La lutte imaginaire de l'ordre contre la souveraineté

Peu à peu, de manière quasi-insensible, se distille dans le corps social un imaginaire de réconciliation, d'ordre, de tranquillité. Cet imaginaire, dépolitisant, est impropre à la démocratie. Il s'agit pour nous, en convoquant la pensée de Rousseau, de comprendre le fonctionnement de ces glissements de signification, et la façon dont leur opposer un imaginaire du conflit, imaginaire démocratique.

Rousseau n’est pas directement un penseur de l’anarchisme. Il peut l’inspirer, mais ce sur quoi il passe son temps à réfléchir n’est pas le modèle d’une société sans gouvernement centralisé. D’une part l’état de nature, âge pré-politique, est définitivement révolu et il est impossible d'y revenir. D’autre part on ne peut, selon lui, recréer l’indépendance totale des origines au sein de l’Etat. Il n’est pas possible, pour Rousseau, de faire que dans un grand Etat tous gouvernent. Si le pouvoir doit être exclusivement détenu par la collectivité, il faut néanmoins penser un organe chargé d’exécuter sa volonté, de la mettre en pratique. Cet organe, qui n’est pas siège du pouvoir, mais doit être le simple commissaire de la volonté du peuple, c’est le gouvernement. C’est un mal, car chez Rousseau toute dégénérescence d’un régime démocratique est toujours le produit de l’exécutif, mais un mal qui, selon lui, ne peut être évité.

C’est donc à la collectivité de légiférer, et au gouvernement, mal nécessaire, de veiller à l’exécution de la loi. Et toute la philosophie politique de l’auteur va penser le conflit essentiel, inévitable, indispensable, entre le souverain et ceux qui se prennent pour ses chefs. Dès lors qu’il y a gouvernement, quel que soit son orientation idéologique, il y a volonté de sa part d’usurper le pouvoir. L’exécutif veut se pérenniser, mouvement naturel de tout groupe, et le moyen d’y arriver est d’affaiblir celui qui peut le faire ployer, le peuple souverain. Le travail essentiel qui incombe au peuple, dès lors, c’est de maintenir la démocratie, c’est-à-dire de faire plier l’exécutif pour le forcer à être ce pourquoi il est institué : le commissaire de la volonté collective. Rousseau est ainsi avant tout un penseur de l’usurpation et des moyens de la prévenir. La société sur laquelle il réfléchit est celle qui doit passer d’une situation de résistance contre le gouvernement à une situation de gouvernance démocratique par assujettissement de l’exécutif. C’est ce qui fait son intérêt contemporain.

 

IMAGINAIRE DE GOUVERNEMENT, SEMANTIQUE ANTI-POLITIQUE

Nous l’évoquions dans notre premier billet[1], selon le philosophe genevois, l’exécutif pour se renforcer doit nécessairement chercher à dépolitiser le peuple souverain. Pour cela il dispose de deux types de moyens : des moyens directement institutionnels, et des moyens détournés, moraux.

Le moyen direct, par exemple, c’est de situer les élections législatives juste après les présidentielles, permettant au candidat élu d’emporter aussi l’Assemblée Nationale ; c’est aussi d’interdire des manifestations au nom de l’état d’urgence. Ici les institutions sont sciemment utilisées pour renforcer le pouvoir du gouvernement. Mais Rousseau voit bien que ce type de moyen est insuffisant, ou, plutôt, ne peut être employé seul, à partir de rien. Si demain Emmanuel Macron annonce la suppression de l’Assemblée, ou le report des prochaines élections à une date indéterminée, il y aura levée de boucliers. L’usurpation directement institutionnelle échouerait, car le terrain n’est pas préparé. Ce terrain c’est celui des « mœurs » dirait Rousseau, quand Cornelius Castoriadis, dans un vocabulaire plus moderne et incisif parle de significations imaginaires, d’imaginaire social. Or Rousseau déjà comprend que c’est dans ce domaine que se joue en fait l’essentiel du politique : le moyen décisif de l’usurpation, c’est d’ôter au peuple les deux qualités essentielles au fonctionnement d’une véritable démocratie, le « courage » et la « vigilance », ce que Castoriadis résume derrière le mot de « responsabilité », ces trois termes renvoyant à l’idée d’une disposition à agir pour son autonomie propre. Pour cela il s’agit d’instiller dans les esprits une paresse politique.

