Il nous faut un pape !

Exemple de comment se constitue, s'organise et choisit une communauté en temps de péril.

 

À ce moment du monologue, le narrateur est interné dans un camp à Tripoli en Lybie.

 

   Il y avait avec moi un jeune Français, qui avait la foi. Oui ! c'est un conte de fées, décidément. Le genre Duguesclin, si vous voulez. Il était passé de France en Espagne* pour aller se battre. Le général catholique l'avait interné et d'avoir vu que, dans les camps franquiste, les pois chiches étaient, si j'ose dire, bénis par Rome, l'avait jeté dans une profonde tristesse. Ni le ciel d'Afrique, où il avait écouché ensuite, ni les loisirs du camp ne l'avaient tiré de cette tristesse. Mais ses réflexions, et aussi le soleil, l'avaient un peu sorti de son état normal. Un jour où sous une tente ruisselante de plomb fondu, la dizaine d'hommes que nous étions haletaient parmi les mouches, il renouvela ses diatribes contre celui qu'il appelait le Romain. Il nous regardait d'un air égaré, avec sa barbe de plusieurs jours. Son torse nu était couvert de sueur, ses mains pianotaient sur le clavier visible des côtes. Il nous déclarait qu'il fallait un nouveau pape qui vécu parmi les malheureux, au lieu de prier sur un trône, et que le plus vite serait le mieux. Il nous fixait de ses yeux égarés en secouant la tête. "Oui, répétait-il, le plus vite possible !" Puis il se calma d'un coup et, d'une voix morne, dit qu'il fallait choisir parmi nous, prendre un homme complet, avec ses défauts et ses vertus, et lui jurer obéissance, à la seule condition qu'il acceptât de maintenir vivante, en lui et chez les autres, la communauté de nos souffrances.

   "Qui d'entre nous, dit-il, a le plus de faiblesse ?" Par plaisanterie, je levai le doigt, et fus le seul à le faire. "Bien, Jean-Baptiste fera l'affaire." Non il ne dit pas cela puisque j'avais alors un autre nom. Il déclara du moins que se désigner comme je l'avais fait supposait aussi la plus grande vertu et proposa de m'élire. Les autres acquiescèrent, par jeu, avec, cependant, une trace de gravité. La vérité est que Duguesclin nous avait impressionnés. Moi-même, il me semblait que je ne rais pas tout à fait. Je trouvais d'abord que mon petit prophète avait raison et puis le soleil, les travaux épuisants, la bataille pour l'eau, bref, nous n'étions pas dans notre assiette. Toujours est-il que j'exercai mon pontificat pendant plusieurs semaines, de plus en plus sérieusement.

…En quoi consistait-il ? Ma foi, j'étais quelque chose comme chef de groupe ou secrétaire de cellule. Les autres, de toute manière, et même ceux qui n'avaient pas la foi, prirent l'habitude de m'obéir. Duguesclin souffrait ; j'administrais sa souffrance. Je me suis aperçu alors qu'il n'était pas si facile qu'on le croyait d'être pape et je me suis encore souvenu, hier, après vous avoir fait tant de discours dédaigneux sur les juges, nos frères. Le grand problème, dans le camp, était la distribution d'eau. D'autres groupes s'étaient formés, politiques et confessionnels, et chacun favorisait ses camarades. Je fus donc amené à favoriser les miens ce qui était déjà une petite concession. Même parmi nous, je ne pus maintenir une parfaite égalité. Selon l'état de mes camarades, ou les travaux qu'ils avaient à faire, j'avantageais(1) tel ou tel. Ces distinctions mènent loin, vous pouvez m'en croire. Mais décidément, je suis fatigué et n'ai plus envie de penser à cette époque. Disons que j'ai bouclé la boucle le jour où j'ai bu l'eau d'un camarde agonisant. Non, non, ce n'était pas Duguesclin, il était mort, je crois, il se privait trop. Et puis s'il n'avait été là, pour l'amour de lui, j'aurais résisté plus longtemps, car je l'aimais, oui, je l'aimais, il me semble du moins. Mais j'ai bu l'eau, cela est sûr, en me persuadant que les autres avaient besoin de moi, plus que celui-ci qui allait mourir de toute façon, et je devais me conserver à eux. C'est ainsi, cher, que naissent les empires et les églises, sous le soleil de la mort. Et pour corriger un peu mes discours d'hier, je vais vous dire la grande idée qui m'est venue en parlant de tout ceci dont je ne sais même plus si je l'ai vécu ou rêvé. Ma grande idée est qu'il faut pardonner au pape. D'abord, il en a plus besoin que personne. Ensuite, c'est la seule façon de se mettre au dessus de lui …

 

Extrait de "La chute" roman d'Albert CAMUS – 1956 – Éditions Folio 18 septembre 1975 – pages 132 à 135.

 

(1) Notion très intéressante de la différence entre l'égalité et l'équité resumée par le dessin ci-dessous :

Egalité-Equité-Libération © Capture Internet Egalité-Equité-Libération © Capture Internet

 

Avertissement : À cette heure je ne sais si je peux me permettre de mettre à disposition un si long extrait d'une œuvre. Aussi si les ayant-droits en font la demande je dépublierai le billet, naïvement vôtre.

 

 

 

 

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