CHAMSEDDINE MARZOUG, le pêcheur des inconnus

À Zarzis, en Tunisie, le pêcheur retraité Chamseddine Marzoug offre une sépulture aux migrants venus s’échouer sur les plages.

Le cimetière des inconnus de Chamseddine Marzoug - Zarzis, novembre 2018 © Itzel Marie Diaz Le cimetière des inconnus de Chamseddine Marzoug - Zarzis, novembre 2018 © Itzel Marie Diaz
C’EST L’HISTOIRE D’UN PÊCHEUR À LA RETRAITE natif de Zarzis dans le sud-est de la Tunisie, à une soixantaine de kilomètres de la Libye. Depuis 2003, Chamseddine assiste à un sombre spectacle : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants sont rejetés par la mer et terminent sur les plages de sa ville. Ce sont des migrants qui, après avoir traversé le désert de Libye, avaient réussi à s’embarquer à bord de chaloupes dans l’espoir de rejoindre les côtes européennes.

Malheureusement, comme nous le savons aujourd’hui, la plupart finissent par faire naufrage. Il faut dire que les bateaux ne sont pas conçus pour la navigation en haute mer et les passeurs peuvent parfois entasser dans un même bateau jusqu’à quatre cents personnes, ou plus. Rares sont ceux qui ont pu se procurer des gilets de sauvetage et presque aucun de ces migrants ne sait nager. Si certains meurent noyés, d’autres sont asphyxiés par l’odeur du gasoil ou étouffés dans les cales du bateau.

Si au départ les corps étaient jetés dans des fosses communes, il est de plus en plus impossible pour Chamseddine de rester muet et inactif face à ce cauchemar. Membre de l’association humanitaire du Croissant Rouge Tunisien, il décide en 2011 d’enterrer les corps lui-même. Ainsi, il crée non loin de la plage le Cimetière des Inconnus qui contient déjà deux étages. Il dit avoir enterré là des gens parfois sans bras, sans jambes, parfois sans tête. Inconnus, parce qu’il est impossible de les identifier. En les mettant en terre, il pense aux familles qui ne sauront jamais si leur enfant, leur frère, leur sœur est en vie. Grâce aux réseaux sociaux, il a néanmoins pu identifier une seule femme, Rose-Marie du Nigéria qui avait vingt-huit ans et qui laisse un enfant dans son pays natal.

Pour Chamseddine, le véritable coupable de ce fléau, c’est l’Europe et ses gouvernements qui n’agissent pas pour trouver des solutions concrètes et qui se détournent de la problématique dans un schéma illogique : en fermant les frontières, en vendant des bateaux aux garde-côtes libyens dans le cas de la France, en interdisant aux navires humanitaires de naviguer en Méditerranée centrale – on pense bien évidemment à l’Aquarius et à ses nombreuses interdictions d’accoster dans certains ports européens, ou encore en le privant de son immatriculation officielle en août 2018, l’empêchant ainsi de prendre la mer. L’Aquarius n’est pas le seul dans ce cas, on pense aussi à Sea-Watch 3, au Seefuchs, à Lifeline ou encore à l’Open Arms, souvent contraints aux stand-by en mer en attendant une autorisation d’arrimer, ou bien bloqués au port, interdits de sauvetage. Alors comme réponse à cette indifférence générale, il y a en lui beaucoup de colère et d’incompréhension.

Chamseddine prône l’existence de son cimetière « multi-religions ». Pour lui qu’importe le passeport ou la couleur de peau, tout le monde a le droit de reposer en paix, chacun a droit à une sépulture digne de ce nom. Ces êtres humains n’ont plus de famille et leurs rêves ont fait naufrage ; il se porte comme gardien de ces anonymes dont on ne sait rien, et veille autant que possible à l’entretien des lieux. Son proverbe : le dernier costume n’a pas de poches.

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