Chez Rousseau comme chez Castoriadis l’esprit, lieu de l’imaginaire social, devient un terrain privilégié de la bataille politique. Une signification sociale naît dans l’esprit et se prolonge dans les institutions, pourrait-on dire. Attaquer la disposition morale à la responsabilité, c’est encore le meilleur moyen de préparer son évidement constitutionnel. Pour se pérenniser, le gouvernement doit faire penser au peuple qu’il n’est pas légitime à résister. Le mouvement qui s’engage alors, mouvement fondamental du politique chez Rousseau, dit dans le vocabulaire de Castoriadis, c’est une lutte imaginaire, lieu premier de la bataille politique. Cette lutte est suivie et accompagnée par la lutte sociale et institutionnelle, dans une dynamique de nourrissement mutuel des deux types d’usurpation. Rousseau écrit ainsi : « Mieux l’Etat est constitué {c’est-à-dire plus la souveraineté est démocratique}, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des Citoyens. {…} Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais Gouvernement {c’est-à-dire un gouvernement qui a usurpé la souveraineté et rendu ses citoyens paresseux}, nul n’aime faire un pas pour s’y rendre ; parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout » (Du contrat social, livre III, chapitre 15). Il faut voir ici que le mauvais gouvernement n’est autre qu’un gouvernement qui a réussi à accomplir son intérêt particulier : se renforcer. Pour pérenniser sa force, le gouvernement doit désintéresser les citoyens des affaires publiques. C’est cela le but de l’imaginaire exécutif, des significations charriées par le gouvernement.

Pour cela il doit faire renoncer au conflit, qui est pourtant l’exigence démocratique fondamentale : il doit en somme dépolitiser les citoyens. De là la critique suprême de l’ère moderne : traiter quelqu’un d’idéologue, c’est-à-dire qui refuse d’accepter pragmatiquement ce qui serait la réalité telle qu’elle est. De là la promotion de la modération centriste comme seule route raisonnable de gouvernance, l’appel généralisé à enfin entrer dans la modernité libérale, le discrédit de toute pensée alternative de gauche par amalgame avec l’échec des dictatures dites communistes du XXe siècle. Il y a à la tête des administrations des gens compétents qui savent ce qu’ils font, pourquoi donc de pas les laisser faire ? Après tout la liberté moderne, c’est la liberté d’entreprendre et de jouir de ses biens, donc quel besoin d’assembler le peuple pour délibérer collectivement sur les affaires publiques ? Gardons-nous bien d’être des empêcheurs de tourner en rond et laissons le gouvernement appliquer sa feuille de route. Avec une telle sémantique, il est certain que l’exécutif a toute latitude pour travailler à son premier souci : se pérenniser.

Cet imaginaire exécutif est essentiellement conservateur : il cherche à restreindre la sphère du politique, à effacer la volonté générale derrière ses propres intérêts. Sa rhétorique varie selon les époques, il peut s’agir de l’autoritarisme étatique hobbésien, du libéralisme lockien, son dernier avatar étant l’appel macronien à la réconciliation. La sémantique exécutive est celle de l’ordre et de la tranquillité, c’est donc de la non-politique. Elle est nécessairement anti-démocratique. Le premier renversement de la hiérarchie des normes, pourrait-on dire, c’est de donner plus de goût aux affaires privées qu’aux publiques. Si cela réussit, « le Peuple déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la vie, et déjà hors d’état de briser ses fers, cons{ent} à laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité » (Discours sur l’inégalité…). Devenus sujets, de citoyens qu’ils étaient, les hommes n’aiment plus que leur sûreté alors que « cette tranquillité même est une de leurs misères » (Du contrat social, I, 4). Ainsi, « les sujets vantent la tranquillité publique, les Citoyens la liberté des particuliers » (Du contrat social, III, 9). On retrouve la même idée dans ce passage célèbre : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. {…} On vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d’être dévorés » (Du contrat social, I, IV).

