LE THÉÂTRE DARNA, entre terre et mer

À Tanger, à seulement quinze kilomètres des côtes espagnoles, un petit théâtre du nom de DARNA permet aux enfants des rues de s’évader par l’art.

Théâtre Darna - Tanger, septembre 2018 © Itzel Marie Diaz Théâtre Darna - Tanger, septembre 2018 © Itzel Marie Diaz
DEPUIS TANGER, PAS BESOIN DE PLISSER LES YEUX pour apercevoir les côtes espagnoles. Entre les deux continents, le détroit de Gibraltar comme une frontière marquant la séparation entre deux mondes. Il y a les ferrys qui font la navette entre l’Europe et l’Afrique, et surtout les cargos qui nuit et jour traversent ce passage en direction des ports maritimes du monde. Il fait beau, le vent méditerranéen est doux. La médina colorée, perchée sur les hauteurs de la ville, offre une vue magnifique sur la mer. Ici presque aucun bruit.

Pourtant, dès que l’on descend un peu plus près du port, l’atmosphère change discrètement. Pas si loin de la place principale et de la cinémathèque de Tanger, il y a la rue Salah-Eddine. Une rue comme une autre ou pas tout à fait. On y croise des mendiants vêtus de leurs burnous, des voitures à ne plus pouvoir compter, des enfants abandonnés à leur solitude qui respirent de la colle dans de petits sacs plastique. Ils ont peut-être onze ou douze ans, on ne sait pas trop. Les yeux sont rouges, le teint est mat et la démarche est fatiguée. Et puis il y a des chats, par dizaines, semblables aux êtres humains qui peuplent ces pavés. Ils sont maigres, ils bavent, ils fouillent les poubelles en espérant dénicher l’aliment qui leur permettra de survivre quelques heures de plus. Il y a aussi l’odeur. Des senteurs qui s’entremêlent : celle des ordures, très forte, qui empêche de respirer convenablement quand on n’a pas l’habitude. En descendant en direction du port, on passe devant le marché aux poissons, couvert, qui laisse échapper une émanation nauséabonde. Sans parler des marchands qui étalent la pêche à l’extérieur. Il y a quand même le cri des mouettes et le parfum de la mer qui parvient jusque là, le soleil et la brise qui nous font oublier un instant la misère qu’on a devant les yeux.

C’est là, dans cette rue, qu’on trouve une sorte de refuge pour les enfants de Tanger. Il s’agit du Théâtre « Darna » qui signifie « Notre Maison ». Éric Valentin, l’actuel directeur du théâtre, était en voyage au Maroc il y a une quinzaine d’années. Il était comédien et metteur en scène en France. Ce petit lieu était à l’abandon et il a décidé d’y consacrer son temps, sa vie, pour faire naître ou renaître un peu de culture au milieu de cette pauvreté. Le théâtre n’est pas très grand, mais il est bien rempli. De marionnettes, d’instruments, d’objets d’acrobatie et de jonglage. Il y a aussi quelques livres, une petite cuisine, et une cour extérieure. Les enfants viennent là après l’école pour jouer, pour apprendre, pour échanger. Beaucoup sont délaissés par leurs parents ou font face à la pauvreté, à la violence. Ce créneau horaire leur permet d’éviter la rue et ce qu’elle renferme.

Aujourd’hui, le théâtre compte une quinzaine d’enfants, tous aussi doués les uns que les autres. Ils sont encadrés par Éric, mais aussi par Abdelghani Bouzian, le directeur pédagogique et sculpteur de métier. C’est lui qui fabrique les marionnettes, et c’est également lui qui veille à la présence des enfants à l’école et à leur comportement. Le théâtre met en place un processus de transmission : certains anciens élèves de Darna, qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années, y travaillent comme professeurs. Cela permet aux enfants d’avoir un exemple vivant, et de construire de véritables relations.

Le Théâtre Darna n’est pas seulement un refuge artistique pour les enfants du quartier, c’est également une association qui oeuvre pour la communauté de la ville. Darna a une « Maison des femmes » – recueil pour les mères et les filles – l’association a aussi une « Maison des jeunes » , et une ferme pédagogique. Chaque vendredi, jour de repos et de la prière, tous s’organisent afin de préparer des sandwiches qui seront distribués dans les rues. Des affaires scolaires sont également récoltées et distribuées aux plus démunis.

La réalité est pourtant plus complexe. Si ce lieu a pu sauver certains jeunes qui travaillent, qui lisent, qui jouent de la musique, qui gagnent leur vie et qui voient leur société d’un autre regard, d’autres sont retournés dans la rue. Beaucoup rêvent d’Europe et d’argent alors que le théâtre se demande chaque année s’il pourra rouvrir ses portes, faute de financement.

Le problème de l’émigration est malheureusement très présent. C’est une des difficulté principales que rencontre l’équipe, avec celle de la drogue. Ils mettent tout en place pour éviter aux jeunes de tomber dans ces fléaux, en leur proposant de vrais plans d’intégration dans le monde du travail et des formations professionnelles. Cependant, il arrive souvent que les jeunes retombent. Il y a ce jeune Zarouali qui doit avoir une quinzaine d’années. C’est le petit prodige de la bande, il se développe très vite dans toutes les activités artistiques et est même capable d’animer des ateliers. Cependant, il disparaît parfois, pendant plusieurs jours. Parce que comme beaucoup de jeunes de son âge, il ne rêve que d’une chose : traverser. L’éden est de l’autre côté de ce détroit, c’est l’Espagne. Là-bas c’est sûr, tout est plus simple. On gagne sa vie. Alors il attend au port des heures durant en espérant voir arriver un zodiac clandestin qui pourrait l’emmener, de l’autre côté.

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