Archives nationales : un projet original, incompris, iconoclaste, exemplaire ?

Alors que le ministre de la culture et de la communication se félicite de l'avancement du chantier des Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, de la force de sa symbolique et de la tenue des délais de construction qui devrait permettre une livraison du bâtiment en avril, il n’est pas inutile de revenir sur la genèse du projet, sur ses particularités et originalités.

Alors que le ministre de la culture et de la communication se félicite de l'avancement du chantier des Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, de la force de sa symbolique et de la tenue des délais de construction qui devrait permettre une livraison du bâtiment en avril, il n’est pas inutile de revenir sur la genèse du projet, sur ses particularités et originalités.

Première originalité : le projet n’a pas été conçu au sommet de l’Etat mais est né du refus commun de quelques archivistes et usagers des archives (historiens et généalogistes), de laisser péricliter la mémoire nationale. Ainsi a été créée en janvier 2001 l'association « Une cité pour les Archives nationales » dont l'objectif était d'obtenir la construction d'un nouveau bâtiment avec la conviction que celui-ci serait le moteur de la refondation de l'institution. Parmi tous ceux qui se sont engagés sans compter, de façon totalement bénévole, pour une cause d'utilité nationale, il faut citer René Rémond, qui nous a tant donné, Georgette Elgey, présidents d’honneur de l’association, Annette Wieviorka, sa présidente[i]. Cet engagement militant, au service du bien commun, a rencontré l’énergie et l’investissement de deux grandes personnalités, dont il ne faut en rien omettre les noms : Martine de Boisdeffre, directrice des Archives de France de 2001 à janvier 2010 et Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication de 2002 à 2004. C’est grâce à la détermination et à la force de conviction de ces femmes et hommes de bien, chacun dans leur domaine, que la décision présidentielle, annoncée par Jacques Chirac en personne le 9 mars 2004, a pu être obtenue. Mais, c’est peut-être aussi dans cette genèse atypique qu’il faut rechercher le fait que le projet n'ait jamais vraiment été considéré, du moins au ministère de la culture, comme présidentiel au même titre que la Bibliothèque nationale de France, le musée du quai Branly et aujourd'hui la Maison de l'histoire de France.

Deuxième originalité : la conduite du projet a été confiée à l’institution elle même et non à une association ou à un établissement créé de toute pièce, comme cela est le cas pour la plupart des grands travaux du ministère de la culture. La confiance alors manifestée envers les Archives nationales, et là encore il faut saluer l’action de Martine de Boisdeffre, leur ont donné l’élan nécessaire pour concevoir et mener au mieux les chantiers par une mobilisation intense des compétences internes, une identification précise de celles qui manquaient, une collaboration efficace avec les services spécialisés du ministère[ii]. Grâce à ce travail collectif, cette alchimie de compétences, le sens du projet qui ne se résumait pas seulement à une construction mais à une refondation totale des pratiques et des outils techniques, scientifiques, culturels et pédagogiques a constamment guidé les acteurs. La réussite des chantiers, leur cohérence, la tenue des délais, dans un contexte de moyens humains et budgétaires bien inférieurs à ceux alloués aux projets cités plus haut, doivent être évalués à la lumière d’une méthodologie respectueuse des savoirs et des compétences et plaçant au centre des préoccupations le sens et les objectifs.

Troisième originalité : le projet, naturellement contrôlé par la tutelle, a été conduit en interaction forte avec des instances de concertation, se réunissant très régulièrement et ne faisant preuve en rien de complaisance : il en a été ainsi du comité scientifique créé dés l’automne 2004, des réunions avec les organisations syndicales, souvent vives mais toujours fructueuses, des multiples présentations aux agents et aux habitants de Pierrefitte doublées de visites sur place, des comités d’accompagnement, destinés à favoriser l’insertion de la nouvelle construction en Seine-Saint-Denis et ses partenariats locaux avec le conseil général, la communauté d’agglomération de Plaine commune, la mairie de Pierrefitte-sur-Seine, les universités de Paris VIII, Paris XIII, le futur pôle Concorcet. Chaque déplacement en Seine-Saint-Denis, l’accueil extraordinaire toujours manifesté ont conforté la justesse du choix et ont nourri le projet de la dynamique et de la vitalité remarquables de ce département.

 

La preuve est ainsi faite qu’un grand projet d’intérêt national peut naître des acteurs de terrain et d’un besoin unanimement reconnu, contredisant les discours sur la sclérose du service public et l’opposition systématique à toute réforme ou nouveau projet. La preuve est aussi donnée qu’un grand projet peut être mené de l’intérieur d’une institution en s’ancrant sur ses compétences, sa légitimité, ses valeurs. Du point de vue des archives, à la lecture du discours prononcé par le ministre à Pierrefitte le 2 décembre dernier, on peut se prendre à penser que le ministère de la culture a enfin pris conscience des enjeux républicains portés par les archives et de ses aspects éminemment démocratiques, en prise avec la société. On peut espérer qu’il en est fini de cette étrangeté du monde des archives pour son ministère de tutelle, étrangeté ancienne au point que certains archivistes se sont décrits, avec beaucoup d’humour, comme des « Indiens de la Culture », d’où le titre de ce blog[iii].

Alors, la question revient encore plus lancinante et ce pourrait être hélas la dernière particularité du projet (je m’en voudrais de parler d’originalité) : la décision de modifier son contour en installant la maison de l’Histoire de France sur le site parisien. Les questions posées par cette décision sont nombreuses et trouvent certainement en partie leur origine dans la genèse du projet. De fait, on a pris le risque de déstabiliser un grand projet, dont la France peut être fière, en le fragilisant sur le volet pédagogique et culturel et sur l’un de ses sites, le site parisien. Pourquoi le sens du projet global des Archives nationales n’a t’il pas été compris ? Pourquoi n’ont elles été vues à ce moment là que d’un simple point de vue immobilier à travers le quadrilatère parisien, renommé par un glissement sémantique significatif « quadrilatère Rohan-Soubise », comme si seuls les hôtels du XVIIIe siècle et leurs beaux décors le définissaient ? Le projet des Archives nationales a t’il été considéré comme trop iconoclaste dans sa méthode et trop contraire au discours ambiant sur la modernisation de l’Etat où toute réforme ne peut être initiée que de l’extérieur ? De ce point de vue, on peut remarquer que le projet de maison de l’Histoire de France constitue l’exact contraire de celui des Archives nationales : une décision venue d’en haut, un projet mené de l’extérieur par une structure créée ex nihilo, et sans y associer dès sa genèse les acteurs du terrain.

 

Ainsi, le beau projet des Archives nationales, tellement attendu et rêvé, peut être vu comme original, incompris, iconoclaste, exemplaire. Pour ma part, je dirais qu’il a été, et est certainement encore pour ceux qui continuent à le porter, une extraordinaire aventure professionnelle et humaine, et qu’il serait méritoire d’en reconnaître l’exemplarité. Mais, il serait encore plus honorable de restaurer les Archives nationales dans la plénitude du projet initial et de leur permettre de conduire à son terme avec fierté et confiance en l’avenir la refondation dans laquelle elles se sont engagées en 2004.


[i] J’ai occupé pour ma part la fonction de secrétaire générale de l’association de 2001 à 2004, avant de prendre la responsabilité du projet et des Archives nationales jusqu’en février 2011.

[ii] Je tiens à saluer à cet égard l’action de Jean-Claude Dumont, alors président de l’EMOC, établissement mandataire pour la construction du bâtiment.

[iii]Le mérite de cette expression est du à une grande archiviste, pourvue de beaucoup d’humour : Françoise Durand Evrard.

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