Carton Rouge à "Carton Rouge"

Le samedi 1er février 2020 se tenait à Paris une « Une première rencontre Carton Rouge de jonction entre intellectuel∙le∙s et grévistes ». Cette « rencontre » n’en était pas une mais plutôt une sorte de colloque où les sachant∙e∙s ont monopolisé la parole pour faire la leçon au public présent. Retour sur la contradiction entre les discours tenus et le dispositif pyramidal de cette rencontre.

Carton Rouge à "Carton Rouge"

Le samedi 1er février 2020 se tenait à la Bourse du travail de Paris une « Une première rencontre « Carton Rouge » de jonction entre intellectuel∙le∙s et grévistes [1] ». Le « Carton rouge » était adressé à la révolution conservatrice de Macron.

Autant le dire tout de suite, je suis sorti passablement contrarié par cette « rencontre » qui n’en était pas une. Je m’attendais un peu à ce qui s’est passé. J’ai quand même été déçu.

En vérité, ça sentait mauvais dès le début. La façon dont la salle était organisée ne pouvait pas déboucher sur autre chose que sur ce qui a eu lieu, c’est-à-dire une sorte de colloque où les sachant∙e∙s ont monopolisé la parole pour faire la leçon au public présent. Il faut dire qu’avec une estrade et des tables pour les intervenant∙e∙s et un public assis devant, on ne pouvait pas avoir autre chose.

La liste des intervenant∙e∙s prévu∙e∙s n’incitait pas non plus à la confiance : l’estrade a vu défiler des intellectuel∙le∙s médiatiques, des universitaires et des têtes d’organisations syndicales ou associatives, c’est-à-dire des gens qui sont pour la plupart hors du mouvement, loin du terrain.

Je note que l’ordre dans lequel tous ces gens sont intervenus est en lui-même assez significatif. Ce sont Gisèle Sapiro (directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS), Thomas Piketty (économiste médiatique et directeur d’études à l’EHESS) et Edwy Plenel (président de Médiapart) qui ont ouvert le bal et qui ont eu les temps de parole les plus longs. Les intervenant∙e∙s plus tardifs, comme les représentants des collectifs de chômeurs ou de SDF ont quant à eux dû faire plus vite.

 

Comme au théâtre

 Je reviens au dispositif. Willy Pelletier (coordinateur général de la Fondation Copernic et sociologue), dans son propos introductif, a parlé d’un « temps rare » que cette « rencontre sans hiérarchie où chacun peut énoncer ce qu’il vit ». Je ne doute pas de sa sincérité, mais je me demande si M. Pelletier avait conscience de dire cela sur une estrade en position de surplomb face à un public, je me demande aussi si M. Pelletier savait à ce moment qu’une dizaine de minutes seulement verraient le micro passer dans la salle sur les 4 h de cette « rencontre ». Quoi qu’il en soit, « chacun » s’est ici limité, dans les faits, à quelques personnes dont les prises de parole étaient prévues à l’avance, c’est-à-dire à ce qu’il faut bien appeler au mieux des représentant∙e∙s. J’ajoute d’ailleurs que nombre d’entre elles ont déjà largement accès à l’espace public, à la presse et aux médias en temps normal, que je les ai déjà entendu∙e∙s pour la plupart à la télévision, à la radio ou sur internet et que je ne vois pas bien l’intérêt de redonner encore la parole aux mêmes dans le contexte du mouvement actuel (surtout que l’on verra que ce qu’ils et elles avaient à dire n’était pas toujours passionnant). Passons.

 Le dispositif lui-même indique donc que ses organisateurs n’ont pas encore pris conscience, malgré leurs discours à ce sujet, des aspirations démocratiques qui s’expriment dans notre pays depuis quelques années. On ne devrait pas pouvoir évoquer de façon élogieuse « Nuit debout », « les Gilets Jaunes » ou le mouvement actuel contre la réforme des retraites sans prendre acte de l’horizontalité qui structure ces différentes mobilisations, ni sans tenir compte des aspirations démocratiques auxquelles elles aspirent. Il y a là une contradiction évidente entre les discours tenus par de nombreux intervenant∙e∙s, que je crois sincères dans leurs propos, et le dispositif pyramidal dans lequel ont pris ceux-ci ont pris place. Il serait bon, pour l’avenir, que tous ces gens s’interrogent sur cet écart entre leurs belles idées concernant la lutte ou l’émancipation et leurs pratiques qui reconduisent les schémas traditionnels de domination. C’est une critique, pas un reproche, nous sommes tous et toutes à notre insu pris∙e∙s dans des contradictions de ce genre à un moment ou à un autre, mais il importe d’en prendre conscience.

