Pourquoi je suis du côté des barbares - par Jean Pierre Crépin

Jean-Pierre Crépin est un des rares lanceurs d'alerte qui annonça en 2005 la crise de 2008, qu'il expliqua dans son livre "Crise et Mutation". Il est aussi porté sur les questions sociales et sociétales. Sa réaction ici porte sur le positionnement de Michel Onfray dans "Faire la guerre". JP Crépin tient son blog Nécronomie : http://necronomie.blogsmarketing.adetem.org/

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En réaction du billet de Michel Onfray : https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/faire-la-guerre
Et la réaction de Julien Suaudeau : http://www.slate.fr/story/189093/onfray-faire-la-guerre-lettre-au-soldat-confinement-quartiers-populaires

"Entre ceux qui construisent des murs même si ils ont de bonnes raisons de le faire et ceux qui jettent des pierres contre le mur, je serai toujours du côté de ceux qui jettent les pierres"

Murakami lors de la remise d'un prix littéraire à Tel Aviv

Honnêtement moi qui vis dans le 93, je suis assez d'accord avec le dessoudage d'Onfray, hier je me suis encore interposé en tant que gaulois auprès des flics en leur disant que j avais le coronavirus

je suis du coté des barbares et j'ajouterai ceci :

 Aujourd’hui, les barbares ne campent plus aux portes de la Cité. Ils se trouvent déjà à l’intérieur, ils y sont nés. Elles n’existent plus, les froides terres du Nord ou les steppes dénudées de l’Est, d’où faire jaillir les invasions. Il faut prendre acte que les barbares proviennent des rangs des sujets de l’Empire eux-mêmes. Ce qui revient à dire que les barbares sont partout. Pour les oreilles habituées à la langue de la polis, il est facile de les reconnaître puisqu’ils s’expriment en balbutiant. Mais il ne faut pas se laisser abuser par le son incompréhensible de leur voix, il ne faut pas confondre celui qui est dépourvu de langue avec celui qui parle une langue autre. Beaucoup de barbares sont en fait privés d’un langage reconnaissable, rendus analphabètes par la suppression de leur propre conscience individuelle – conséquence de l’extermination de la signification réalisée par l’Empire. Si l’on ne sait pas comment dire, c’est parce que l’on ne sait pas quoi dire, et vice versa. Et l’on ne sait pas quoi dire, ni comment, parce que tout est banalisé, réduit au signe même, à l’apparence.

Ces barbares aussi sont violents. Mais leur violence n’est pas aveugle envers qui porte les coups, mais plutôt envers la raison impériale. Ces barbares ne parlent pas et ne comprennent pas la langue de la polis, et ne veulent pas l’apprendre. Il ne savent pas que faire de la structure sociale de l’ Em p i re, de la Constitution , des actuels moyens de production, des papiers d’identité ou du salaire social. Ils n’ont rien à demander aux fonctionnaires impériaux, ni rien à leur offrir. La politique du compromis est avortée dès le départ, 

Mais comme Onfray horrifiés sont aussi les ennemis respectables de l’Empire, lesquels, habitués à consommer leurs propres jours dans l’attente de pouvoir commencer à vivre, confondent l’immédiateté barbare avec la soif de sang. Et comment pourrait-il en être autrement ? Ceux-ci sont tout à fait incapables de comprendre en faveur de quoi se battent les barbares, dont le langage est incompréhensible aussi pour leurs oreilles. Trop infantiles leurs hurlements, trop gratuite leur hardiesse. En face des barbares, ils se sentent impuissants comme un adulte aux prises avec des enfants déchaînés. En effet, pour les anciens Grecs, le barbare était très semblable à l’enfant ; en russe, les deux concepts s’expriment avec le même mot ; et nous pensons au latin in fans, « enfant », qui signifie littéralement « qui ne parle pas ». Eh bien, ce que l’on reproche le plus aux non-parlants, aux balbutiants, est le manque de sérieux, de raisonnement, de maturité. Pour les barbares, comme pour les enfants, dont la nature n’est pas encore ou pas tout à fait domestiquée, la liberté ne commence pas avec l’élaboration d’un programme idéal, mais avec le bruit incomparable de tessons brisés. C’est ici que s’élèvent les protestations de celui qui pense, avec Lénine, que l’extrémisme n’ e s t qu’« une maladie infantile ». Contre la maladie sénile de la politique, les barbares affirment que la liberté est le besoin le plus urgent et le plus terrifiant de la nature humaine. Et la liberté sans frein dispose de tous les produits du monde, de tous les objets pour les traiter comme des jouets.
Mais les fils de la Raison comme Onfray n’admettent pas une transformation sociale qui ne se fonde sur l’édification du Bien Public, qu’il s’agisse du retour à un passé mythique (illusion primitiviste) ou de l’accomplissement d’un futur radieux (l’illusion messianique). Quant aux barbares, ils n’aiment ni les soupirs de nostalgie, ni les diplômes d’architecture

Privés de mots avec lesquels exprimer la rage pour les souffrances subies, privés d’espérances grâce auxquelles dépasser l’angoisse émotionnelle qui dévaste l’existence quotidienne, privés des désirs avec lesquels contrer la raison institutionnelle, privés de rêves vers lesquels tendre pour balayer au loin la réitération de l’existant, nombre de sujets deviennent barbares dans leurs gestes. Une fois paralysée la langue, ce sont les mains qui frémissent pour trouver un soulagement à la frustration. Inhibée dans sa manifestation, la pulsion de la joie de vivre se renverse en son contraire, l’instinct de mort. La violence explose et, étant sans signification, elle se manifeste d’une façon aveugle et furieuse, contre tout et tous, ruinant tous les rapports sociaux. C’est n’est pas une révolution, même pas une révolte, c’est un massacre généralisé accompli par les sujets rendus barbares par les blessures quotidiennes infligées sur leur propre peau par un monde sans sens parce que à sens unique. Cette violence sombre et désespérée gêne l’Empire, troublé dans sa présomption de garantir la paix des esprits, mais cela ne le préoccupe pas. En soi, elle ne fait qu’alimenter et justifier la recherche d’un meilleur ordre public. Cependant, bien que facilement récupérable une fois montée à la surface, elle montre toute l’inquiétude qui agite en profondeur cette société, toute la précarité de la contention par l’Empire des vicissitudes du monde moderne. Toutefois, il existe aussi d’autre barbares, de natures diverses. Barbares parce que réfractaires aux mots d’ordre, mais non pas privés de conscience. Si leur langage reste obscur, ennuyeux, balbutiant, c’est parce qu’il ne conjugue pas à l’infini le Verbe impérial. Ce sont tous ceux qui refusent délibérément de suivre l’itinéraire institutionnel. Ils ont d’autres sentiers à parcourir, d’autres mondes à découvrir, d’autres existences à vivre.  Ils doivent arracher par la force à l’Empire le temps et l’espace nécessaires à leur réalisation. Ils doivent donc réussir à arriver à une rupture intégrale avec l’Empire

Tout cela Onfray ne peut pas le comprendre.

 

Jean-Pierre Crépin

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