Tribune: La lutte contre la corruption appelle à la mobilisation de tous

Depuis plusieurs semaines, des plateformes de la société civile se sont élevées au Mali pour dénoncer l’ampleur de la corruption dans le pays. Ces mouvements font suite à plusieurs révélations dans la presse concernant des surfacturations dans l’achat de matériels militaires et une gestion opaque des deniers publics.

Selon des chiffres compilés par la presse et issus des différents rapports du vérificateur général, près de 700 milliards de Francs CFA ont été détournés sur les 10 dernières années, pour un pays dont le budget annuel est de 2000 milliards.Le Bureau du vérificateur général depuis sa création en 2003 a publié annuellement des rapports publics pointant des irrégularités dans les différents services de l’Etat, mais aucune suite judiciaire crédible n’a été accordée à cela.

En 2017, conformément à l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, le Gouvernement va mettre en place l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite. Cet organe qui prévoit un contrôle sur les biens des agents publics n’a pour l’instant pas été opérationnalisé, et son personnel ne travaille tout simplement pas.

La corruption, les maliens la connaissent, très jeunes, nous sommes implicitement éduqués à ce fonctionnement à travers les premiers contacts avec l’administration, à l’école ou même à l’hôpital. Dans ces services publics, les maliens sont confrontés à des montagnes de tracasseries,  on leur fait comprendre clairement que sans un encouragement financier, l’administration ne pourra pas satisfaire leurs besoins, pourtant légitimes.

Dans le domaine de l’éducation, dès le collège, des enseignants, n’hésitent pas à monnayer les notes afin de permettre aux élèves de passer de classe.  Ainsi dès l’âge de 14 ans, ils commencent ainsi à être familiarisés à ce comportement, payer pour obtenir satisfaction sans efforts. Ceci n’est pas un phénomène isolé, il a été observé sur plusieurs années et sur l’étendue du territoire malien.

Rares sont les maliens qui se font des illusions dans leurs rapports avec l’administration, à moins de venir de la planète Mars, chacun sait que dans la délivrance des services publics au Mali, il faut avoir des contacts et la poche large. Les fonctionnaires en face ne se cachent pas, pour les veinards les fortunes illégalement acquises sont pompeusement exposées à la vue de tous, les enfants et les épouses sont fières, de se train de vie, et d’ailleurs pourquoi devraient-ils avoir honte, puisque tout le monde le fait. Pour les moins lotis, ces derniers améliorent leur quotidien avec la petite corruption.

Selon divers rapports d’instituts de recherche, les maliens considèrent d’ailleurs que le domaine de la justice et de la santé sont parmi les plus corrompus. En y regardant de plus près, plusieurs personnes ont pu témoigner ces dernières années sur les calvaires vécus lorsqu’ils avaient à faire à la justice de leur pays. Les juges sont accusés assez régulièrement de négocier les décisions de justice, c’est au plus offrant. Sont-ils minoritaires, ou majoritaires, là n’est pas la question, cette état de fait est intégrée dans la réalité de vie du Malien, et rares sont ceux qui pourront affirmer le contraire, qu’ils aient eu à faire ou non à la justice.

D’ailleurs il est intéressant de noter que l’éthique musulmane fortement répandue au Mali et qui banni la corruption n’arrive pas à endiguer ce phénomène. Cela peut s’expliquer par le fait que nous ayons intériorisé ce comportement et qu’il fasse partie, peut-être aujourd’hui nos vies. Il n’y a pas à avoir honte à  l’affirmer, la corruption est ancrée dans nos mœurs et ce dès le plus jeune âge.

C’est un comportement que nous risquons donc de reproduire sur plusieurs générations, et les nouveaux cadres dirigeants qui émergent ont démontré qu’ils n’avaient pas une volonté ferme, d’endiguer ce phénomène.

Depuis 2011 le Mali traverse une crise multidimensionnelle, on a souvent mis en avant les questions de chômage des jeunes, de la démocratie, de la sécurité, de la décentralisation, mais bien évidemment tout ceci à un lien profond avec la corruption, qui a littéralement détricoté la société malienne, l’Etat malien et les rapports entre les citoyens et l’Etat.

Est-il possible de poser la question de la faiblesse de l’appareil sécuritaire, tout en niant que pendant 20 ans l’armée a été le lieu de mauvais recrutements, d’enrichissement personnels sur les équipements et de toutes les formes de mauvaise gestion.

En 2011, les recrues qui avaient déboursé des fortes sommes pour intégrer l’armée, et toucher un confortable revenu, se sont rendues compte qu’elles n’étaient pas préparées à faire la guerre, le matériel acquis est tombé en lambeaux sur le front. Ainsi cette corruption que nous entretenons depuis plus de 30 ans nous aura couté notre sécurité, la stabilité du pays et notre honneur.

Ceci est un exemple parmi tant d’autres, dans tous les services publics, nous avons une responsabilité collective, dans la décrépitude de notre Etat et dans la détérioration de nos conditions de vie. Les plus vulnérables en payent naturellement le prix fort, quand ceux qui profitent du système accroissent leurs revenus.

Sans une prise en charge de cette question, il est peu probable de voir la situation du pays s’améliorer sur les années à venir. Le système de santé, d’éducation, l’armée, les infrastructures, n’attendent pas des investissements pour s’améliorer, et donner satisfaction, il y a avant tout un besoin d’ordre, et de morale.

A ce petit jeu, les leaders religieux qui ne sont pas étrangers à ce système, semblent séduire de plus en plus de maliens avec des discours axés sur la vertu et la morale islamique. A bon entendeur.

 

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