Macron et l'antisionisme : les conclusions d'un dérapage monumental +mess.Edgar Morin

Ce raccourci peu digne d'une pensée complexe, "l'antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme", risque de rester comme une tâche indélébile dans l'expression internationale d'Emmanuel Macron.

Pour bien appréhender le sens du raccourci sémantique d’Emmanuel Macron ("l'antisionisme, la forme réinventée de l’antisémitisme"), il est nécessaire, au delà de la perspective historique de Dominique Vidal ("Antisionisme = antisémitisme ? Une erreur historique, une faute politique"), de comprendre ce qu'il sous-tend.

Et pour couper court à tout malentendu, prenons le terme de sionisme dans son acception la plus stricte : la création, le maintien d'un État en Palestine pour le peuple juif. On n'abordera donc ici que l'essence brute du sionisme, sans même évoquer les acceptions plus contemporaines que sont notamment la colonisation en Cisjordanie, la question des frontières de cet État ou la politique singulièrement à droite du gouvernement israélien actuel.

Dans un premier temps, tordons le cou à une idée reçue : non, une grande majorité des États dans le monde, en particulier les démocraties, ne sont pas des États définis par un critère mono-ethnique, mais au contraire la composition de plusieurs peuples cohabitant !

Car dans la définition ethnique plaçant Israël comme l’État du peuple juif, il y a deux conséquences immédiates :

- celui qui n’est pas juif en Israël n’est pas vraiment citoyen à part entière, puisque l’État se définit totalement en dehors de son identité à lui.

- tout Juif vivant en dehors d’Israël n’est pas à sa place. Il n’est pas dans l’État où il devrait être (Israël, l’Etat des Juifs, de chacun d’entre eux).

Or de telles notions de société sont aux antipodes des démocraties modernes !

Prenons la première.

La France, par exemple, n'est pas l’État d'un seul peuple. En France cohabitent les peuples corse, breton, auvergnat... Mais de tous ces peuples, on a fait une seule nation, une seule citoyenneté, par la culture et l’histoire commune. Des peuples au pluriel pour une citoyenneté au singulier. Comment sérieusement jugerions-nous un gouvernement désireux de définir la France comme l’État des seuls Bretons, des seuls Alsaciens, ou des seuls hommes blancs ? Accepterions-nous que la France se définisse sur un unique droit du sang, sur un unique critère d’origine ethnique ?

Pourquoi alors le dénoncer pour Israël deviendrait honteux ?

La seconde conséquence est plus calamiteuse encore, car elle conditionne à un schéma de pensée que l’on reproche justement aux antisémites.

Les Juifs en France ne vivent pas une situation de soumission ou de discrimination qui obligerait à leur émancipation. Et ce serait le cas, un pays créé pour une émancipation prendrait une mauvaise direction à se définir ethniquement. Accepter le sionisme, c’est sur ce point faire le jeu des antisémites : c'est considérer que les Juifs en France devraient partir, qu'ils ne sont pas à leur place, pas dans "le bon pays", qu'ils devraient être en Israël, puisqu'Israël est "le pays des Juifs". Je me demande si pour Emmanuel Macron, les Juifs en France sont des citoyens à part entière, dans le pays qui est le leur. Si oui, comment peut-il approuver un discours proférant que la place des Français juifs est prioritairement en Israël ?

En réalité, depuis près d’un siècle, des tas de gens respectables ont critiqué et critiquent le sionisme précisément dans cette acception stricte : des Juifs antisionistes, des Palestiniens, des intellectuels et citoyens de très nombreux pays.

 Eyal Sivan, réalisateur juif antisioniste, n'est pas antisémite.

Azmi Bishara, Israélien arabe et homme politique, militant pour une citoyenneté des Arabes israéliens à part entière, et la fin d’Israël en tant qu'"État juif", n'est pas antisémite.

Faisons même le constat inverse : le sionisme est une forme de nationalisme totalement dépassée, issue d’un fantasme qui dicterait la création d’autant d’États qu'il y a de peuples, et qui s’est révélé être une calamité historique.