M. Pelletier a également dit qu’il espérait que les membres de l’assistance ne restent pas spectateurs, mais deviennent acteurs lors de cette « rencontre ». Qu’entendait-il précisément par là ? Les mots ne sont après tout rien sans leur contenu. La réponse est venue immédiatement. Devenir acteur, c’était, pour Willy Pelletier et pour les organisateurs de cette « rencontre », participer à un clip vidéo. C’était aller se placer devant une caméra et donner un carton rouge à Macron (selon sa profession, sa situation personnelle, etc.). C’était donc aller occuper temporairement une place prévue par d’autres, pour remplir un montage réalisé par d’autres afin de servir la communication des organisateurs (leur espoir étant que cette vidéo devienne virale et fasse le tour des réseaux sociaux[2]). Mais, ce n’est pas être acteur ça. C’est être un pantin, un instrument, un rouage dans une mécanique prévue à l’avance. Quelques secondes devant une caméra, un espace de parole minime et aucun pouvoir de décision sur ce qui en est fait, c’est dérisoire, cela ne rend pas acteur.

Quelles que soient les intentions des organisateurs de cette « rencontre », je suis bien obligé de constater que leurs méthodes ne diffèrent donc pas tant que cela en nature de celles de partis politiques comme En Marche qui utilisent des militant∙e∙s et prétendent les laisser agir librement. Le procédé ne diffère pas non plus beaucoup des méthodes du new management, dénoncées de nombreuses fois à la tribune, méthodes qui prétendent faire des salarié un acteur ou un collaborateur, mais qui le manipulent pour le faire consentir à sa propre domination.

Ce n’était sans doute pas l’intention des organisateurs, je réaffirme croire en leur sincérité, mais cela témoigne de schémas de pensée bien implantés chez eux. Dans leur tournure d’esprit, comme dans leurs pratiques, et quoique leurs idées soient contraires à cela, il y a bel et bien ceux qui parlent et ceux qui écoutent, ceux qui organisent et ceux qui suivent, ceux qui décident et ceux qui obéissent. Que ce soit pour le bien de ces derniers ou dans leur intérêt n’y change pas grand-chose. Il faut donc reconnaître qu’il y a une sorte de solidarité impensée entre les organisateurs de cette « rencontre » et ceux qui sont au pouvoir actuellement dans notre pays[3]. Ce n’est pas surprenant, je connais suffisamment ces gens-là pour les avoir déjà pratiqués par le passé, lors de mes études ou dans d’autres contextes, mais les voir agir ainsi s’avère toujours décevant, surtout venant de la part de gens qui parlent régulièrement d’émancipation dans leurs articles ou dans leurs séminaires. Je les invite à réfléchir sérieusement à ce décalage entre leurs idées et leurs pratiques[4].

Comment, dès lors, ne pas avoir l’impression d’avoir participé (même si ce mot est trop fort comme on vient de le voir), en tant que gréviste à un agenda qui n’était pas le mien ? Comment ne pas avoir l’impression d’avoir été infantilisé ? D’avoir été le récepteur passif de la bonne parole venue d’en haut ? La « rencontre » m’a fait l’effet de n’être qu’un coup de com’ pour donner de la visibilité à une tribune dérisoire parue dans Libération.

