Un destin commun - 6) Enrichir le naturalisme.

Le naturalisme, contrefait par le libéralisme économique, doit être élargi au principe de la nature et avec la liberté, fait mué en valeur, englober l'exceptionnalité humaine.

 

            Les auteurs que le livre de Barbara Stiegler « Il faut s’adapter » met en scène recherchent les recettes de l’adaptation chacun dans un naturalisme qui lui est propre et ce bien que celui-ci devrait fonder une science dure impropre à présenter un tel éclectisme. Ces naturalismes relèvent de la biologie et s’appuient chacun sur une interprétation différente de l’évolution darwinienne. Spencer et Lippmann y trouvent matière à plus de deux variétés d’un libéralisme économique auquel le pragmatisme de Dewey entend opposer sa propre conception inspirée elle aussi du darwinisme.

            Les ambivalences de Lippmann égarent. Est-il encore dans le naturalisme ou l’artefact quand il combat la conception de Spencer, lequel voit dans la compétition la fin de tout, et lui oppose « la loi supérieure », elle aussi fondée sur « la nature des choses » : la hiérarchie entre les hommes est naturelle. « Il naturalise » alors l’artefact (p. 209/210).

            Foucauld lui-même s’y serait trompé selon Barbara Stiegler alors que, en concluant  « que le néo-libéralisme était essentiellement un anti-naturalisme » il voyait très largement juste (p. 13). Et là serait le péché du libéralisme si le naturalisme devait être érigé en loi fondamentale. Mais même si cela n’est pas, le péché est là, non pas de lui apporter une contradiction si celle-ci est argumentée, mais de l’instrumentaliser en en proposant une contrefaçon.

 

            Le naturalisme ne doit pas être contredit, et moins encore piétiné, mais il peut être enrichi. Pour se dire naturaliste, Lippmann invoque « la nature des choses ». Celle-ci est l’objet de définitions très discrétionnaires et c’est ainsi que des morales discréditées ont pendant longtemps imposé comme correspondant à cette nature la procréation comme fonctionnalité unique de la sexualité. Chacun s’accordera maintenant pour considérer qu’il appartient à l’homme de lui définir sa destination. C’est l’humain qui enrichit le naturalisme.

 

            La dyschronie dont la nature peut avoir à souffrir mais à laquelle essentiellement l’homme doit s’adapter est le fait de ce dernier, de son inventivité technique et des excès dont il fait preuve en en faisant usage. Les troubles apportés à sa géographie avec la mondialisation, à ses rythmes de vie  par l’accélération de tous les flux due à la révolution industrielle relèvent d’un phénomène bien humain alors que « l’effort des vivants pour ralentir ou stabiliser », « la stase » (p.14/15), est bien naturel. Une conciliation est possible. Faire place à la stase n’est aller « contre le sens de l’évolution » comme l’estime Lippmann qu’en faisant passer son idéologie pour ce sens. La « stase » profite autant à la nature qu’à l’homme.

 

            Enrichir le naturalisme par l’humain n’est ni le contredire ni même se situer à l’extérieur. C’est le considérer dans toute l’ampleur de son champ et non seulement en cette partie que la science peut connaître. C’est être radical, aller à la racine, ce à quoi  le pragmatisme se refuse. Le principe fait partie de ce qu’il initie, la source est élément constituant du fleuve. C’est d’ailleurs à cette condition qu’avec le pragmatisme on pourra ne pas distinguer le fait et la valeur.  Parce que le fait premier contient son devenir, d’une certaine façon son  « doit être ». Mais quand ce fait premier n’est pas créateur, dominateur, mais libérateur, comme l’est celui que je tente de décrire, il n’est pas contraignant mais proposant, il dit le cap et ne dicte pas la navigation. Et le cap est si loin et l’océan si grand que la navigation à elle seule peut combler, à condition que par sa fidélité au cap - la croissance en l’être -, par la mémoire cultivée de l’être-liberté, la navigation elle-même ait été préservée.

En ce 29 juillet 2019, jour d’épuisement des ressources annuelles de la planète, l’opportunité est donnée de reprendre un leitmotiv de ce blog, que cet épuisement est dû à une méprise sur la notion de liberté, fait devenu valeur, première valeur, et si souvent confondu avec la satisfaction de l’envie primaire. Un article publié dans « le monde » du 27 sous la plume de Stéphane Madaule, traite de la politique de mobilité. Il constate que toute contrainte en la matière est perçue comme une atteinte à la liberté de chacun. Il développe les arguments propres à limiter cette liberté au regard des  conséquences environnementales qu’elle peut provoquer. Ce qu’il convient de concevoir c’est que la liberté vraie n’est pas ici en cause.  Un homme libre est celui qui se soucie en premier lieu des effets  de son comportement sur l’environnement.

 

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