Il y a là tout le mouvement de victoire imaginaire du gouvernement. Le goût de la tranquillité s’installe, les citoyens en viennent à ne plus jurer que par elle, et ils peuvent dès lors être (institutionnellement, socialement) dévorés. Le glissement, insensible, efface la démocratie au nom de la sûreté. A l’âge libéral, cette sûreté est celle de la jouissance tranquille de ses biens. Le cachot est luxueux, en somme. La liberté à protéger est celle, dépolitisée, de l’enrichissement privé, de la réalisation du projet personnel. L’''idéologue'' tant craint est celui qui veut questionner cette liberté, possiblement en vue de l’encadrer, en tout cas pour y ramener le politique. Rousseau permet de penser cette dégénérescence anti-démocratique de l’avènement du pragmatisme : ce n’est rien d’autre qu’une volonté naturelle de gouvernement, disséminée dans tout le corps social, de réduire le champ de la remise en cause collective des institutions communes. Etouffer la démocratie, telle est la pression de l’imaginaire exécutif sur le corps social. Face à lui, le citoyen doit faire preuve de vigilance et de courage, car il a un autre imaginaire à préserver, à défendre, celui qui permet sa souveraineté.

 

IMAGINAIRE SOUVERAIN ET CONFLIT

C’est cela la tâche fondamentale du souverain selon Rousseau, celle qui exige toute sa vertu (c’est-à-dire toute son exigence à conserver sa liberté) : ne jamais cesser de produire l’imaginaire permettant sa souveraineté autonome. Etablir dans les mœurs, dans les significations, sa responsabilité politique, faire triompher son imaginaire social. Il doit donc se battre pour ce droit « d’opiner, de proposer, de diviser, de discuter, que le Gouvernement a toujours grand soin de ne laisser qu’à ses membres » (Du contrat social, IV, 1). Contrer l’usurpation, c’est alors redevenir siège et source de la loi.

Il s’agit de restituer un imaginaire institutionnel souverain : opposer à l’idéal d’ordre une représentation du politique centrée sur la prise en charge autonome des conflits dans la délibération collective. C’est ainsi que se maintient ce que Rousseau appelle le « cœur » de l’Etat, la souveraineté. Ce cœur est d’ailleurs étonnamment proche de ce que Castoriadis décrit comme la mentalité politique grecque. Au chapitre 15 du livre III du Contrat social, à la suite du passage cité plus haut sur le public et le privé dans les esprits, il est écrit : « Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’Etat : que m’importe ? on doit compter que l’Etat est perdu », ce qui rappelle une formule de Périclès que Castoriadis reprend dans La Cité et les lois, à partir de Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, II, 40) : « Nous sommes en effet les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. » Plus qu’inutile encore il faut presque lire parasitaire. Aristote rapporte même dans la Constitution d’Athènes, V, 8 que le législateur Solon avait établi, deux siècles avant Périclès, qu’on pouvait priver un citoyen de ses droits civiques pour déshonneur (atimie) s’il n’avait pas pris parti lorsque la cité était divisée. Toute la démocratie athénienne est donc parcourue par cet impératif, par des mœurs qui exigent du citoyen qu’il participe activement, franchement, publiquement, au débat. Il se doit d’opiner, de proposer, de diviser, de discuter.

La primauté du public dans l’esprit, c’est là le jalon essentiel des significations démocratiques. Lorsque Benjamin Constant écrit : « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. » (De la liberté des anciens comparée à celle des modernes), il décrit en fait l’effacement du critère d’autonomie (de vigilance et de courage politiques) dans les significations sociales modernes.

L’établissement d’un imaginaire libéral dépolitisant, et, sur le temps court, le pourrissement institutionnel (création d’une classe politique professionnelle bien éloignée du reste de la société, affaires judiciaires et corruption par les lobbys, évidement du débat politique, d’où une abstention massive), participent à un délitement des significations démocratiques (qui sont l’exigence de conflictualité, la responsabilité politique, le courage d’opiner, de discuter, de maintenir son pouvoir face au gouvernement).

D’un autre côté des phénomènes (nuit debout, rentrée sociale de septembre, résistance civile face aux politiques racistes anti-migrants, succès électoral d’un mouvement résolument conflictuel comme la France Insoumise, et bien d'autres choses) laissent percevoir un esprit politique qui ne demande qu’à retrouver sa place dans la société. La question est donc de savoir comment l’y aider, comment passer d’une résistance à une gouvernance.