 

Carré rouge et Gilet Jaune

Carton Rouge ou Gilet Jaune Carton Rouge ou Gilet Jaune
Puisque je parle de visibilité, je suis bien obligé d’évoquer le « carton rouge » lui-même. Celui-ci, sous la forme d’un carré de feutre rouge à épingler sur ses vêtements, a été distribué à qui le voulait. Il a été suggéré de le porter pour que notre opposition à Macron soit visible en permanence. Là encore, c’est révélateur. Ce « carton rouge » s’avère n’être qu’un pâle succédané du gilet jaune, une version intellectualisée et aseptisée d’une invention populaire. Il est petit, discret, presque invisible. Il se veut critique, mais n’assume pas la conflictualité. Il est donc inutile en somme. Camarades organisateurs, si vous voulez rendre visible votre opposition à Macron, plutôt que de réinventer l’eau chaude en la refroidissant, pourquoi ne mettez-vous pas plutôt un gilet jaune sur vous lors des manifestations ou sur le tableau de bord de vos voitures ? Ce serait plus simple, non ? Plus simple certainement, mais vous ne le ferez pas. Je le sais. Vous ne le ferez pas, car il vous est impossible de suivre le peuple, de vous mettre derrière lui. Il faut que vous soyez devant. Vous avez besoin d’avoir l’impression que vous le guidez, que c’est vous qui avez eu l’idée.

Votre « carton rouge » n’est ainsi qu’une médiocre tentative de rejouer le gilet jaune en se l’appropriant. Si jamais vous réussissiez, vous n’auriez comme résultat que d’invisibiliser ce qui est devenu un symbole populaire, vous n’aboutiriez qu’à prendre la place de ceux qui mènent la lutte depuis plus d’un an. Vous joueriez alors votre rôle historique d’intellectuels et de leaders, celui d’effacer les masses de l’Histoire. Je souhaiterais donc bien votre échec sur ce point, mais c’est inutile car, de toute façon, vous ne réussirez pas à imposer votre « carton rouge ». Il est déjà mort-né[5].

Personne n’en aura rien à faire.

Personne n’en a déjà rien à faire.

 

Mieux vaut tard que jamais

 Je ne vais pas revenir sur le contenu des interventions, ce serait trop long et pour le moins fastidieux. Je me contenterai simplement de dire qu’elles ont été avant tout constituées de vœux pieux du type : « il faut massifier le mouvement », « il faut réfléchir aux modalités d’action », « il faut internationaliser la lutte », « il faut concevoir une autre réforme des retraites », « il faut renforcer le Code du travail », etc. Des discours souvent bien abstraits face à des grévistes qui, elles et eux, agissent concrètement depuis des mois.

Mais ce n’est peut-être pas le pire. À l’écoute de la plupart des interventions, j’ai en effet eu l’impression de voyager dans le temps, de revenir des mois en arrière. Par exemple, quand M. Piketty a livré son analyse de la réforme des retraites et en a pointé les problèmes majeurs, ou quand Mme Méda (énarque et inspectrice générale des affaires sociales) a insisté sur la nécessité de constituer une contre-expertise de la réforme, j’ai eu l’impression de me retrouver à la réunion publique organisée le 27 novembre 2019 à la salle Jean Vilar de Mitry-Mory par les camarades de la CGT-UGICT et du lycée Balzac. Car, Monsieur, tout ce que vous avez dit ou presque l’avait déjà été à ce moment-là (et dans bien d’autres endroits avant et après). Car, Madame, la contre-expertise a déjà été faite depuis des mois, et ce ne sont pas les évolutions mineures depuis le rapport Delevoye qui changent grand-chose. Partout, des syndiqué∙e∙s et des non-syndiqué∙e∙s de ce pays ont étudié la réforme et en ont fait la critique. Dès septembre, dans nos AG nous avons commencé à nous organiser pour produire et communiquer ces informations. Et vous voilà, vous, le 1er février 2020 à venir nous dire que vous avez tout compris ou qu’il faut commencer d’urgence ce travail ?

Vous êtes en retard. Tout ce que vous avez dit lors de cette « rencontre » ou presque a déjà été dit dans les AG, sur les ronds-points, dans les dépôts ferroviaires, dans les cafés ou dans les bars. De fait, vous avez des mois de retard sur les syndicalistes de terrain, plus d’un an sur les gilets jaunes et des décennies sur les banlieusard∙e∙s. Heureusement que nous ne vous avons pas attendu pour comprendre et les enjeux de cette réforme et la situation politique de ce pays. Si cela avait été le cas, il ne se passerait rien aujourd’hui.

