Un destin commun - 5 - La possibilité d'un sens

La métaphysique traite des possibilités. Le sens de la destination de l'espèce humaine relève de ces possibilités.

 

            Parmi les options « métaphysiques » auxquelles fait allusion l’ouvrage de Barbara Stiegler (dernier billet), la plus décisive peut-être porte sur la destination de l’espèce humaine. Avoir un destin lui donnerait un sens, c’est-à-dire une direction, une signification, un guide, un repère pour s’orienter et s’il serait bénéfique comme le demande John Dewey, de « rendre nos désirs intelligents » -Stiegler p. 199), une définition de l’intelligence. Celle-ci saurait lire notre destin et s’il n’était pas complètement déterminé, si un geste humain avait la faculté d’en aider le parcours, elle favoriserait le bon geste.

            Le sens relève ainsi de la métaphysique. Celle-ci « traite des possibilités » (Tiercelin, « Ciments », 21). Quand elle se livre à des hypothèses, la science oeuvre également sur ces dernières, elle s’emploie à les vérifier et si elles sont  invalidées, elles n’appartiennent plus au possible. La vérification et l’invalidation ne sont pas étrangères aux possibilités métaphysiques mais elles peuvent appartenir au lointain et si faire de l’une une hypothèse peut influencer la conduite d’une manière décisive, si cette hypothèse peut comme la prophétie être un tant soit peu réalisatrice, il peut être bon de s’engager à la faire prévaloir. Ainsi en est-il du sens. Il se peut qu’il y en ait un à nos vies et que ce que nous estimerions souhaitable apparaisse également possible.

             Cette possibilité semble cependant compromise, l’obtention de l’intelligence qu’appelle Dewey paraît  hors de portée. Il lui faudrait rallier une très grande majorité d’esprits et cependant avoir une suffisante détermination, même si est préservée la possibilité du nouveau, de l’imprévu et laissé le champ ouvert à la créativité. Le poids des intérêts et des préjugés qui font obstacles à cette intelligence commune est tel qu’il paraît raisonnable d’y renoncer.

             Sans même se livrer à des études approfondies des lectures récentes apportent des exemples de la cacophonie humaine.

             Barbara Stiegler expose les divergences qui au sein même du libéralisme économique opposent les partisans du laisser faire et les promoteurs du gouvernement des experts. Ces divergences sont attribuées à des différents d’ordre métaphysique, la croyance ici à une harmonie préétablie (p.191/192), le ralliement là, et notamment avec Lippmann, à des lois estimées et proclamées inéluctables, celles du productivisme capitaliste, dont sans doute la prolifération de la publicité est supposée rendre intelligents nos désirs (cpc. Stiegler, p.200 et s ).

             Aux lois inéluctables de Lippmann qui mettent en avant l’individu et prônent la compétition le pragmatiste Dewey oppose « une loi supérieure », « celle de la suprématie des liens, des relations et des interdépendances entre les êtres humains sur les désirs, les activités et les institutions qui entretiennent et encouragent les activités visant des profits purement individuels ».

            Entre ceux qui sont en quête d’une économie plus humaine les divergences  sont également grandes et bien plus dommageables, car il en résulte une perte quasi-totale d’influence. De ces divergences témoigne la diversité des réactions au péril environnemental. Des communautés s’organisent pour constituer des lieux de résilience, préconiser un retour à la terre et à la fois témoigner par là de modes de vie ayant retrouvé le sens humain de relations sociales harmonisées au milieu naturel. « Cette rhétorique de la résilience et de l’entraide cache mal une conception naturaliste et apolitique des liens de solidarité » écrit Pierre Charbonnier dans la revue « Crieur » de juin 2019. Elle promeut, laisse entendre ce dernier, un monde post-technologique qui ne tient sa survivance que de son appauvrissement. Elle constitue « un terrain fertile » pour le survivalisme droitier (Catherine Vincent, « Le Monde », 11 juillet 2019). Le premier auteur critique également la place donnée au « cheminement intérieur ».

