’avoir pas  fait une part au tragique métaphysique que constitue la question du mal. Deux des conceptions qui pensent expliquer le monde lui font une place imminente. La conception religieuse invente des puissances maléfiques et rend nécessaire la mort rédemptrice d’un  Dieu. Les croyants se disent sauvés, leur Royaume est ouvert mais leur comportement donne peu de crédibilité à leur foi. La conception matérialiste conçoit un matérialisme historique fondé sur une dialectique où la puissance d’un négatif forcera l’accouchement d’un positif établissant définitivement son  règne. Seul le règne de la tyrannie a pu en naître.

                        Le mal n’a pas d’incarnation. Marx l’a bien situé dans la première de ses thèses sur Feuerbach, il est dans la subjectivité de chacun, dans le mésusage par beaucoup de leur liberté. Il est aujourd’hui, deuxième jour de confinement, dans l’incivisme désespérant de beaucoup, accapareurs ou pilleurs dès qu’un risque les frappe, irréfléchis et irresponsables tant qu’ils s’en croient exempts. Ils vont reprendre leur démarche égoïste dès que le virus sera éloigné, agents du règne d’un plus hideux, le CO2, dont la généralité, l’universalité effacera l'aléatoire et l’arbitraire, car tous seront frappés.

                        Pour moi, 88 ans le confinement est un abri, un refuge, une impuissance. Pour beaucoup il est mal supporté. Pour tous ceux qui n’en bénéficient pas car ils sont au front du travail social, la situation oblige à un grand dévouement, un quasi héroïsme et l’on peu souvent enlever la quasi. Ils agissent bien davantage que pour nos vies, pour notre dignité à tous, ils préservent notre foi en l’homme.

 

 

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