Votre « rencontre » arrive bien tard.

Nous ne sommes pas des enfants qui attendent qu’on leur fasse la leçon.

Il est d’ailleurs amusant que M. Plenel ait, dans un discours fort lyrique comme il en a l’habitude, cité les mots suivants de Saint-Just : « le peuple a plus d’esprit que nous ». Amusant, car en totale contradiction avec le déroulement de la « rencontre ». Je trouve aussi dommage, quand on lit un auteur et qu’on adhère à ses thèses, de ne pas les mettre en application. Oui, il a plus d’esprit que vous, il l’a suffisamment montré, et il a suffisamment d’esprit pour ne pas se faire avoir par quelques compliments. Pareilles flatteries à l’égard du peuple ne peuvent que le laisser froid, surtout sans actes qui leur correspondent. M. Plenel, citant Walter Benjamin, a également insisté sur le fait qu’il ne pouvait y avoir d’avant-garde. Là encore, contradiction avec l’attitude de nombre d’intervenant∙e∙s. Mais passons, car je crois bien, moi, qu’il y a une avant-garde dans ce pays. Cependant, elle n’est pas là où on s’attendrait à la trouver. C’est une avant-garde massive, composée de millions de gens. J’ignore d’ailleurs si l’on peut encore appeler cela une avant-garde. Ce que je sais par contre avec certitude c’est qu’il y a une arrière-garde : elle était à la tribune de cette « rencontre ».

Ah, et puisqu’il semble qu’il soit nécessaire de faire du name dropping et des citations dans ce genre de situation, je vais moi aussi en faire un ou deux. Les intellectuel∙le∙s comprennent mieux ce langage, dirait-on. Alors, je vais citer Marx, comme plusieurs des intervenant∙e∙s, sa onzième thèse sur Feuerbach pour être précis : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer ». Et puis, je vais m’amuser à la reformuler un peu : « les intellectuels n’ont fait qu’interpréter les mouvements sociaux de différentes manières, ce qui importe c’est qu’ils les rejoignent ». Ils pourraient ainsi comme Lénine dans L’État et la révolution se rendre compte qu’« il est plus agréable et plus utile de faire l'expérience d'une révolution que d'écrire à son sujet ». ». Et puis, cela évitera à la Chouette de Minerve de s’envoler encore une fois au crépuscule, comme dirait Hegel. Voilà pour le name dropping et les citations.

Passons à autre chose.

Car, bien sûr, les propos de tous les intervenant∙e∙s n’ont pas été aussi pompeux et verbeux que celles et ceux des premières vagues. Tou∙te∙s ne se sont pas senti obligé∙e∙s, pour se donner un brevet de radicalité, de citer Foucault ou Bourdieu. Certain∙e∙s ont parlé sans fard et pour l’action. Des sociologues, qui sont allé∙e∙s sur le terrain, dans les AG et sur les ronds-points ; certain∙e∙s syndicalistes, un peu moins déconnecté∙e∙s de leurs bases que d’autres ; et les représentant∙e∙s de collectifs de chômeurs et de SDF pour le droit au logement qui ont sans aucun doute des préoccupations plus urgentes, elles et eux qui voient tous les jours la réalité de notre monde telle qu’elle est.

 

Le parterre entre en scène

Il est temps pour moins d’expliquer pourquoi j’ai toujours écrit le mot « rencontre » entre guillemets. On l’aura compris, c’est parce que cette « rencontre » n’en avait que le nom. Il n’y a pas eu rencontre. Le dispositif lui-même ne pouvait que l’empêcher. À moins que les organisateurs n’entendent faire des « rencontres » qu’à la manière de Macron lorsqu’il choisit d’aller « au contact » des gens, c’est-à-dire en ayant opéré une sélection préalable de ceux-ci et en monopolisant la parole. De nouveau, désagréable ressemblance.

Un seul moment de véritable rencontre a eu lieu et il était accidentel. C’était un de ces moments réjouissants où l’imprévu s’invite, où la mécanique bien huilée déraille. Après près de deux heures en effet, les organisateurs ont voulu laisser la parole aux spectateur∙rice∙s. Celles et ceux qui ont pris le micro ont choisi, par elles-mêmes et par eux-mêmes, de devenir acteur∙rice∙s, au sens fort du terme (et contre l’organisation de l’événement). Ils et elles n’ont pas raté l’occasion.

