Rions un peu : Amour Malheureux

Poème de Victor HUGO

Bon conseil aux amants

 

L'amour fut de tout temps un bien rude Ananké

Si l'on ne veut pas être à la porte flanqué

Dès qu'on aime une belle, on s'observe, on se scrute ;

On met le naturel de côté ; bête brute,

On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;

Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;

On se tait, on attend, jamais on ne s'ennuie,

On trouve bon le givre et la bise et la pluie,

On a ni faim, ni soif, on est de droit transi ;

Un coup de dent de trop vous perd. Oyez ceci :

 

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,

Était fort amoureux d'une fée, et l'envie

Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut

Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut :

L'ogre un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,

Se présente au palais de la fée et salut,

Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.

Elle était ce jour là sortie, et quand au mioche,

Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,

Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,

Il était sous la porte et jouait au cerceau.

On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.

Comment passer le temps quand il neige en décembre

Et que l'on a personne avec qui dire un mot ?

L'ogre se mit alors a croquer le marmot.

C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,

Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,

Que de gober ainsi les mioches du prochain.

Quand la dame rentre, plus d'enfant. On s'informe.

La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme.

As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?

Le bon ogre naïf lui dit : je l'ai mangé.

Or, c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,

Jugez ce que devint l'ogre devant la mère

Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin.

Que l'exemple vous serve ; aimez mais soyez fin ;

Adorez votre belle, et soyez plein d'astuce ;

N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,

Son enfant ou marcher sur la patte à son chien.

 

 

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