Le contre sens de la réforme de l'Etat : réformer sans ses propres compétences

La presse se fait régulièrement l'écho, à l'occasion de la nomination de responsables à la tête de grands établissements culturels, des plaintes des conservateurs qui jugent être de plus en plus exclus des postes de direction. En arrière plan, se dessine un conflit larvé entre administateurs-généralistes et spécialistes-scientifiques. Conservateur ayant exercé des postes de direction d'établissement, pour avoir travaillé en intelligence avec le monde de l'administration et avec des spécialistes d'horizons très divers, m'être enrichie à leur contact, et, je crois, les avoir enrichis, je peux témoigner que ce débat serait absurde s'il ne reflétait pas en grande partie la réalité. De fait, le conservateur et plus généralement les équipes scientifiques sont souvent considérés comme des esprits désincarnés, peu adaptés aux fonctions de direction et d'encadrement et déconnectés des réalités politiques, administratives et encore plus économiques. Place donc aux administrateurs civils (dont certains ont magnifiquement réussi à ces postes, il faut le reconnaître), aux diplômés de sciences politiques, d'écoles de commerce ou plus simplement aux habiles communicants, dont la durée d'exercice dépassera rarement les 4-5 ans.

Or, si cette situation est particulièrement visible au sein du monde de la culture, je ne crois pas du tout qu'elle lui soit réservée. Je crains même que nous ne soyons en fait confrontés à une véritable défiance vis à vis des savoirs. Le constat de l'exclusion des "sachants" des postes à responsabilité est apparemment partagé dans de nombreux secteurs de la fonction publique et la sensation de mépris pour les compétences enrichies de l'expérience résonne de la même façon qu’elle provienne d’un chef de clinique, d’un professeur des écoles, d'un garde forestier de l'ONF ou d'un conservateur du ministère de la culture et de la communication. Ainsi avoir des compétences serait un handicap pour savoir les utiliser. Pire, cette défiance et la politique associée, au travers de la fameuse RGPP, ne risquent t'elles pas d'aboutir à un tarissement des compétences de l'Etat ?

Aujourd'hui, l'Etat vit une crise des valeurs du service public à l'ancienne et conçoit sa réforme à partir de modèles extérieurs. Les protagonistes de ce nouvel État ont leur modèle, leur langage et des outils communs. Le modèle est bien évidemment le secteur privé et la recherche de rentabilité. Notons que cette quasi-fascination est totalement factice, car toute entreprise gérant si mal ses compétences se trouverait rapidement en difficulté. Deux maîtres mots sont les outils de la réforme : mutualisation et externalisation. Mutualiser part du principe qu'en regroupant les moyens humains et financiers, on obtiendra par un effet d'économie d'échelle des gains financiers et d'efficacité. Valable lorsqu'il est maîtrisé, ce principe érigé en dogme aboutit à des aberrations. Pour ce que j'en ai connu, la mise en oeuvre de Chorus, nouveau système d'information financier de l'Etat, dont le coût est évalué à plus d'1 milliard d'€, en est un exemple remarquable. En regroupant dans des pôles mutualisés de gestion le paiement des factures, ce système éloigne les gestionnaires du terrain et de l'objet de la dépense, bref de ce qui fait sens. Empilement des structures et des référents, déresponsabilisation des agents, désespérance de part et d'autre devant l'inefficacité générée (pour Chorus, retards de paiement, ampleur des intérêts moratoires, fragilisation des PME…), voilà le bilan de dossiers menés de façon technocratique, sans que l'homme, ses savoirs, son expérience n'aient été correctement pris en compte. L'externalisation, érigée elle aussi en dogme, relève d'un schéma identique : les services publics ne pouvant maîtriser l'ensemble des compétences, il faut recourir au secteur privé pour accomplir celles qui ne relèvent pas du "coeur de métier". Appliqué judicieusement, au cas par cas, l'externalisation est une des conditions d'un fonctionnement vertueux mais son application est détournée par la même technocratie qui y voit principalement le moyen de réduire la masse salariale de l'Etat. Or, pour externaliser de façon efficace, il faut garder en interne les capacités de définition, de contrôle et d'évaluation des prestations. Dans le domaine des archives, par exemple, pour s'assurer que la restauration d'un document a été effectuée dans les règles de l'art et conformément au cahier des charges, on doit bénéficier de restaurateurs de haut niveau, eux même praticiens afin de maintenir et enrichir leur expertise. Les exemples pourraient être multipliés à l'infini, en gardant à l'esprit que les partenaires privés, qu'il ne s'agit en aucun cas de diaboliser, sont eux même demandeurs de cette expertise, qui seule garantit l'efficacité de la maîtrise d'ouvrage publique.

Aujourd'hui le seuil d'alerte est atteint car le réservoir de compétences de l'Etat et donc d'expertise, est en train de se tarir. La transmission des savoirs se fait de plus en plus difficilement, faute de recrutement suffisant et aussi de manque d'attractivité de la fonction publique. Combien de fois ai je vu aux Archives nationales des agents partir avec la somme de savoirs acquis durant plusieurs dizaines d'années au contact des fonds et des publics sans pouvoir la transmettre à un successeur ! Comment dans ces conditions garder un haut niveau scientifique et de service aux usagers ?

Ainsi derrière quelques nominations qui pourraient apparaître conjoncturelles, c'est tout un système de destruction des compétences de l'Etat qui est en marche. Il est temps de prendre conscience des conséquences de la politique d'éloignement des « sachants » des sphères décisionnelles, du gâchis humain et du risque de tarissement des compétences. C’est en s’appuyant sur celles ci que l’on pourra travailler à un Etat exemplaire, générateur d’économies durables et non factices. C’est en s’appuyant sur celles ci que les valeurs du service public pourront être refondées, que le service public à la française se réinventera et retrouvera légitimité et crédibilité, non à travers le mirage de modèles tout faits et inadaptés.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.