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Billet de blog 27 oct. 2021

L'aveuglement volontaire

Certains humains naissent fauves. Notre système juridique leur met dans les bras les moyens de transformer la société en jungle.

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                       Comme la servitude l’aveuglement n’est pas vraiment volontaire, qualificatif  dont on affuble la première et que Frédéric Lordon réfute. De son point de vue la servitude serait plutôt savamment instillée, entretenue. De mon point de vue elle serait également piège, comme cet aveuglement qui vous enferme dans des rets que ni le lion, ni, cher La Fontaine, le rat, ne parviennent à démêler.

                        La servitude, dont, dans l’hiver 1937/1938, Simone Weil, la très grande, disait : « La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n’a pas fini d’étonner tous ceux qui réfléchissent un peu ». Je dirais d'indigner, de sidérer. Depuis le nazisme a été vaincu, non point que les artifices dont il usait aient été trop grossiers, ils produisent encore des effluves enivrantes, mais pour des raisons qu’il reste à découvrir. En ce qui concerne la servitude, Simone Weil tentait d’en percer l’énigme et découvrait la notion de force (Œuvres, Quarto, Gallimard, p. 488).

                         De l’aveuglement je veux parler aujourd’hui au sujet de « La théorie pure du droit » de Hans Kelsen. Jacques Bouveresse, ce penseur considérable, avait au moment de sa mort réuni la documentation pour prononcer une conférence sur « la vérité et le droit » et pour sa documentation il avait retenu Kelsen (v. mon dernier billet). Heureux choix car nul plus que Kelsen n’a recherché la vérité. J’ai pour ma part tenté d’alerter sur ce penseur du Droit mais je n’ai trouvé que portes closes. Je ne sais quelle conspiration de silence régnait également en 1962, quand a été publiée la traduction française de son ouvrage, pour me dissuader d’en inscrire la lecture comme prioritaire. J’étais sans doute encore un peu romantique et on lui prêtait une réputation de positiviste intégral, je comprenais défenseur des systèmes juridiques tels qu’ils sont, non discutables. Il entendait en effet débarrasser ces systèmes de toute influence extérieure au strictement juridique, les faire échapper notamment aux apports des partisans de droits naturels d’ailleurs divers. Il tente de saisir la quintessence de la juridicité avec un raffinement qui de prime abord peut d’ailleurs déconcerter. Mais parmi les apports extérieurs qu’il dénonce il y  a aussi la force, et ce ne peut être que cette force qui a réussi à placer l’œuvre de Kelsen sous le boisseau.

                        Cette force, Kelsen la dénonce comme étant à l’origine de l’invention de ce droit qui n’a rien de juridique et qui va contribuer à ce que Simone Weil nomme « l’absurdité radicale du mécanisme social » : le droit dit réel, droit direct sur la chose, un bien, incorporant quasiment celui-ci à la personne du propriétaire. Sans ce droit la propriété serait privée de cet attribut que les romains nommaient abusus et que nous nommons « droit de disposer ». Resterait l’usus, le droit d’usage, affranchi de l’omnipotence du propriétaire et qui pourrait être solidement arrimé à la personne de l’usager. On regrettera que Bouveresse soit parti avant d’avoir pu tenter de faire sortir Kelsen de la zone aveugle.

                        Certains humains naissent fauves. Par quel aveuglement les laisse-t-on se prévaloir d’un droit réel qui nourrit leur appétit et de mécanismes sociaux qui décuplent leur emprise sur la multitude des autres.

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