Un destin commun - 8 - L'existant

Reprendre le questionnement, interrompu chez Marx, sur ce qu'est la réalité, le Réel.

 

                   Ma lecture du moment me porte vers la contribution de Jean-Luc Marion  à l’ouvrage collectif « Choses en soi – Métaphysique du réalisme », Puf 2018. Cette contribution, enquête parmi d’autres sur le monde réel, oppose objet et chose. Malgré son caractère un peu ésotérique pour moi qui lit pour la première fois cet éminent auteur, j’ai envie d’en parler car cela me permet d’illustrer ma démarche quelque peu sacrificielle, cette obstination à parler de ce que je connais si mal – « la philosophie » -,  qui à cause de cela même peut-être me fascine, qui intéresse si peu les décideurs sur le terrain de nos combats pour s’éloigner du pire des mondes  et qui cependant pourrait être le lieu d’un ressourcement nécessaire si les philosophes ne la maintenaient pas dans un lieu quasiment inaccessible.

                        La grande lutte pour l’émancipation des hommes s’est en effet selon moi brisée quand dans les thèses sur Feuerbach, en 1845, Marx a renoncé à « comprendre, interpréter, le monde », la réalité au sens fort du terme, quasiment le Réel ultime. Jusque là, il avait fait de cette compréhension, de cette interprétation la tâche initiale nécessaire et y avait consacré l’essentiel de ses forces. Déjà l’état de la philosophie l’avait découragé. Depuis aucune théorie n’est allée au fond des choses, n’a en tous cas été reçue avec le minimum de plausibilité pour servir de tremplin à un rassemblement très majoritaire. De très nombreux ersatz se sont présentés, des idéologies qui ne font qu’instrumentaliser des intérêts, des préjugés, des fanatismes, des névroses et des psychoses appelées entre autres paranoia ou mégalomanie.

            Jean-Luc Marion met incidemment le doigt sur ce qui explique le fiasco du matérialisme historique à prétention scientifique cher à Lénine. Celui-ci  n’avait su produire aucune définition de la matière. Il avait admis « le caractère approximatif de toute proposition scientifique concernant la structure et les propriétés de la matière » (Marion, p. 83). Il y avait un trop grand gouffre entre le simplisme de l’explication et la complexité du Réel. Rendre compte de celui-ci  nécessite un mariage savant entre le matériel et l’immatériel.

       Jean-Luc Marion donne quant à lui l’entière place à l’immatériel et inverse la conception de Lénine d’une manière que l’on estimera excessive. Contrairement à ce qu’il tente d’établir le réalisme n’est pas un matérialisme mais il ne peut se satisfaire d’une « immatérialité de l’objet ».

 C’est bien par la sensation que le réaliste appréhendera la chose, la res (85), mais sans prétendre par là en saisir toutes les dimensions et notamment ce mystérieux « en soi » que j’ai rapproché de son être et sans la réduire à son élément physique, sensible, capturable par les sens. Son être précisément lieu de l’assertion d’existence qui est à la fois une objectivation et une orientation ontologique postulée par l’objet ainsi érigé, Marion ici se couvre de l’autorité de Heidegger (p.91). Et c’est précisément en remontant à cet être postulé que pourra se dessiner quelque chose de l’en soi de la chose, être et substance.

La distinction entre la chose et l’objet me paraît d’ailleurs trop accusée. L’objet c’est la chose vue du côté sujet lorsqu’à son égard celui-ci émet un jugement d’existence. Avant d’être un « objet d’expérience », un objet pour le sujet, il est un objet pour lui-même, en l’extériorité qu’affirme le réalisme, une chose qui pour devenir objet n’a pas besoin d’être passée au peigne de la dématérialisation. Loin « d’être aliéné de sa propre essence » afin de satisfaire aux conditions de notre connaissance (88) la conservation de son habit de chair lui conserve cette essence. Joue ici le préjugé constant de l’idéalisme n’accordant la réalité qu’au non contingent, et la non contingence qu’à l’idée, ici la cogitatio. Doit donc être banni le physique déclaré irrémédiablement périssable (87/88).

En même temps qu’est dévalorisée la chose-objet dans sa consistance matérielle et terrestre, est méconnue la part physique de notre connaissance  réduite, par « un coup de force théologique », à une géométrisation, ou ramenée par « un  coup de force épistémologique » très cartésien à un paradigme mathématique (88). La voie ontologique, si naturelle, permet quant à elle de rejoindre l’être, par essence éternel, et une non-contingence faisant revenir le ciel sur terre.

L’hypothèse que l’on peut émettre sur l’origine de l’existant peut apporter en effet un éclairage décisif sur sa consistance .D’où tu viens dit beaucoup de ce que tu es. S’il en est ainsi la philosophie ne serait pas absoute de son errance par l’impossibilité de la tâche assignée, dire quelque chose de sensée du Réel. Trois hypothèses paraissent possibles.

La première est celle d’un scientifique, Hawking, en la pure perspective de sa discipline. Le monde, le bing bang, ne sont précédés par rien. Le hasard pur y procède donc. Des lois, gravitationnelles par exemple, peuvent permettre d’expliquer une genèse, mais celle-ci, en dernière hypothèse, ne doit rien à rien. Elles appartiennent également au domaine de la genèse spontanée dont un temps qui n’a ni d’avant ni d’après est l’énigmatique signature. L’existant, purement contingent, n’a pas de consistance forte et peut, comme il est venu, partir en fumées, en ces temps amazoniennes.

La seconde hypothèse se tourne vers une entité hétérogène, théiste ou non, Dieu personnel ou principe créateur. Ni l’existence ni l’être ne son t établis (v. mon dernier billet),la foi ou la croyance suppléent à tout.  La consistance de l’existant est soumise au théologique. Le philosophe idéaliste aurait certainement imaginé un Dieu meilleur garant du bonheur de ses créatures ou du bon usage par l’homme de la liberté, sans doute trop conditionnée en son octroi, qui lui aurait été laissée. Le philosophe réaliste ne peut que constater le désastre.

Le désastre est également là, même en la troisième hypothèse, celle  retenue dans ce blog comme nécessité de raison. Existence et être étant établis, il suffit de révéler l’essence éternelle de ce dernier. Mais l’homme ne peut s’en prendre qu’à lui-même,  prendre conscience de ses erreurs,  certaines peut-être inévitables, de ses responsabilités, vivre le tout comme un essai, pour tout recommencer à neuf, ou consentir à une longue ascèse laissant la planète reconstituer ses potentialités gâchées. A contempler tout ce qui a été réussi ces potentialités étaient grandes, une puissance libératrice, émancipatrice, âme, être de l’existant sans commencement, en cela éternel,  que présuppose cette troisième hypothèse (v. notam. le billet du 20 février). Tâche d’homme maintenant.

Cette voie ontologique nous aidera à vaincre ces nouvelles fausses idoles que sont l’égoïsme rationnel et cet oxymore : le populisme émancipateur.

 

 

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