Je ne peux dire quelle fut ma joie quand la première intervenante non prévue, une camarade bibliothécaire dont je n’ai pas eu le temps de noter le nom, a dit son sentiment de décalage entre les discours tenus à la tribune et la réalité des grévistes de terrain. Elle a alors rappelé avec justesse que nous étions dans l’action depuis longtemps, que beaucoup d’entre nous étaient épuisé∙e∙s, que la reprise du travail était terrible pour celles et ceux qui avaient arrêté depuis plus de 40 jours, que certain∙e∙s étaient en arrêt de travail, que certain∙e∙s étaient sanctionné∙e∙s par leurs directions, qu’il y avait eu des suicides. Elle a alors demandé que ces prises de paroles se traduisent en actes. Camarade, je te dis merci. Une grande partie de la salle a applaudi avec force et le micro est resté dans un petit périmètre où les travailleur et travailleuses ont pu enchaîner. Un camarade enseignant a pu dire que cela faisait longtemps que nous étions organisé∙e∙s collectivement, que s’il s’agissait d’agir, il suffisait de venir aux AG et que nous n’avions pas besoin de discours surplombants. Un autre camarade, gréviste nantais du rail, leur a simplement dit de se mettre en grève et d’aller aux AG, que c’était là que le mouvement s’organisait. Une camarade syndicaliste a elle aussi dit que la grève était nécessaire, qu’elle ne pouvait se faire par procuration, et a demandé aux organisations syndicales d’ouvrir leurs caisses de grève, que c’était urgent. Elle a ensuite donné la date et le lieu de quelques AG, appelant elle aussi les intervenant∙e∙s à y venir. Chacune de ces prises de paroles a été applaudie avec enthousiasme par les grévistes présents.

À ce moment, j’ai regardé en direction de la tribune et j’ai vu Mme Sapiro. Devant l’estrade, elle semblait un peu paniquée. La « rencontre » lui échappait. Hélas, par malheur, le micro a fini par se rapprocher de l’avant de la salle et il a pu être récupéré par quelqu’un de l’organisation. L’éclaircie était finie, nous sommes retournés dans les brumes de la routine.

10 minutes.

À peu près.

10 minutes de véritables paroles de grévistes sur 4 heures.

Je tiens à noter que la demande répétée de venir aux AG ressemblait fort à celle que bien des Français∙e∙s adressent aux politiques qu’ils et elles rencontrent : « venez voir comment nous vivons, vous qui êtes déconnectés ». Ici, c’était : « venez voir comment nous luttons, vous qui êtes déconnectez ». Encore une fois, sans s’en rendre compte, les organisateurs de cette « rencontre » se sont montrés plus proches de ceux qu’ils prétendent combattre que de celles et ceux avec qui ils devraient lutter.

Néanmoins, ces prises de paroles intempestives ont eu une légère conséquence sur les deux heures suivantes. Le dispositif a un peu évolué. En fait, je devrais plutôt dire que les organisateurs se sont adaptés. Sentant qu’il n’était plus possible de faire monter personne sur l’estrade, ils ont choisi de les faire se tenir devant elle. Les intervenant∙e∙s sont resté∙e∙s debout. Tout a changé pour que rien ne change. Je l’avoue, je me suis laissé prendre quelques minutes avant de me rendre compte que chacun∙e des intervenant∙e∙s était appelé∙e par son nom pour qu’il ou elle vienne faire son petit laïus.

À une demande d’horizontalité, l’organisation de cette rencontre a répondu par un simulacre. De nouveau la parole a été capturée par ceux qui étaient prévus.

Certain∙e∙s ont beau eu nier vouloir être surplombant, ils l’étaient dans les faits. Une chose est de dire, une autre est de mettre en pratique ce que l’on dit.

Je tiens cependant à signaler que c’est à ce moment que les interventions les plus intéressantes ont eu lieu, celles que j’ai mentionnées précédemment, que des dates d’actions ont été communiquées et que certain∙e∙s ont réitéré la nécessité d’aller là où les travailleur et les travailleuses s’organisaient déjà, c’est-à-dire sur les piquets et aux AG.

