Maison de l’Histoire de France : nul besoin de détruire pour créer

 

En novembre 2010, Pierre Nora écrivait que le projet de Maison de l'Histoire de France aurait " beaucoup de mal à se remettre de son origine impure et strictement politicienne". A cette faute originelle, on peut aujourd'hui en rajouter une autre : la « casse » des Archives nationales.

Pourtant, au début de l’année 2010, les Archives nationales avaient repris confiance en l'avenir. Après plus de 20 ans de crise, sur fond de désintérêt de l'Etat, le nouveau bâtiment de Pierrefitte-sur-Seine, dont la construction avait été décidée par Jacques Chirac, s’élevait enfin. Les chantiers scientifiques associés tournaient à plein régime. Une intense réflexion accompagnée d'une rénovation des outils et de la relation avec les usagers animait l'institution, qui se projetait dans les enjeux et défis du XXIe siècle.

Un an après l’annonce par Nicolas Sarkozy de l’installation de la Maison de l’Histoire de France sur le site parisien des Archives nationales, quelle est la situation? L’institution est plongée dans un désordre profond. Reçue comme une marque de défiance, la décision a entraîné une crise sociale sans précédent qui s'est traduite, entre autres, par l'occupation de l'hôtel de Soubise pendant neuf mois, l’interdiction en janvier par le ministère de la Culture de l’ouverture de l’exposition « Menus Plaisirs » et maintenant la menace de sanctions contre des représentants syndicaux, acteurs essentiels de la modernisation en cours et du dialogue social. Présentée comme le premier signe tangible de l’arrivée de la Maison de l’Histoire de France, l’ouverture des jardins, programmée en douceur par les Archives nationales, a été menée à marche forcée et contraint les passants à circuler entre des barrières de chantier. Surtout, et c’est le plus grave, la dynamique, dont tous les porteurs de projet savent qu’elle est complexe à créer et délicate à maintenir, a été percutée par l’arrivée du nouveau projet, aux contours flous mais abondamment pourvu de moyens humain et financier. Dans ces conditions, il faut rendre hommage à ceux qui continuent à œuvrer pour les Archives nationales, dans la phase la plus intense de leur modernisation et normalement la plus heureuse, celle de la prise en charge d’un nouveau bâtiment, du déploiement d’un système informatique, des déménagements et de la concrétisation du changement.

Cette situation, que l’on pourrait imaginer spécifique, est en fait très symptomatique de la méthode suivie pour la réforme de l’Etat, la révision générale des politiques publiques (RGPP), et ce sur trois points au moins.

Tout d’abord, les compétences et les savoirs présents au sein de la fonction publique, souvent rares et uniques, ne sont pas considérés comme une richesse. Tout se passe comme si les acteurs du service public n’avaient pas légitimité à être force de proposition. Les réformes sont menées de l’extérieur, avec un dogmatisme libéral prononcé, à partir de postulats et de chiffres, quelquefois peu fiables, sans le retour d’expérience du terrain. Ceci, et c’est le deuxième point, entraîne une crispation du dialogue social, marqué par un mépris pour la concertation, voire un certain gout pour la provocation et le rapport de forces, hélas parfois partagés. Enfin, par une interprétation extensive, le devoir de réserve est largement opposé au fonctionnaire, développant des analyses et des arguments perçus comme contraires à la ligne de sa hiérarchie. L’Etat pour se réformer n’a t’il pas besoin de fonctionnaires motivés, réfléchissant sur le sens de leur mission, les conditions de son exercice et pouvant s’exprimer dans un climat de confiance ?

Ces trois éléments sont présents dans la conduite du dossier de Maison de l’Histoire de France. Il n’y a pas eu de concertation préalable avec l’institution « accueillante », pas d’analyse de la situation ni des fortes compétences dont elle bénéficiait. Le rejet du projet a été présenté comme une réaction conservatiste et de « nantis ». Le dialogue social s’est transformé en dialogue de sourd, marqué par de longues périodes de silence, des annonces rassurantes vite contredites, des tentatives aussi brutales que vaines du ministère de la Culture pour imposer son autorité, comme l’enlèvement de banderoles, aussitôt remises. L’effort fourni par les Archives nationales pour mener à bien leur modernisation, dans un contexte de pénurie des moyens humains, a été sous-estimé, presque nié puisque, pense t’on, la réforme ne peut venir de l’intérieur. Le sens initial du projet, qui consistait précisément à mettre l’histoire de France en mouvement par la dynamique créée entre les trois sites des Archives nationales, a été écarté au profit d’une vision idéologique, parisienne et patrimoniale. Enfin, l’interdiction pour les responsables, dont j’ai fait partie, de s’exprimer sur la Maison de l’Histoire de France, sauf bien évidemment en termes positifs, est aussi pesante que le temps démesuré passé à gérer les impacts d’un projet né sous de si mauvais auspices au détriment d’une oeuvre vitale pour la mémoire de la Nation et l’exercice de la démocratie.

Aujourd’hui, il est temps d’arrêter le gâchis de compétences et d’argent public. Pour cela, il suffit d’aller sur le site de Paris, visiter l’exposition « Fichés ? » et de se forger une opinion sur la capacité des Archives nationales à faire réfléchir, sans à priori, sur le temps présent. Il suffit d’aller à Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, admirer le magnifique bâtiment conçu par Massimiliano Fuksas pour les archives postérieures à la Révolution. Il suffit de fréquenter les conférences, d’écouter le témoignage des enseignants et des élèves sur leur travail avec le service éducatif, de se confronter en salle de lecture aux sources premières de l’histoire. Alors la solution s’impose d’elle même. Il n’est nul besoin de détruire pour créer. Il faut renforcer et aider l’institution déjà existante à poursuivre sa grande mutation car la maison de l’Histoire de France existe déjà… aux Archives nationales.

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