Sur cette question, Rousseau est partagé, divisé entre deux approches. Sa méthodologie génétique, son approche historienne si l’on veut, le rend profondément pessimiste. Si un peuple, au cours de son histoire, perd son esprit de liberté, jamais il ne le retrouvera. C’est le récit du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : le texte fait le portrait d’un peuple qui, pour n’avoir pas su défendre sa souveraineté tandis que le gouvernement usurpait le pouvoir, s’enfonce irrémédiablement vers la tyrannie. D’un autre côté on trouve la méthode dite scientifique de Rousseau, celle qui occupe le Contrat social, qui n’exclut pas totalement la possibilité d’un devenir légitime des Etats. C’est le but énoncé au premier chapitre du premier livre du Contrat social : « Qu’est ce qui peut rendre légitime {le passage à l’état social} ? Je crois pouvoir résoudre cette question. » La possibilité de refonder l’Etat sur une base légitime (sur un contrat social, c’est-à-dire sur un engagement courageux et vigilant des citoyens à délibérer, à mettre en pratique leur souveraineté) peut être traitée, elle n’est pas exclue. Elle est même un horizon de l’ouvrage. Qu’est-ce qui peut, dès lors, en droit, refonder la société sur le politique, y rétablir l’esprit de liberté ?

 

INSTITUER LA LIBERTE

Ce qui chez Rousseau est le corrélat des mœurs, ce sont les institutions. C’est d’ailleurs ce qui explique l’attention que lui porte Cornelius Castoriadis. Selon le « citoyen de Genève », une bonne législation offre les conditions d’un esprit démocratique. L’exercice politique s’apprend par sa propre pratique. Rousseau écrit en Contrat social, III, 15 : « Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent des pires. » L’auteur est bien conscient du caractère éducatif des institutions elles-mêmes. En mettant le politique en œuvre, on crée les conditions de possibilité du politique.

On trouve une reconnaissance de ce caractère éducatif jusque dans l’œuvre d’un penseur pourtant libéral et farouchement opposé à la souveraineté populaire radicale, John Stuart Mill. Il écrit, non sans condescendance : « Si les circonstances permettent que la somme des devoirs publics qui est confiée {à l’individu} soit considérable, il en résulte pour lui une éducation. Malgré les défauts du système social et des idées morales de l’Antiquité, la pratique des dicastéria (jurys) et de l’Ecclésia (assemblée) élevait le niveau intellectuel d’un simple citoyen d’Athènes bien au-dessus de ce qu’on a jamais atteint dans aucune autre agglomération d’hommes, antique ou moderne… Il est appelé, dans ce type d’engagement, à peser des intérêts qui ne sont pas les siens, à consulter en face de prétentions contradictoires une autre règle que ses penchants particuliers, à mettre incessamment en pratique des principes et des maximes dont la raison d’être est le bien public » (Considérations sur le gouvernement représentatif).

Ce mouvement est ce que Castoriadis nomme le « cercle de la création ». Il écrit, dans La Cité et les lois : « si le gouvernement démocratique {c’est-à-dire, dans le vocabulaire de Rousseau, la souveraineté démocratique} présuppose des citoyens vigilants et courageux, cette vigilance et ce courage sont en même temps un résultat du gouvernement démocratique. Négativement, c’est une évidence : un peuple qui délègue constamment ses pouvoirs n’apprendra les vertus de courage et de vigilance politiques qu’exige la démocratie ; il ne s’éduquera qu’aux facilités de la passivité et de la délégation. »

Il s’agit donc non pas d’attendre la déconstruction des significations mises en place par les Etats libéraux, mais d’agir pour remettre en place le cercle de la création. D’où la nécessité profonde, dans une lecture rousseauiste, d’une refonte institutionnelle (d’une constituante par exemple, et plus largement d’une remise en cause globale, explicite et collective de la république telle qu’elle existe aujourd’hui), afin de remettre les citoyens dans une situation de liberté. L’esprit collectif de liberté, c’est-à-dire l’imaginaire souverain, suivra. C’est ce que permet d’espérer l’approche déployée dans le Contrat social. Au contraire du pessimisme historique, il s’agit de poser la croyance en la capacité du collectif à se réinventer dans le politique, contre les significations anti-démocratiques des gouvernements. Une croyance en la capacité à faire triompher un autre imaginaire.

 

 

 

[1] « Conflit politique et fantasme de réconciliation » 

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