On peut dresser une liste interminable, de la Serbie de Milosevic aux génocides en Afrique, de ce que cette notion d’État ethnique a engendré en conflits. On peut légitimement douter qu’Israël soit le seul État pour lequel cette idéologie serait bénéfique !

Voyons les choses en face : le sionisme n’a plus aucun attribut de modernité de ce que nous souhaitons comme rapports humains dans les démocraties. Il fut sûrement une erreur, sans doute inévitable à cause de la Shoah, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, ou plus précisément est devenu une impasse qui condamne Israël à un conflit intérieur et extérieur éternel tant qu’il n’en sortira pas. Pour avoir vécu en Israël, je peux affirmer que de nombreux Israéliens juifs le reconnaissent à demi-mot.

Mais l'encourager aujourd'hui et depuis l’extérieur, en 2017, est désastreux.

Tout comme il devient malsain et paternaliste de lier éternellement, 70 ans après, les commémorations du Vel d’Hiv’ et l’existence d’Israël.

Est-il constructif de considérer que le peuple juif est le seul peuple au monde dont les poussées nationalistes doivent être épargnées de toute critique ? Est-ce lutter contre l’antisémitisme que de faire cela, ou au contraire le nourrir ?

Faut-il dire, comme Nicolas Sarkozy, qu’il faut considérer à jamais les Juifs différemment des Auvergnats à cause de l’Histoire, et est-ce rendre un service sur le long terme à cette Histoire ? Je parierais que cela revient plutôt à la perpétuer, éternellement !

Au final, je doute que le philosémitisme paternaliste d’Emmanuel Macron ou de Nicolas Sarkozy soit vraiment moins mortifère que l’antisémitisme.

En réalité, non seulement le souhait d’une égalité en droit de tous les citoyens dans tous les pays nous interdit d’assimiler l’antisionisme à une forme de racisme, mais au contraire nous oblige à le défendre au nom de la non-discrimination raciale !

Dire qu'Israël doit être l’État du peuple juif, c'est accepter que les Arabes qui y vivent ne seront jamais des citoyens à part entière, et qu'un Juif en France n'est pas à sa place. C’est cautionner les lois actuelles israéliennes de discrimination ethnique du KKL, de l’Agence juive, ou la loi encore en vigueur des propriétaires absents. Quitte à prendre position, souhaitons aux Arabes israéliens une vraie citoyenneté à part entière. Pour résumer, je ne vois d’autres positions cohérentes que de soutenir ces luttes sociétales antisionistes.

Ces conclusions peuvent être conduites malgré le contexte français. Pour rester sur une pensée complexe chère à notre président, rien n’empêche de condamner nos concitoyens qui, en France, sont antisionistes pour de mauvaises raisons, ces antisionistes antisémites existent et doivent être plus que jamais dénoncés, tout en jugeant sur l’Histoire une idéologie dépassée.

 

Note et rectificatif : J'avais, dans la première version de ce texte, présenté le sociologue Edgar Morin comme antisioniste, celui-ci m'a contacté pour faire rectifier cette erreur, et tient à préciser : "je ne suis pas anti-sioniste, mais a-sioniste ; je ne conteste pas l'existence d'Israël, je critique sa politique répressive sur les Palestiniens et coloniale en Cisjordanie"

J'en profite pour apporter un éclaircissement à mon tour. Dans mon esprit, un antisioniste ne contestera pas nécessairement l'existence d'Israël, mais a minima la définition ethniciste que cet État veut encore aujourd'hui maintenir, de la même façon qu'on pouvait critiquer la nature de l’État de l'Afrique du Sud sous l'Apartheid. Certains intellectuels israéliens préfèrent le terme de post-sionisme, mais qui revient dans tous les cas au souhait de vouloir sortir d'un sionisme étatique (la définition la plus usuelle : le sionisme sous la forme d'un État juif). Si Israël devenait un pays où aucun citoyen, par son origine ethnique, n'a de prédominance ni de priorité sur les autres, ce pays sortirait de fait du sionisme. Et je n'ai aucun doute qu'il ne pourra pas y échapper un jour, car c'est le cours de l'Histoire. Israël sera alors l’État des Israéliens, et non l’État des Juifs.

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