HAMZA BOULAIZ et Spectacle Pour Tous, le premier camion-théâtre d’Afrique

Depuis 2016, le jeune prodige du théâtre marocain, Hamza Boulaiz, imagine un camion-théâtre qui parcourt les villages reculés du Maroc.

"Exit" de Hamza Boulaiz jouée dans la vallée d'Ourika - Maroc, octobre 2018 © Itzel Marie Diaz "Exit" de Hamza Boulaiz jouée dans la vallée d'Ourika - Maroc, octobre 2018 © Itzel Marie Diaz
DERRIÈRE LES MONTAGNES DE MARRAKECH, dans la vallée d’Ourika, un camion aménagé en scène de théâtre mobile est prêt à accueillir son public. Nous sommes au mois d’octobre, et cela fait maintenant un mois que Hamza et sa troupe Spectacle Pour Tous se sont installés ici, dans la résidence artistique La Clé des Huiles.

Originaire de Tanger, Hamza Boulaiz est diplômé de l’ISADAC, l’institut supérieur d’art dramatique de Rabat. Très impliqué dès le départ dans les questions sociales de son pays, il participe activement à trouver des solutions pour que le théâtre soit accessible à tous. Ainsi, en 2016, il élabore un camion-théâtre qui lui permet aujourd’hui de se déplacer dans tout le Royaume et d’introduire la culture dans des milieux délaissés. En 2018, il participe au festival d’Avignon avec ce même camion. Quelques semaines plus tard, Hamza est invité à prendre la parole aux Nations Unies de New-York lors d’une conférence sur la montée de l’extrémisme. Il expose les moyens de combattre ce fléau par la culture. Pour lui tout se joue dès l’enfance, l’école et l’éducation étant des solutions clés. C’est pour cela qu’il s’adresse particulièrement aux enfants et adolescents en proposant des ateliers dans des collèges et des lycées.

À Ourika, lui et sa troupe se sont installés pendant plus d’un mois. Ils ont organisé des ateliers artistiques avec les enfants et les habitants du village avant de les intégrer dans la création Exit, écrite et pensée par Hamza lui-même lors des résidences LAB à Marrakech et Sundance 2016 à New-York.

Dans ce village au cœur de la vallée, non loin des montagnes de l’Atlas, nous sommes à quelques kilomètres de Marrakech. Pourtant, beaucoup parlent la langue berbère, l’amazigh, et pas forcément l’arabe. C’est pourquoi le spectacle se joue dans les deux langues. Ici pas de cinéma, pas de centre culturel, seulement quelques habitations et une longue marche pour se rendre à l’école. C’est donc avec beaucoup de plaisir, mais aussi de méfiance, que les habitants se prêtent au jeu du théâtre.

Dans ses créations, Hamza aime porter sur scène ce qu’il défend : les minorités, les injustices, les discriminations. La pièce à laquelle nous assistons est itinérante puisque le public est invité à visionner des scènes dans chaque lieu de la résidence. Ainsi, nous marchons d’une situation à une autre, dans un spectacle où il est question des mariages des petites filles – très présents encore dans les villages berbères – de radicalisme, de terrorisme, d’enfants dans la guerre ou encore de la violence des jeux vidéos. Le spectacle entremêle les acteurs : les professionnels de la compagnie, des habitants et plusieurs enfants du village. Dans le public, il y a aussi les mères. Toutes portent le voile, certaines sont complètement cachées. On se demande dès lors quel impact peut avoir cette représentation en elles-mêmes. Est-ce seulement une satisfaction de voir son enfant sur scène ? Ou le sujet même amènera réflexion ? Certaines familles ont refusé à leurs enfants de participer à la représentation, et même aux ateliers.

Pour la dernière du spectacle, les invités avaient rendez-vous à Marrakech devant le Musée Yves Saint-Laurent où, pour l’occasion, le spectacle prendrait fin. Le public a été invité à monter dans un bus jusqu’à Ourika, pour assister au spectacle dans le village avant de revenir au Musée et assister aux dernières scènes à l’auditorium. Un aller-retour de campagne en ville, et de ville en campagne. La plupart des enfants n’avaient jamais mis les pieds dans un musée, et ont pu visiter l’exposition photographique de la marocaine Leïla Alaoui, tuée de trois balles lors des attentats de Ouagadougou au Burkina Faso en janvier 2016, par les terroristes de Boko Haram. L’exposition Les Marocains, est un travail d’archive sur la diversité ethnique et culturelle du Maroc.

Il est surprenant, amusant et plutôt admirable de voir ces enfants en tenues berbères dans un lieu aussi prestigieux que le Musée Yves-Saint-Laurent, entourés de journalistes. L’écart est visible et décrit là la rupture d’un monde traditionnel et rural coupé de toute forme de culture et livré à lui-même, et celui d’une capitale riche par ses édifices et propositions artistiques. Les bulles s’entrechoquent. Les mondes se croisent.

Hamza Boulaiz a peut-être tenu son pari, celui d’un théâtre expérimental en lien avec les problématiques de son pays. Il continue d’imaginer de nouvelles formes théâtrales, de dénoncer les drames du monde et les droits bafoués par la religion, la politique et les traditions.

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