            Devant la nécessité impérative de lutter contre le système économique qui conduit au désastre un rapprochement des points de vue devrait être possible. Le non-sens  monstrueux et planétaire qui conduit une humanité si jeune encore à compromettre un parcours terrestre qui aurait pu être si grandiose, voire à l’abréger, impose l’union. Les divergences peuvent être regardées d’un oeil plus accommodant.

          La dénonciation d’un risque de survivalisme fermé, réservé aux puissants, ne rend pas compte du caractère communautaire, au bon sens de terme, et cependant proposant du mouvement alternatif. Si celui-ci se fonde sur l’idée qu’est alors offert un rare moyen de survie, il apparaît illusoire et il devrait dire ce qui se propose après la survie, quelle vraie vie, un sens pour tous.

         L’invitation à faire un cheminement intérieur est elle aussi caricaturée. Elle est faite à ceux qui s’engagent dans la démarche et qui sont déjà préparés à un tel cheminement. Les alternatifs dits «créatifs » ont depuis longtemps inscrit dans leur règle de vie une rubrique spiritualité. Un élément important du projet commun, lui donnant sens et chance, est d’ailleurs que tout homme ait accès à cette spiritualité dont la définition cependant se cherche et, plutôt qu’intériorisée, est appelée à être « extravertie ». Le souvenir me revient d’une session où des religieuses nourries de l’ouvrage de Denis Vasse « Le temps du désir » ont pulvérisé un orant. Thérèse de Lisieux, en la simplicité d’une approche horizontale de la relation d’amour en remontre à l’enfermement vertical du grand docteur qu’est Jean de la Croix. On s’accordera avec John Dewey pour penser que « le segment spirituel » n’est pas à « la source de l’amélioration continuelle de la culture et de la civilisation » qui est visée, mais qu’il en est le «fruit », et je me permets d’ajouter l’indispensable ciment (Stiegler, p. 208).

          Pour le surplus, si je partage avec Pierre Charbonnier l’ambition d’une politique de solidarités, il faut bien avouer qu’elle est actuellement très compromise et que les circonstances sont au sauve ce qui se peut. Si il est postulé que « celles et ceux  qui s’en sortiront seront les plus adaptés à la condition post-technologique », et si cette condition est estimée celle propre au devenir humain, il est difficile de suivre. La surenchère est d’ailleurs toujours possible. Pour l’anthropologue James .C. Scott la substitution de l’agriculture à la cueillette est déjà un dévoiement (« Le Monde 9 juillet 2019). « Le petit peuple des marges » doit voir sauvegardées ses conditions de vie mais ne peut participer au projet commun, ni l’entraver.

          La seule attitude digne et réaliste est, même si l’appel a peu de chance d’être entendu, d’inviter le pays tout entier à s’organiser en économie de guerre environnementale et en société d’entraide et de partage.

           Un projet commun à une très grande majorité, un sens suffisamment universel sont-ils possibles ?  Aucun homme soucieux de résister au pouvoir oppressant des oligarchies et de prévenir le pire qu’il initie ne peut se dérober à l’invention d’un monde dont la tempérance sera la vertu, le partage l’instrument, l’ambition l’âme et la liberté l’énergie.

           Le plus grand obstacle à la surrection de l’humanité est la répugnance à laquelle elle a été formée, déformée, de concevoir les choses au travers d’une possibilité métaphysique. L’objet de ce blog est de présenter l’un des possibles, l’ontologie de l’acte d’être, de l’être liberté.   

           La certitude d’un sens relève d’une exigence difficilement contournable. Affirmer l’existence d’un sens rend indéfectible l’espoir, n’autorise pas la renonciation à le rechercher, l’abandon au non-sens. Avoir à surmonter pour ce faire une incertitude peut s’éprouver bénéfique, à condition de la surmonter, mais au nom de quoi ? Quand l’affectif est ébranlé, quand tout autour de soi sombre dans le chaos, seule la raison peut se maintenir ferme.

         Alors que la Nature est si vaste, si belle, si diverse et multiple, surabondante,  et fait apparaître, avec l’homme, l’être capable de l’agrandir et la glorifier, lui donner sa pleine signification, lui imprimer une direction choisie, il est rationnel de penser que les choses ont un sens.

 

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