La Cité Ecologique 1) Parti ou Mouvement ?

Edifier ensemble la Cité Ecologique

 

            Faut-il placer ses espoirs dans un parti ou donner à ce vétuste habit la forme d’un Mouvement. La question m’a été posée hier et j’y trouve aujourd’hui l’incitation à tirer les leçons de la conception du monde proposée dans ce blog.

            Cette conception fait d’une puissance libératrice, notion à dominante physique, le moteur de toute l’expansion cosmique et de la liberté, notion où l’esprit se déploie, celui de tout progrès humain, la culture étant alors appelée dans le pire des cas à contrarier la nature et, dans le meilleur, à l’accomplir.

            Le pire étant proche de devenir notre réalité, il s’agit d’inventer la formation, parti ou mouvement, qui nous permettrait de conjurer la chute et de reprendre l’ascension.

            Parti ou mouvement, mais l’un comme l’autre deviennent très vite le fief des apparatchiks, l’instrument de conquête du pouvoir  d’humains qui épuisent leur charisme dans cette conquête ne conservant qu’une habileté manœuvrière pour l’exercer. En tout cela la complexité des circuits de décision met ici en miette le pouvoir d’en bas,  là un centralisme dit démocratique le bafoue, et surtout se vérifie l’apostrophe : là où il y a des tyrans, c’est qu’il y a des esclaves. Il n’est pas de société libre sans hommes libres.

            La liberté dont la propriété appartient à tous et dont l’exercice est confié à chacun est une prérogative qui doit s’affirmer sans faiblesse ainsi qu’une valeur qui doit être défendue sans concession.

            La liberté, avant tout, est à redéfinir, et  surtout ne pas être confondue comme il est fait si souvent avec la possibilité de satisfaire ses pulsions, ses envies, son égoïsme ou son égotisme. Elle est celle, partagée et commune, des foules exaltées lors d’un succès éphémère contre le tyran, éclatée bien vite en la multiplicité des espaces propres à chacun, le tyran retrouvant alors le goût de la victoire.

            Les philosophes ont souvent nommé la liberté authentique : liberté-autonomie. C’est en effet en soi-même que se puise cette liberté, et les autres ne peuvent rien à son encontre. Ils ont parfois opposé cette liberté à une liberté qualifiée négative. Ce n’était pas nécessairement porter un jugement mais simplement distinguer. Le qualificatif  cependant convient mal car la possibilité de satisfaire ses envies fait partie de la liberté mais doit être subordonnée à la visée commune, universelle, qu’est avant tout la liberté.

            Alors la forme –parti ou mouvement – que peut prendre l’institution salvatrice qui est recherchée importe moins que la qualité des hommes qui la feront vivre. Qualité, non pas découverte dans une présomption de plus grande science ou dans une ascendance dont l’exploitation par  celui qui la possède révèle son mépris de la liberté d’autrui, mais dans de plus subtiles  conjugaisons.  A défaut des les avoir marqués comme eux en sa chair par le fer rouge on se souviendra de ces deux principes dont  des guerriers amérindiens portaient l’empreinte : ne te crois jamais meilleur que l’autre et, surtout peut-être, ne crois jamais l’autre supérieur à toi. Pierre Clastres nous le rappelle dans « la Société contre l’Etat ». Occasion de noter que cette qualité de liberté qui se vivra dans la formation recherchée préfigurera certainement le rétrécissement de la sphère du pouvoir d’Etat dont la conquête est l’objectif.

 

           

       Voulant allier dans le projet de la nouvelle formation liberté et solidarité réellement vécue et étendue au monde non humain, les plus belles dénominations ayant été trahies et salies, l’édification de la Cité Ecologique, dont Serge Audier nous propose un modèle déjà très étoffé, m’a paru offrir un cadre pour la perspective ouverte à la nouvelle formation. Ce cadre fait appel  à une citoyenneté inscrivant chacun dans sa vocation à participer à l’embellissement des ses deux habitats, la société en laquelle doivent se tisser des liens si primordiaux et si fragiles et l’admirable mais vulnérable milieu naturel qu’il reçoit  en bien commun. Citoyen libre et par là certes responsable  mais surtout recevant la mission exaltante de faire vivre une fraternité, citoyen respectueux  de son environnement  mais surtout lui apportant l’admiration que sa diversité, sa richesse, son inventivité ne peuvent que susciter.

 

 

       A raison de l’extrême gravité de la situation écologique à laquelle nous sommes confrontés, c’est à une double métamorphose que cette nouvelle formation doit se prêter. Métamorphose de la manière collective d’appréhender  la conduite des politiques économiques, sociales, culturelles et régaliennes tout d’abord.

       Nous sommes peut-être, la probabilité m’en paraît forte, dans une situation pire que celle qu’annoncerait l’imminence d’une guerre. Le premier point du programme de la nouvelle formation doit être de procéder au diagnostic exact de cette situation, selon des procédures garantissant le plus grand équilibre possible des influences pouvant s’exercer sur ce diagnostic et donnant à la rechercher du vrai le pas sur la défense d’intérêts particuliers. L’information doit être soustraite radicalement au pouvoir de l’argent.

       C’est à mettre nos sociétés en état de répondre dans la dignité, la moindre violence civile, l’entraide et le partage aux prévisions négatives d’un tel diagnostic, notamment à toute baisse significative du niveau général de vie, ainsi qu’à la détresse de ceux que des cataclysmes frapperaient, que le programme de la nouvelle formation doit  s’attacher.

 

       Métamorphoses individuelles en second lieu, sans lesquelles nos sociétés se déliteront. Mes derniers billets en traitent. Cela revient à vivre cette liberté dont la première partie de ce billet souligne les exigences. Exigences bien rudes, mais nous sommes parvenus à un point où il ne peut en être autrement. L’on peut nommer radicalités,  espérant par là exorciser un mot dont ne s’effraie que la tiédeur à la longue mortifère qui nous paralyse, les deux points sur lesquels j’insisterai en conclusion.

       La première radicalité est simplement d’en revenir à l’origine décrite en l’ontologie proposée dans ce blog, à l’être qui fait qu’il y a de l’existant et pas rien, comme il se pourrait. Que d’être si l’on pèse à son juste poids l’extraordinaire chance que cela représente, constitue une promesse inouïe, ouvre à une expansion infinie. Qu’il nous appartient pour cela de nous dépouiller de l’inhumanité à laquelle nous nous sommes habitués, banalité du médiocre, se satisfaisant de ce très mince  et « fragile vernis d’humanité » que Michel Terestchenko a fort bien stigmatisé, pour s’affirmer vraiment humain. Et voici que la fable de Bruno Latour s’inverse, que celui qui s’était endormi cancrelat s’éveille ayant une forme humaine.

       La seconde radicalité est de toujours chercher le vrai, le dire et le vivre. Le chercher, car le découvrir demande un effort, et de plus en plus en ce temps de la méfiance où le mensonge du prince enferme les « sujets » dans l’errance et où l’évidence du fait se voit contredite par la crédibilité donnée à l’illusionniste. Le dire en ne tenant que des propos rigoureusement contrôlés. Le vivre en un lien social porteur de confiance, de sollicitude, toute peur éloignée.

       Le vivre en cette incarnation de l’esprit que le christianisme a su pressentir mais qu’il n’a su traduire qu’en un langage religieux, que Marx n’a su que frôler en son dernier geste philosophique en appelant à une praxis subjective dont  le marxisme-léninisme n’a pu retrouver le sens, celui d’être.

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