Je terminerai donc sur ce point. À l’avenir plutôt que de nous convier pour les écouter, les intellectuel∙le∙s et les têtes des organisations syndicales feraient mieux d’aller directement sur le terrain. Ils et elles feraient mieux de se mettre au service de la lutte plutôt que de vouloir la prendre à leur compte. Si « jonction » doit avoir lieu, ce ne peut être que dans ce sens.

 

Par un membre de l’AG Éducation de l’Est francilien  qui a assisté à la « rencontre »

 

Post-Scriptum

J’ajoute une dernière considération. Il est évident que si une nouvelle « rencontre » de ce type devait être organisée, comme cela a été évoqué en passant à certains moments des interventions, elle ne saurait se dérouler de la même manière. Nous, grévistes, ne devrons pas l’accepter. Ainsi, si jamais les organisateurs réitèrent leurs erreurs, il me semble que nous devrons être prêt∙e∙s à les corriger. Cela sera on ne peut plus simple : il suffira de venir nombreux∙euses et de s’être coordonné∙e∙s pour prendre collectivement le contrôle de l’événement et imposer nos modalités de discussion. Un chant « On est là… » entonné par une centaine de grévistes dès la première prise de parole permettra vite de créer les conditions d’une véritable rencontre, de transformer celle-ci en AG où chacun∙e pourra prendre la parole dans les mêmes conditions, qu’il ou elle soit gréviste ou intellectuel∙le.

 

[1] http://carton-rouge-au-gouvernement.fr/

[2] Cela montre l’importance de la communication pour les organisateurs de cette « rencontre ». J’ignore, étant donné la façon un peu abrupte dont s’est terminée la réunion, si ce tournage a eu lieu. En effet, les interventions ayant dépassé l’heure prévue, une salariée de la bourse du travail, ne voulant sans doute pas, et à juste titre, travailler gratuitement est venue interrompre les dernières interventions. Celles-ci se sont donc terminées à la va-vite et nous sommes sorti∙e∙s un peu précipitamment de la salle après quelques minutes sans pouvoir savoir si le tournage a bien eu lieu.

[3] Je rappelle que solidarité ne veut pas dire sympathie, on est solidaire avec celles et ceux qui se trouvent dans la même situation que soi, quand bien même on n’aurait pas de sympathie pour eux. Les intellectuels se trouvent de fait solidaires avec les gouvernants, mêmes quand ils les détestent, car ils occupent des positions similaires dans la société. La solidarité naît d’une condition commune. Je suis solidaire de tous les travailleurs, car j’en suis un, quand bien même ne partagerais-je pas les mêmes idées qu’eux. C’est pour cela que les Gilets Jaunes ont pu réunir des gens d’horizon si divers, parce tous et toutes partagent une condition commune, ce qui les rend de fait solidaires malgré leurs divergences politiques ou idéologiques. De même intellectuels, universitaires titulaires et gens de pouvoir sont-ils solidaires malgré leurs divergences idéologiques. Il serait bon que les premiers en prennent conscience.

[4] Tant qu’à faire, j’aurais presque préféré un meeting mettant en scène un discours affirmé et théorisé, à la manière léniniste ou trotskiste, prétendant qu’une avant-garde doit diriger le mouvement et que les grévistes doivent faire preuve de discipline. Cela aurait été plus honnête. Nous aurions débattu conception contre conception. Mais, comment débattre avec ceux qui se croient d’accord avec vous tout en faisant l’inverse et en confisquant la parole ? Du reste, je suis bien obligé d’admettre qu’une partie du public était elle-même venue pour être spectatrice. Beaucoup des personnes présentes ont eu un comportement que je qualifierais de bourgeois : se montrant agressives dès qu’un∙e intervenant∙e ne disait pas son nom immédiatement ou que le micro dysfonctionnait. Ces gens ont eu une mentalité de consommateurs attendant qu’on leur serve leur dose de radicalité discursive et rien de plus. Ils m’ont mis dans un profond malaise.

[5] Il est de fait déjà au tombeau depuis la précédente tentative universitaire d’il y a quelques mois.

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